Du Dobermann sous acide à l’ayahuasca comme thérapie, Jan Kounen n’a jamais vraiment choisi entre caméra et calumet. Rencontre cosmique avec un réalisateur qui préfère désormais les visions intérieures aux explosions extérieures.
Enfant prodige et énervé du cinéma français, Jan Kounen s’est fait connaître avec trois courts-métrages décemment déjantés : Gisèle Kérozène en 1990, puis Vibroboy en 1994 – soit les aventures d’un tueur armé d’un vibromasseur – et enfin Le Dernier Chaperon rouge en 1996 – avec Emmanuelle Béart et Marc Caro. Trois petites fictions qui lui ouvrent, en 1997, les portes du grand écran avec Dobermann, polar violent et excentrique sous amphétamines, désormais culte.
De Dobermann aux chamans
La suite de sa carrière est déroutante : il part au Mexique et au Pérou, s’immerge dans la culture chamane et revient avec le western Blueberry, l’expérience secrète (2004) . Un trip cinématographique sensoriel sous influence avec, dans le rôle-titre, Vincent Cassel et un mémorable duel final sous ayahuasca – breuvage hallucinogène ancestral consommé par les tribus d’Amazonie.
La même année, il poursuit ses travaux avec D’autres mondes : documentaire anthropologique entre trip mystique et aventure humaine, ponctué de témoignages de scientifiques, neurologues, philosophes comme Stanislav Grof, Jeremy Narby ou Kary Mullis. Kounen se film en cérémonies témoignant méthodiquement et avec acuité de cette culture autochtone.
Après avoir signé le documentaire spirituel Darshan : l’étreinte (2005), sur le parcours d’Amma, la cheffe religieuse indienne Mata Amritanandamayi. En 2007, le cinéaste est choisi par Frédéric Beigbeder pour adapter son best-seller 99 Francs, avec Jean Dujardin en protagoniste principal de cette féroce satire du monde de la publicité. C’est le plus gros succès de Jan Kouenen au cinéma, avec plus de 1 230 000 entrées rien qu’en France.
Kosmik Journey
Par la suite, il approfondira cette quête des médecines traditionnelles indigènes avec l’expérience Ayahuasca (Kosmik Journey) (2019), qui restitueles effets de l’ayahuasca et du soin d’un guérisseur Shipibo. Ayahuasca (Kosmic Journey) est actuellement visible en réalité virtuelle à l’exposition « Visions chamaniques »
À l’automne dernier, à l’occasion de la sortie de la bande dessinée Doctor Ayahuasca et des livres Ayahuasca. Cérémonies, visions, soins : le chemin des plantes sacrées – avec François Demange – et Métavers : Et s’il avait toujours existé ? – avec Romuald Leterrier, « un plaidoyer pour une harmonisation entre sciences, technologies et spiritualités » –, Jan Kounen s’était prêté avec moi au jeu des questions/réponses pour le podcast Lucydelic.
Immersion à 360° dans l’univers visionnaire d’un artiste hors norme questionnant les frontières entre arts graphiques, dimensions thérapeutiques du psychédélisme et création cinématographique.

Zeweed: À quel moment as-tu fait la découverte de l’ayahuasca ?
Jan Kounen : C’était après Dobermann, ce film qui a été quand même une secousse. J’étais arrivé au bout de quelque chose, je me suis dit : « Pourquoi j’en refais un ? Et qu’est-ce que j’ai laissé de côté dans mon existence pendant vingt ans, alors que je suis parti à fond dans le cinéma ? » Et ce que j’ai laissé, c’était cette dimension-là, en fait, un peu mystique que j’avais notamment… Je me suis rendu compte que, quand j’avais quatorze ans, ce qui m’a beaucoup formé, porté artistiquement, ça a été la lecture que je faisais chaque année du livre Dune de Frank Herbert.
