ZEweed

Eric Piolle : « Notre loi est répressive et inefficace »

Onze ans qu’Eric Piolle plaide pour la légalisation du cannabis et appelle à un débat citoyen pour en finir avec la prohibition. Dans un entretien sans fards, le maire Grenoble revient sur les raisons qui l’ont poussé à mener ce combat, accuse l’opportunisme carriériste des politiques et dénonce leur hypocrisie sur la question.

Zeweed : Alors que la légalisation du cannabis thérapeutique a encore été repoussée, on entend certains membres du gouvernement faire valoir que cette légalisation serait un cheval de Troie vers celle du récréatif. Que pensez-vous de cet argument ?
Éric Piolle : Je trouve que l’argument est absurde, mais si ça peut permettre de sortir de cette prise d’otage politique d’un sujet qui est devenu une question identitaire pour un certain nombre d’hommes politiques, c’est tant mieux ! Nous, élus locaux, payons fortement les pots cassés de la politique actuelle, puisque c’est sur notre territoire qu’aujourd’hui, nous subissons les foudres de cette loi à la fois répressive et inefficace. Répressive dans le ton, mais inefficace dans les actes, qui nécessitent des moyens humains énormes, mais pour une casse humaine très importante. Ces derniers jours, les ministres se sont enorgueillis de la baisse de la consommation de cannabis. C’est assez terrible parce que, finalement, on s’aperçoit – enfin, surtout nous, les locaux qui sommes sur le terrain – des déplacements de cette espèce de marché ultralibéral de produits stupéfiants vers des filières qui sont parfois plus rentables pour les narcotrafiquants, avec les drogues de synthèse ou d’autres marchés légaux comme le protoxyde d’azote ou les cigarettes électroniques*. Et donc malheureusement, je ne pense pas que l’on puisse dire que c’est un grand pas en avant lié à la politique volontariste de nos amis Darmanin et Retailleau.

“Nous, élus locaux, payons fortement les pots cassés de la politique actuelle, puisque c’est sur notre territoire qu’aujourd’hui, nous subissons les foudres de cette loi à la fois répressive et inefficace”

Lorsque vous vous êtes présenté à la présidentielle, en 2022, une convention citoyenne sur la légalisation du cannabis récréatif figurait dans votre programme. Si vous vous présentez en 2027, vous porterez toujours cette idée ?
Je ne serai pas candidat en 2027, mais ce sujet-là, je continuerai de le porter. D’autant qu’on voit qu’il y a une adhésion de plus en plus large de la population vers la légalisation. Une convention citoyenne permettrait de poser les termes du débat. Quand je ne faisais pas de politique, j’étais opposé à la légalisation du cannabis, juste par principe. On a déjà la cigarette et bien d’autres produits qui sont mauvais pour la santé et qui sont autorisés, alors on ne va pas en rajouter. C’est mon entrée dans la vie publique qui a fait que je me suis penché sur la question et me suis largement documenté. C’est ce qui m’a fait prendre une position d’élu où j’affirme et j’assume depuis onze ans maintenant, être favorable à la légalisation du cannabis. Cette proposition, je l’avais faite il y a une dizaine d’années, pour sortir de la confrontation politique. Il y a quand même des élus de droite comme Arnaud Robinet, le maire de Reims, et l’éphémère ministre des Sports [du gouvernement Barnier] qui était maire de Châteauroux [Gil Avérous, NDLR] qui assument cette position. On voit que la situation de blocage se situe au plus haut niveau de l’État, au niveau des ministres et du président de la République – lequel a trouvé malin de changer son fusil d’épaule après son élection en 2017, pour des raisons de politique tactique. De mon point de vue, tout ça n’est pas à la hauteur de l’intérêt général.

Qu’est-ce qui vous a poussé à proposer que les élus soient testés aux stupéfiants ?
L’idée était de montrer l’espèce d’incohérence entre les politiques ultra-répressives et les pratiques de ceux qui les mettent en place. C’étaient des tests anonymes que je souhaitais pratiquer sur des ministres et dans les cabinets ministériels. C’est un secret de polichinelle que les consommations de drogue y sont très importantes. On entend qu’il y a un scandale qui émerge ici ou là, le président de l’INA, Andy Kerbrat (député LFI, NDLR). Mais tous ceux qui côtoient ces milieux le savent. Il y avait d’ailleurs une députée Renaissance qui s’était exprimée sur le sujet et qui avait été amicalement forcée de rétropédaler. Je crois que c’est important de sortir de ça. Et j’avais proposé des tests salivaires, certes, mais aussi capillaires pour éviter que ceux qui veulent paraître plus blancs que blancs, se nettoient juste pour l’occasion.

“Il y a une adhésion de plus en plus large de la population vers la légalisation”

Il y a effectivement une immense hypocrisie…
Oui, on voit que c’est un objet politique qui sert à servi à certains ministres, ministres qui étaient pour la plupartdes nobody qui se sont fait un nom par leur passage place Beauvau et leurs discours ultraradicaux dans le domaine. Et cette hypocrisie, je la trouve ridicule. À un moment, il faut que tout ça soit mis à plat. L’idée n’était pas de pointer tel ou tel du doigt ; ça, je m’en fous. C’était juste pour dire : ok, voilà, ceux qui sont au sommet de l’État et mettent en œuvre cette politique ultrarépressive, font partie des consommateurs.

Propos recueillis par Alexis Lemoine

* Les cigarettes électroniques aux néocannabinoïdes, molécules qui imitent les effets du THC et sont hautement toxiques.

Cette interview est issue du Zeweed magazine #10. Pour le trouver près de chez vous, cliquez sur ce lien
Pour vous abonner à Zeweed magazine, c’est ici.

 

 

That High Couple : la relève smart et fun des Weedtubers

Dans la galaxie des WeedTubers, Alice et Clark, alias That High Couple, ne font pas dans le cliché dreadlocks aux  yeux myxomatosés  mais dans le fun pétillant, forts d’un lifestyle aussi brillant qu’un bong chromé. Mariés et épousant la même vision créative, ils incarnent l’anti-couch-lock avec une énergie débordante. Zeweed magazine les a rencontré.

Pour vous abonner à Zeweed magazine, cliquez sur ce lien.

« Le cannabis a apporté tellement de joie, de créativité et de connexion dans nos vies, qu’on voulait partager cette perspective avec les autres. Pendant trop longtemps, la culture autour du cannabis a été associée à des stéréotypes dépassés, il était temps de montrer un côté plus léger et réaliste. En se concentrant sur nos propres expériences positives, on espère démontrer que le cannabis peut faire partie d’un mode de vie heureux, sain et épanouissant », lâche Alice avec un sourire lumineux.

Clark et Alice. Crédits : That High Couple

Le mantra de That High Couple ? Dépoussiérer les vieilles images de stoners déconnectés pour montrer que la weed peut être synonyme de bien-être et de bonne humeur. Leur secret ? Miser sur leurs propres expériences positives pour faire passer le message. « Quand quelqu’un nous dit qu’il n’avait jamais vu le cannabis sous cet angle, on sait qu’on est sur la bonne voie », explique Clark.

“Pendant trop longtemps, la culture autour du cannabis a été associée à des stéréotypes dépassés, il était temps de montrer un côté plus léger et réaliste” Alice

Alice et Clark incarnent une alchimie rare dans l’univers du WeedTubing. Et non, ce n’est pas que la weed qui les relie. Leur duo créatif repose sur un équilibre parfait entre spontanéité et organisation. « On plonge souvent dans nos sessions ensemble, mais si l’un est trop high pour organiser, l’autre prend le relais », confie Alice en riant.
Clark, c’est le geek du setup, du cadre parfait. Alice, c’est la rêveuse qui éclaire les brainstorms. « On se complète à chaque étape, et ça se ressent dans nos vidéos : du fun, mais toujours bien ficelé », précise-t-il.

Aux petits soins pour leurs followers

Leur communauté, c’est leur moteur. Alice raconte cette fois où, à un festival, un fan leur a offert un joint roulé spécialement pour eux… « Il nous a dit que nos vidéos l’aidaient à assumer sa consommation », se souvient-elle, touchée. Ces interactions, loin d’être anecdotiques, nourrissent leur stratégie : chaque commentaire ou DM inspire de nouvelles idées. « Notre public nous guide autant qu’on le guide », admet Clark.

«Sur la weed, YouTube, c’est un champ de mines » Clark

Être WeedTuber, ce n’est pas que du smoke and chill. Avec des plateformes qui « flaguent » au moindre faux pas et une féroce compétition, Alice et Clark doivent constamment innover. « Sur la weed, YouTube, c’est un champ de mines. Les algorithmes changent tout le temps, donc on doit jongler », soupire Clark. Diversification, collaborations stratégiques, et même un livre prévu pour 2025 : leur réponse est simple :  s’adapter ou se crasher.

La résilience du WeedTuber

« On voit ça comme un défi, pas une fatalité. On essaye également de se concentrer sur l’éducation et la normalisation. En étant transparents, en montrant le cannabis sous un jour positif et en plaidant pour sa légalisation, on fait notre part pour déconstruire les stigmates. C’est un défi, mais on croit que la constance, l’authenticité et une volonté d’adaptation sont les clés de la croissance », développe Alice.

Le feu de l’amour. Crédits : That High Couple

Passion ou stratégie ? Pourquoi pas les deux ? Revues de produits, guides DIY et festivals psychédéliques, leur contenu oscille entre spontanéité et stratégie. « Ce qu’on crée doit nous passionner, mais aussi coller aux envies de nos abonnés », poursuit-elle. Qu’il s’agisse d’un partenariat ou d’une vidéo sans sponsor, leur marque reste intègre et alignée avec leurs valeurs. Alors que la légalisation gagne du terrain sur le globe, That High Couple prouve que le cannabis peut aussi être un style de vie aussi lumineux que coloré. 

Par Doria A.

 

Gummies : le trip de poche

Discrets comme des bonbons, puissants comme un pétard : depuis 2023, aux Etats-Unis et au Canada, les gummies au THC s’invitent aux concerts, aux dîners et jusque dans les sacs de mères de famille californiennes. Derrière l’image pop et sucrée, un marché costaud et quelques effets amers.