J’étais fasciné par ce livre qui m’a amené vers les états de conscience modifiés. J’étais aussi un peu anar, contre les religions, donc quand j’ai balancé toute ma colère avec ce film, j’étais désormais libre d’aller aborder ces espaces. Je me suis mis à lire Thomas Merton, La Sagesse du désert : Aphorismes des Pères du désert par exemple, ainsi les ouvrages du maître indien Svâmi Prajnânpad et découvrir à la fois une autre façon de percevoir le monde dans les cultures et de rentrer dans l’espace du chamanisme.
Zeweed : Est-ce que tu en prends régulièrement ?
Oui, naturellement ; c’est quelque chose qui est très présent dans ma vie, encore actuellement. J’ai dû prendre l’ayahuasca entre quatre cents et cinq cents fois au cours de ces derniers vingt-cinq ans. Je reste en équilibre avec ces espaces et avec les plantes que j’ai diétés. Je pars régulièrement au Pérou.
La connexion avec la nature est très forte, avec ces substances…
Je le dis à la fin dans la bande dessinée ; nous sommes dans un vaisseau spatial qui traverse le cosmos, on se prend pour les passagers et on détruit le vaisseau et massacre l’équipage, mais on en fait partie. On ne s’en rend même pas compte, en fait. Et ça, tu le sens bien avec l’ayahuasca – l’interrelation ; tu n’es pas un passager, tu es un membre du vaisseau vivant : la Terre. Bien sûr, pas besoin d’ayahuasca pour ressentir ça ! Mais, avec les plantes, ce sentiment traverse toutes vos cellules.

Que faut-il penser des messages perçus lors de cérémonies d’ayahuasca ?
Quand l’ayahuasca te transmet un message, ce ne sont pas forcément les esprits de la plante qui t’ont parlé. Ce peut être ton subconscient, ton mental, ton inconscient, ton désir bienveillant ou ton ego en souffrance. Donc, il faut vraiment considérer la proposition, surtout quand tu crois recevoir un message précis qui va modifier ton existence entière ; mais, la plupart du temps, il n’y a pas de problème.
Quand la plante te dit que tu as une grande mission cosmique, ou toute mission prophétique, c’est peut-être simplement qu’elle te montre le lien entre toi et la nature ; mais, pour toi, c’est ta saisie, ton interprétation, une simple relation avec ton désir et non la réalité d’une quelconque demande. Si elle te demande de venir vivre avec elle dans la jungle, réfléchis bien…
Donc, oui, tu peux avoir des messages. Ils prendront différentes formes. L’ayahuasca peut parler à certains, montrer à d’autres, ou te contacter pendant tes rêves. Dans mon cas, c’est très visuel mais j’ai développé l’art visuel et l’imaginaire toute ma vie, donc ce langage, je le connais. La première fois que j’ai pris de cette plante, j’avais déjà en moi l’outil qui était formé pour communiquer de manière visuelle et sonore.
Est-ce que ce sont des souvenirs qui te reviennent facilement, après une session ? Tu prends des notes durant la cérémonie ?
J’en parle dans Doctor Ayahuasca ; quand je suis rentré de l’Amazonie, en 1999, je me suis dit : « Mon Dieu, je suis revenu dans un autre monde, dans une autre réalité ; il faut que je fasse des dessins pour ne pas oublier, parce que, peut-être, c’est fini. » C’était une porte qui s’est ouverte, comme une apparition que tu as, et puis, d’un coup, tu te dis que peut-être tu ne l’auras plus jamais. Et donc, j’ai commencé à dessiner. Et, d’ailleurs, il y a peut-être une quinzaine de ces dessins qui sont de tout petits dessins et j’en ai fait des pages entières, je les ai agrandis.
Je ne me souviens pas de tout précisément, mais je sais comment m’en rappeler. Les souvenirs sont stockés dans un espace qui n’est accessible que depuis le même état. Tu vas dans un état, tu vis une expérience ; tu emmagasines un souvenir. Tu reviens dans un autre état ; la librairie est fermée. Mais, quand tu remontes dans cet état, la librairie s’ouvre comme si c’était hier.