Par Raphaël Turcat

 

C’est la rentrée et le groupe Justice la fête de belle manière sur le podium de Rock en Seine. Dans l’assemblée réunie en ce samedi 23 août au domaine de Saint-Cloud, Alexandre, quarante-huit ans, se roule tranquillement son joint : « Je fume de temps en temps sans être un grand fan car, au bout de deux lattes, ça me casse la tête. » Au bout de ses deux bouffées réglementaires, il transmet donc son joint à un groupe de vingtenaires de retour des USA  qui sautille sur les morceaux d’Hyperdrama, le dernier album du duo. Mais, à sa grande surprise, il essuie un refus poli ; refus d’autant plus incompréhensible que la petite bande qui l’entoure affiche un look plutôt cannabis friendly. « J’ai fini par comprendre qu’ils s’étaient gavés de gummies avant de venir, explique Alexandre. Avec mon joint qui puait et dont personne ne voulait, j’ai pris dix ans dans la gueule. »
L’expérience d’Alexandre est révélatrice d’un petit basculement qui devient peu à peu une grosse tendance : les gummies, ces petits bonbons au THC qui ressemblent à des friandises inoffensives, sont en train de devenir un hit au succès presque comparable à celui de Justice. « Les gummies, ça a plein d’avantages : c’est rigolo, ça ne sent rien et on peut même en prendre en cours », avoue Louis, quinze ans, en seconde – qu’il a terminée de manière poussive, les effets des gummies s’accordant mal avec la notion d’ensemble de points du plan décrit par une équation (maths) ou l’expression de la cause, de la conséquence et du but (français).

L’odyssée comestible

Les comestibles cannabiques ne datent pas d’hier. En Inde, le bhang est consommé depuis des siècles lors des fêtes religieuses : une boisson à base de lait, d’épices et de cannabis qui accompagne, encore aujourd’hui, le célèbre festival des couleurs Holi. Dans le monde arabe médiéval, on trouve aussi des traces de confiseries infusées. Plus près de nous, les années 1960 ont vu fleurir la recette culte du hashish fudge de la compagne de l’écrivaine américaine Gertrude Stein, Alice B. Toklas, publiée dans un livre de cuisine qui devint la bible des milieux bohème. Puis, dans les années 1980 et 1990, Amsterdam a imposé ses space cakes, symboles d’un tourisme alternatif et d’une contre-culture aux yeux rougis.

« Avec mon joint qui puait et dont personne ne voulait, j’ai pris dix ans dans la gueule. » Alexandre

« Avec Internet, au tournant des années 2000, le passage à l’ère industrielle s’est amorcé : forums, blogs et tutos YouTube ont popularisé des recettes de gelées infusées, faciles à reproduire et plus légères à ingérer qu’un gâteau, explique Georges, auteur spécialisé qui préfère rester anonyme. Aujourd’hui, aux États-Unis, tu choisis ton dosage, ton effet – sommeil, énergie, détente. Tout est contrôlé, affiché sur la boîte et très didactique. Si tu débutes, on t’explique par exemple qu’il faut couper ton gummy en trois morceaux. » Max, vingt-trois ans, témoigne de ce basculement : « J’achète des gummies quand je vais à New York mais je n’en prends jamais seul ; c’est une consommation sociale lors d’un dîner, un anniversaire, un jeu de société. Mon père, lui, en prend dans l’avion pour se détendre et dormir. » Quand le joint cogne fort et laisse des cendres, l’ourson installe une vague douce, sans fumée ni stigmate.

Cold brew des ours

La fabrication d’un gummy cannabique se situe entre la confiserie et le laboratoire, comme le détaille le site Royal Queen Seeds. Tout commence par l’extraction des cannabinoïdes : THC ou CBD sont isolés, généralement sous forme d’huile ou de résine, avant d’être incorporés à une base sucrée composée de sirop de glucose, de pectine ou d’agar-agar, puis parfumée avec des arômes. Le mélange est ensuite versé dans des moules qui donneront leur forme aux oursons colorés. Sur le papier, rien de très mystérieux : une recette de bonbon classique légèrement détournée. Mais, derrière cette apparente simplicité, se cache la question cruciale du dosage.

Les industriels américains, soumis à un cadre légal strict, ont mis en place des contrôles rigoureux. Chaque boîte affiche la teneur précise de son contenu : 5, 10, parfois 30 milligrammes de THC. Le consommateur choisit sa puissance et l’effet recherché – speed, rigolard, coach potatoe… « Le problème, c’est que les utilisateurs pas très informés n’attendent pas assez, avertit Georges. L’effet retardé, lié à la digestion, est en réalité le talon d’Achille de ce mode de consommation. Tu avales, tu attends une heure, tu ne sens rien. Tu en reprends un, et c’est là que ça peut partir en vrille. »

« L’effet retardé, lié à la digestion, est le talon d’Achille de ce mode de consommation. » Georges

Et l’artisanal peut flirter avec l’imprévisible. « Le pote qui m’a fait goûter ses gummies, passe sa weed au congélateur, l’extrait à l’alcool alimentaire, récupère une pâte marron qu’il mélange à de la gelée mais sans doser de manière rigoureuse, ce qui fait que les effets sont aléatoires », raconte Louis. C’est ce qui fait la différence entre un paquet calibré d’un dispensaire de Denver et un saladier gélifié bricolé dans une cuisine de Limoges. « Les gros consommateurs américains peuvent absorber jusqu’à 200, voire 500 mg de THC par jour, sans ressentir grand-chose, là où un novice peut se retrouver projeté dans un voyage incontrôlable avec seulement 10 mg, prévient Georges. Tout dépend du dosage, du contexte et du corps qui le reçoit. »

Bien-être ou business ?

En France, le THC reste illégal mais les vitrines des shops spécialisés s’ornent désormais de boîtes de gummies au CBD. Ici, pas de promesse de défonce « scrède » : ces bonbons se présentent comme des alliés bien-être, vantés pour leurs vertus relaxantes ou leur aide au sommeil. « Ça marche bien, les clients découvrent et ça devient un rituel », explique Raphaël Freund, fondateur du magasin La Voie Verte et du site La Centrale Vapeur. Le discours est rodé : avaler un ourson coloré le soir reviendrait à boire une tisane moderne. Autrement dit, le bonbon au CBD s’impose comme un produit de l’industrie du bien-être, au même titre que les compléments alimentaires ou les boissons énergétiques. « Avec le CBD, le seul problème, c’est de surconsommer sans le savoir. Ton corps s’adapte vite, les effets deviennent alors nuls et tu risques juste de gaspiller ton argent », prévient Raphaël.

Dans les pays plus détendus sur le sujet, le phénomène a pris une coloration sociale inattendue. Dans les États américains où le cannabis est légal, des housewives d’une quarantaine d’années parlent désormais de leur « gummy du soir » comme d’un équivalent au verre de vin. Certaines expliquent que ces bonbons les aident à être de « meilleures mères », moins irritables avec leurs enfants, plus détendues dans leur quotidien. L’image est parlante : là où les années 1950 prescrivaient des amphétamines aux ménagères débordées, et les années 1980 du Prozac, les années 2020 offrent un ourson acidulé. Un glissement culturel qui questionne : simple friandise, produit de santé ou nouvelle norme domestique ? Derrière le sourire des emballages colorés, une industrie entière redessine les contours de la consommation. Les chiffres donnent d’ailleurs le vertige. Le marché mondial des comestibles au cannabis était évalué à 14,8 milliards de dollars en 2024 et devrait approcher les 49 milliards d’ici 2030.

Bad trips et zones d’ombre

L’envers du décor s’appelle le bad trip. L’effet retardé des gummies en est souvent l’origine. « J’étais à Ibiza et, sur le chemin du Pacha avec mon meilleur ami, nous en avons acheté dans un shop sur le port, explique Chiara, vingt-trois ans, pas du tout branchée alcools et drogues. Comme rien ne venait au bout d’une heure, nous en avons pris un deuxième et c’est là que l’enfer a débuté. J’ai commencé à entendre des bruits bizarres, à ne plus pouvoir parler et à faire de la tachycardie de manière intense pendant que mon ami vomissait tout ce qu’il pouvait. Comme ça ne s’arrêtait pas, nous sommes rentrés à notre hôtel. Deux heures après, rien ne s’arrangeait, j’étais persuadée que j’allais mourir. » La soirée se termine aux urgences avant que les battements du cœur de Chiara ne se calment au bout de cinq heures. « J’ai mis une semaine à m’en remettre, je n’avais plus aucune énergie, c’est la pire expérience de ma vie. » ¡Olé!

Aux États-Unis, des housewives parlent désormais de leur « gummy du soir » comme d’un équivalent au verre de vin.

Des chiffres américains dévoilent une tendance plus sournoise. Au Colorado, les intoxications d’enfants âgés de zéro à cinq ans sont passées de 35 cas en 2017 à 97 en 2021. À Stony Brook, dans l’État de New York, 36 hospitalisations pédiatriques ont été recensées en dix ans. Le packaging attractif ajoute au danger : ces bonbons ressemblent trop aux friandises classiques pour ne pas susciter la convoitise des enfants. En France, la DGCCRF (direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes) a dû rappeler plusieurs lots de produits vendus comme CBD mais contenant en réalité du THC. Une alerte qui illustre les zones grises d’un marché en expansion, où la réglementation peine à suivre la créativité des producteurs [voir encadré]. « Fumer est la pire manière de consommer une plante, rappelle Raphaël Freund. Manger, c’est la voie royale ; encore faut-il savoir ce qu’on avale. » Ce paradoxe nourrit l’ambiguïté des gummies : symbole de convivialité dans une soirée, rituel discret dans une cuisine US, ils peuvent aussi conduire à la paranoïa ou à l’hôpital. Le même ourson, avalé au mauvais moment, devient la métaphore d’une époque qui a transformé la drogue en confiserie. Derrière les couleurs vives et l’apparente innocence, le bonbec le plus ambigu de notre temps.