Il est dit de l’ayahuasca que c’est aussi un breuvage thérapeutique… Il y a des études qui le corroborent ?
Ce qui est compliqué dans notre monde sur l’usage de la médecine psychédélique, des psychoactifs et des plantes, c’est que l’on travaille avec un médicament alors que la question du set and setting est prioritaire – où ? comment ? avec qui ? dans quel état d’esprit ? NDLR. Tu ne peux pas donner le verre et dire : « Vous en prenez trois fois par jour et c’est bon. » Il faut qu’il y ait quelqu’un qui accompagne. Le corps médical a du mal à le comprendre. Maintenant, il y a un mouvement en France ; c’est en train de bouger et des choses se mettent en place dans les hôpitaux psychiatriques.
La France est très en retard sur ces sujets, mais l’exposition « Visions chamaniques » au Musée du quai Branly donne à l’ayahuasca une reconnaissance de son espace artistique et thérapeutique et, à ce niveau, c’est du jamais-vu dans le monde. Les Français peuvent y découvrir l’art pictural des Shipibo, des peuples indigènes, et aussi saisir toute la beauté des peintures visionnaires de l’Allemande Martina Hoffmann ou de l’Américain Alex Grey, qui ont rarement, ou jamais, été exposés en France.
Pourquoi as-tu fait un documentaire sur la vape ? Est-ce que tu fais un lien entre le cannabis, le CBD, le tabac et les enthéogènes ?
C’est mon film militant. Vape Wave (2016) porte sur quelque chose qui me paraissait évident, en ayant découvert la cigarette électronique et la facilité avec laquelle j’ai pu arrêter de fumer. J’ai fait ce film parce que le tabac, c’est la chose qui tue le plus de monde dans notre société.
On a le tabac en tête ; l’alcool ; ensuite, je pense qu’on a les sucres et les graisses saturées, les excès de sucre ; et puis, petit à petit, on descend et on va arriver dans les pesticides, dans les salades et les légumes, et les métaux lourds dans les poissons.
Et là, la vape se situe à ce niveau-là ; c’est-à-dire qu’il vaut mieux respirer de l’air que de vapoter, mais sinon, on est passé du plus dangereux au moins dangereux. J’ai enquêté, je me suis dit : « Mais c’est incompréhensible qu’il y ait une telle obstruction du développement de la vape par les institutions, alors que les données scientifiques sont claires. »
J’ai compris que ce qui abîme beaucoup la démocratie, c’est cette capacité de lobbying sur le politique, loin des intérêts de santé publique. La pression des industriels, c’est assez flagrant – et ce, dans tous les domaines. Pour la vape, c’est criant : vous avez la solution au plus gros problème de santé publique et les politiques ne la défendent pas.
Tu vapes du CBD, du THC ?
C’est tout à fait possible de le faire. De la weed, non, parce que j’ai fait des diètes de plantes amazoniennes et européennes et que je suis un peu traditionaliste, au sens indigène. Je fais attention à tous les psychoactifs qui entrent dans mon corps. La weed, c’est aussi une plante médicinale ; c’est un psychotrope, il y a un esprit. Mais c’est une plante difficile à maîtriser, à « dièter », pour vraiment rentrer dans son espace spirituel. Donc, pas pour moi pour l’instant.
Avec les psychotropes, je ne rentre plus dans un espace ludique ; ça, c’est terminé depuis vingt ans. Alors vapoter du CBD, ça m’est arrivé, j’ai essayé ; je trouve ça intéressant.
Propos recueillis par Jaïs Elalouf
Retrouvez l’intégralité du podcast Lucydelic, mené par Damien Raclot et Jaïs Elalouf, sur www.lucydelic.fr