Quand la loi s’en mêle

En France, la frontière est ténue entre le bonbon au CBD autorisé et celui au THC strictement interdit. Plusieurs rappels de lots ont déjà été opérés par la DGCCRF, notamment lorsque des oursons vendus comme « relaxants » contenaient en réalité du Delta-9-THC. Le site Le Grossiste du CBD rappelle que la législation est claire : 0,3 % de THC maximum dans tout produit dérivé du chanvre ; au-delà, c’est illégal. Pourtant, le flou reste entretenu par certains sites qui importent des produits américains où la loi est plus permissive. Courrier International soulignait récemment que ces bonbons attirent particulièrement les jeunes mais qu’en cas de contrôle, la sanction est la même que pour un joint. Dans ce contexte, l’ourson n’a plus rien d’inoffensif : il devient un objet juridique glissant – à la fois confiserie, produit de bien-être et, parfois, stupéfiant déguisé.

Néo-cannabinoïdes : la jungle chimique

Au-delà du THC et du CBD, une nouvelle génération de molécules de synthèse envahit les rayons sous forme de gummies : Delta-8, HHC, H4-CBD… Autant de dérivés fabriqués en laboratoire à partir du chanvre ou totalement synthétiques, souvent vendus en ligne comme « légaux » car ils ne figurent pas toujours dans la liste des stupéfiants. Le problème ? Leur statut évolue sans cesse, les contrôles sont rares et leurs effets à long terme restent largement inconnus. Plusieurs rapports signalent des produits dosés de manière aléatoire, parfois coupés avec d’autres substances. En France, certains shops ont déjà été épinglés pour avoir proposé des gummies au HHC, présentés comme du simple CBD. Derrière l’emballage coloré, ce n’est plus seulement la question du cannabis qui se pose, mais celle d’une chimie grise qui avance plus vite que la loi.

Cette interview est issue du Zeweed magazine #10. Pour le trouver près de chez vous, cliquez sur ce lien
Pour vous abonner à Zeweed magazine, c’est ici.

Couleur 3 : la Radio qui fait planer les Suisses

Depuis 1982, RTS Couleur 3 secoue la Suisse romande avec ses playlists folles et son humour corrosif. Pirate dans l’âme, la radio publique s’est fait un nom en mêlant expérimentation et impertinence. Plus de quarante ans plus tard, elle reste un squat sonore unique en son genre.

Par Jaïs Elalouf

 

Radio publique mais pas plan-plan, Couleur 3 débarque le 24 février 1982 avec l’envie assumée de secouer la Suisse romande. On l’entend dès midi ce jour-là : la station n’a pas l’intention de servir des tubes fades au kilomètre, mais plutôt d’expérimenter, de rire de son propre statut de radio « officielle » et de draguer une jeunesse qui commence sérieusement à s’ennuyer. Les prototypes Égal 3 et Liste noire avaient déjà donné le ton, entre nocturnes expérimentales et playlists étranges qui semblaient sorties d’un laboratoire.

Puis tout s’installe à Lausanne sous la direction de François Benedetti, avant que la maison n’entre vraiment dans le xxie siècle : un site Internet lancé en 1994, la fusion RSR/TSR en 2010 qui accouche de la RTS et, bientôt, le 31 décembre 2024, la fin de la FM. Les vieilles Clio perdront leurs grésillements mais la radio, elle, restera, diffusée en DAB+ et en streaming, fluide comme un joint roulé à la chaîne et partagé dans la cour du lycée. Une station publique, oui, mais qui s’est toujours comportée comme une pirate, avec le sourire en coin de ceux qui savent qu’ils trichent un peu avec les règles.

Des « Nuits Q » à « La Planète bleue »

Écouter Couleur 3, c’est feuilleter un album de famille un peu halluciné, où chaque émission a laissé une trace sonore singulière. L’émission « Les Nuits Q », entre 1987 et 1992, mélangeait érotisme et absurde, terrifiant les parents mais passionnant les ados planqués sous la couette avec le volume au minimum. « La Planète bleue » d’Yves Blanc, de 1995 à 2017, faisait voyager de Björk à Massive Attack, dans un parfum d’utopie techno-écologique qui donnait l’impression de capter la radio d’une autre planète. « Point Barre », de 2005 à 2022, fut la première émission publique à parler de jeux vidéo et d’Internet sans se prendre au sérieux, anticipant ce que la culture geek allait devenir. « Worldwide », entre 1998 et 2001, offrait une déclinaison romande du monde de Gilles Peterson avec The Roots, Erykah Badu ou Laurent Garnier, et chaque invité y déposait sa trace sonore, un mix improbable ou une dédicace en direct.

Vincent Veillon et Vincent Kucholl lors de la diffusion d’une chronique de “120 secondes” le mercredi 8 février 2012 au salon de Couleur 3 à Lausanne. Photo prise à la demande du Mudac de Lausanne pour les 30 ans de Couleur 3.

Ajoutons le JT parodique de Noël Tortajada, le « Rockspotting » qui ouvrit la porte à Nirvana et aux Queens of the Stone Age, le petit bijou humoristique « 120 Secondes » devenu culte, et enfin « Métissages » qui, depuis la fin des années 1980 jusqu’à 2025, aura fait danser Lausanne comme un Detroit bis, accueillant Laurent Garnier, Carl Craig, De La Soul ou Roni Size. On n’écoutait pas seulement de la musique : on assistait à un cirque radiophonique entre provocation et découvertes ; un joyeux foutoir assumé, où l’imprévisible tenait lieu de ligne éditoriale.

Plus de 30 émissions

Aujourd’hui, la maison n’a pas ralenti le rythme et propose plus de 30 émissions qui brassent musique, humour, culture et actualité, comme si la station voulait montrer qu’elle a encore de l’énergie à revendre. On y embarque pour trois heures de voyage intercontinental avec « Brooklyn-Maputo » ; on retrouve « Métissages », toujours fidèle aux bonnes vibrations ; on rit de l’actualité vue de travers avec « Les bras cassés » ; et on regarde le football comme un sport extraterrestre dans « Footaises ». Les jeunes DJs, comme Nayuno ou Face B, y trouvent un terrain d’expression, tandis que « Tournée générale » offre même la possibilité aux amateurs de diffuser leurs mixtapes à l’antenne.

« Écouter Couleur 3, c’est feuilleter un album de famille un peu halluciné, où chaque émission a laissé une trace sonore singulière. »

La radio se pose ainsi en tremplin quotidien, soutenant talents locaux et internationaux, et offrant une scène ouverte à ceux qui ont envie de s’y risquer. Couleur 3 fait éclore de nouveaux humoristes, cultive une identité sonore qui ne ressemble à rien d’autre et refuse obstinément de se normaliser. Derrière l’image d’une station « pour les grands enfants », comme le dit son attaché de presse Marco Ferrara, se cache un état d’esprit constant : émotion, audace et surtout, un ton qui ne respecte jamais vraiment les codes, même lorsqu’elle joue la carte institutionnelle.

Carton chez les 30-49 ans

Cet esprit s’est aussi nourri de psyché, de psychotropes et d’un petit goût pour le chanvre – clin d’œil appuyé à une culture alternative qui colle à son identité. « Spectrum » n’hésitait pas à disséquer LSD et MDMA avec pédagogie, « La Planète bleue » mélangeait science-fiction et psychédélisme comme un chillum en plein festival, et les playlists de chaque 20 avril faisaient toujours un clin d’œil pour les amateurs de 4/20. On se souvient de Bernie Constantin, rocker valaisan, clamant son amour pour la plante dans « Les Jeudis de Bernie » ou des moments où un simple morceau de Cypress Hill suffisait à dire ce qu’il fallait. Radio publique, certes, mais libre d’allumer Bob Marley en prime time sans s’excuser.

Tristan Lucas en 2024 au Couleur 3 Comedy Club

Une audace qui, avec l’absence totale de publicité, privilège rare d’une SSR (Société suisse de radiodiffusion et télévision) financée par la redevance a permis à Couleur 3 de rester unique. Podcasts natifs dès 2018, Comedy Club maison, happenings absurdes, clips vidéo Web : la station s’est réinventée en permanence, servant de tremplin à toute une génération d’artistes et d’humoristes romands. Aujourd’hui, sa part de marché oscille entre 5 et 6 %, avec un joli 10,2 % chez les 30-49 ans – preuve que son ton continue de séduire. Quarante ans après, le squat sonore continue d’émettre, de provoquer et de faire sourire : un esprit givré toujours vivace, qui refuse de rentrer dans le rang.

Cette interview est issue du Zeweed magazine #10. Pour le trouver près de chez vous, cliquez sur ce lien
Pour vous abonner à Zeweed magazine, c’est ici.

Graine de légende : Nevil Schoenmakers et l’histoire de la mythique Haze

Il est des noms qui s’écrivent à la lisière de la légende, dans ce territoire incertain où l’histoire se confond avec le mythe. Celui de Nevil Schoenmakers, souvent surnommé le « King of Cannabis », appartient à cette catégorie. Sa trajectoire, commencée dans les années 1980, a façonné une part essentielle de la culture cannabique moderne et son nom reste indissociable d’une variété devenue culte : la Haze.

Par le collectif  Cannamoustache

Né en 1956 en Australie, élevé aux Pays-Bas, Nevil Schoenmakers* incarne la rencontre improbable entre la rigueur scientifique et l’instinct visionnaire. Dans une Europe encore marquée par les tabous, il fonde en 1984 la Seed Bank of Holland : première banque de graines de cannabis au monde. Ce geste, apparemment anodin, ouvre une brèche historique : pour la première fois, les cultivateurs peuvent accéder à des génétiques stables, sélectionnées et croisées avec méthode. L’ombre artisanale des cultures clandestines cède la place à une approche quasi académique, où la plante se pense comme patrimoine vivant.

Au cœur de cette révolution se trouve la Haze : variété américaine née dans les années 1970 en Californie, fruit des expérimentations des frères R. et S. Haze. Ces pionniers avaient marié des sativas venues de Colombie, du Mexique, de Thaïlande et du sud de l’Inde, créant une lignée d’une intensité psychédélique inédite. Mais la Haze, capricieuse et exigeante, restait une plante difficile à cultiver, réservée aux initiés. Nevil Schoenmakers, en croisant ces génétiques avec des variétés plus stables, la Northen Light #5 et la Skunk, permit à la Haze de franchir les frontières et de s’inscrire dans une histoire mondiale.

La Haze devint alors plus qu’une simple variété : une mythologie vivante. Ses arômes d’encens, de bois précieux et d’agrumes semblaient convoquer l’Orient et l’Occident, le sacré et le profane. Elle incarnait un voyage intérieur, une expérience de l’esprit autant que du corps. Dans les serres hollandaises, sous les lampes artificielles, elle prenait des allures de plante totémique, gardienne d’un savoir ancien.

Mais la légende de Nevil Schoenmakers ne s’écrit pas sans zones d’ombre. En 1990, il est arrêté en Australie à la demande de la DEA américaine, accusé d’avoir exporté des graines vers les États-Unis. L’affaire, surnommée « Green Merchant Operation », fit trembler tout le milieu cannabique. Libéré sous caution, il échappa à l’extradition et disparut des radars, laissant derrière lui une aura de fugitif romantique, à la fois traqué et vénéré.

Aujourd’hui encore, la Haze demeure la pierre angulaire de nombreuses génétiques modernes. Qu’il s’agisse de la Super Silver Haze, de la Neville’s Haze ou des innombrables hybrides qui en portent l’empreinte, toutes rappellent la main de ce sélectionneur visionnaire. Nevil Schoenmakers n’a pas seulement domestiqué une plante : il a ouvert un imaginaire. La Haze, avec ses fleurs effilées et ses effets transcendants, reste le symbole d’une époque où l’utopie psychédélique croisait la rigueur botanique.

Ainsi, l’histoire de Nevil et de la Haze s’écrit comme une épopée moderne. Elle mêle la quête de pureté génétique à la lutte contre les interdits, le rêve d’une plante universelle à la réalité d’un monde répressif. Comme toutes les légendes, elle oscille entre la lumière et l’ombre, mais son parfum, lui, continue de flotter dans les consciences. Et dans chaque graine de Haze, c’est un fragment de cette histoire mythique qui se transmet, de génération en génération.

 

*Nevil Schoenmakers, surnommé le « roi du cannabis », fut un pionnier australien dans la sélection et l’hybridation de variétés de chanvre. Installé aux Pays-Bas, il a fondé la première banque de graines de cannabis, révolutionnant la culture et la diffusion mondiale de génétiques. Son parcours reste une référence incontournable dans l’histoire contemporaine du cannabis.

Cette interview est issue du Zeweed magazine #10. Pour le trouver près de chez vous, cliquez sur ce lien
Pour vous abonner à Zeweed magazine, c’est ici.

 

Jungle Groove, la nouvelle compile Zeweed 100% Drum & Bass

Le monde est une Jungle. Autant y danser en cadence sous la canopée. Disponible dès aujourd’hui sur toutes les plateformes, Jungle Groove, la 8ème compilation made in Zeweed, explore  la jeune scène Drum & Bass, avec les Français du label Hyperactivity Music, Vektah, Speaker Louis, Miami Jungle,  BRK, mais aussi Cassius, pour un remix de leur tube ‘I Love U So’. Sans oublier les British, de l’excellent label Tru Thoughts, Potential Badboy, Bruk Rogers -le titre Taiwanais déjanté de Oberka- mais aussi le retour de Cät Cät avec un track bien chill pour reprendre son souffle avant de se laisser emporter au tempo d’autres pépites…

La compile est accessible sur toutes les plateformes via ce lien ou en cliquant sur la couverture ci-dessus

Eric Pajot

Marseille a-t-elle dépénalisé le cannabis?

Pas de légalisation, pas de coffee shops sur le Vieux-Port, mais un grand écart assumé entre usage massif et répression molle : à Marseille, on fume sans crainte, on vend avec méthode et on surveille sans trop intervenir, sauf quand Paris s’en mêle. Enquête sur une ville qui roule ses joints à l’ombre de ses contradictions.

De la Canebière aux Goudes, de l’Estaque à Château-Gombert, il y a un geste qui ne trompe pas. Un geste qui te géolocalise à Marseille avec plus de précisions que la dernière appli du Mossad. Un geste que certains pourraient prendre pour une prière, mains jointes. Mais ces mains unies n’invoquent aucun dieu. Elles n’adressent aucune prière au ciel immaculé de Provence, pas même une supplique quant à la qualité du cannabis incorporé au tabac et coincé entre les deux paumes sous une feuille XXL ou un subtil collage. Ici, on n’achète que « d’la frappe ! ». On le croit, en tout cas, misant sur la fraîcheur, la souplesse du produit. On sait qu’en regardant au loin, au-delà des flots bleus qui dessinent la ligne d’horizon, on peut presque surveiller du coin de l’œil, le champ où la fleur a poussé, avant récolte et extraction de la résine. On sait même que, sur notre rive, des usines à beuh sous lampes tournent désormais à plein régime dans des caves ou de vastes entrepôts pour répondre à la demande et que, comme pour les tomates, il existe à côté de ces magnats de la distribution de masse, des petits producteurs indépendants qui soignent leurs cultures à l’ancienne, sans produit chimique, ni modification génétique. Ici, qu’on soit fumeur, adepte du vapo, croqueur de gâteau ou rien de tout ça, on sait que ce geste technique, cette « retournette » de mains jointes, avant roulage entre deux doigts et léchage du bout de la langue, ne surprend personne ; pire ou mieux, ne dérange personne. Si l’on peut boire son jaune au comptoir, pourquoi ne pourrait-on pas tasser son cône en terrasse avant de l’allumer ?

Crédits : Scali

C’est Marseille, PP !

Pour le journaliste et écrivain Philippe Pujol, prix Albert-Londres en 2014 pour une série d’articles sur les quartiers Nord de sa ville** dans le quotidien régional La Marseillaise où il a eu en charge, des années durant, la rubrique des faits divers : « La fum’ est presque une histoire de tradition. Marseille est une ville méditerranéenne, un port qui plus est, avec tout ce que cela peut engendrer comme trafic ; où le kif fait partie des habitudes depuis des lustres », rappelle-t-il. Ça serait donc pourquoi nos rouleurs de rue de la cité phocéenne, consommateurs aux vues de toutes et tous, n’alarment pas les agents de la Maréchaussée. Les Bleus ne s’en inquiètent pas plus que ça. Pourtant, comme partout ailleurs en France, la légalisation, pas plus que la dépénalisation ne sont ici inscrites dans les tables de la loi. Qu’importe, du Vieux-Port aux collines qui cernent la ville et lui donnent des allures insulaires sur la terre ferme, tout le monde vit comme si… avec un temps, ou plus, d’avance.

La loi et l’esprit de la loi

« Tu ne peux évoquer la consommation de hasch sans t’intéresser à la sociologie de la ville, confie celui qui exerce son métier sans carte de presse. Un tiers de la population marseillaise vit sous le seuil de pauvreté. Le popo, la beuh agissent avant tout donc comme un anxiolytique. C’est le plus consommé en France. Au nord, on boit. Au sud, on fume », résume-t-il à gros traits, tout en trouvant là, les raisons de la « coolitude » marseillaise en matière de répressions, de laisser-faire, devrais-je dire. « La picole induit des comportements beaucoup plus violents, c’est pourquoi même si ce n’est pas dit, entre deux maux, nos autorités préfèrent le moins pire. C’est une preuve d’intelligence, clame-t-il avant d’embrayer et d’accélérer : En Nouvelle-Calédonie par exemple, le gouvernement a autorisé le Kava, une plante anxiolytique et calmante qui pousse dans la région, afin de contrecarrer les ravages de l’alcoolisme. Il n’y a que là que le Kava est utilisé, reconnaissant de fait une pratique ancestrale, mais aussi la moindre dangerosité du produit. »

Commissariat, Crédit Scali

L’ennemi n° 1 : la pauvreté

Ses enquêtes de terrain ont forgé quelques certitudes qu’il est prêt à remettre en cause, mais qui inévitablement aboutissent au même constat : « Je ne parle jamais de narcotrafic car c’est la pauvreté qui impacte en premier lieu la vie des quartiers, en modifie les équilibres et participe à l’implantation des fours et autres lieux de deal ; pas l’inverse. » Une analyse que valide, selon lui, l’évolution de villes jusqu’à présent épargnées par le trafic à grande échelle, comme Poitiers ou Rennes : « Ces agglomérations connaissent désormais ce que nous vivons ici depuis des décennies. Nous avions juste de l’avance dans le délitement. » À jamais les premiers…

Gonflette sécuritaire

L’apparente décontraction quant à la consommation de hasch dans la ville, ne suffit pas à pacifier les rapports aux différents échelons de cette « petite entreprise » dont chaque point de deal rapporterait, selon le chercheur à l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) Michel Gandilhon, 80 000 euros par jour, toutes drogues confondues. Les guerres de territoire, les pas de côté non autorisés et les initiatives personnelles malvenues suffisent à expliquer pourquoi Marseille glisse régulièrement son nom en une de la presse quotidienne locale comme nationale, pour ses règlements de comptes ; échauffant à Paris, les cerveaux des fonctionnaires de la place Beauvau. Il n’est d’ailleurs par rare de voir le ministre de l’Intérieur du moment, flanqué d’une escouade de collègues dépêchés et de collaborateurs réquisitionnés, venir se pencher sur le sort, triste sort, de la ville blanche et bleue. Fin 2023, quand la ville décrochait un funeste record en matière de décès liés au trafic de stupéfiants avec pas moins de 47 morts, Gérald Darmanin, tout juste nommé garde des Sceaux, sortait du chapeau une opé’ « Place nette », boostée quelques mois plus tard, en « Place nette XXL ». Le journaliste qui a théorisé l’idée du monstre pour mieux en comprendre les rouages et cerner les dysfonctionnements qui nourrissent la marginalisation et la violence, ne croit pas à ces séances de gonflette sécuritaire et plaide pour une prise de conscience du phénomène dans sa globalité et pas juste de sa partie émergée, sanglante et déstabilisante.

Solidarité vs business

En 2005, quand la France a connu vingt et un jours consécutifs de violences et de dégradations urbaines, suite aux décès de Zyed Benna et Bouna Traoré électrocutés dans un transformateur EDF à Clichy-sous-Bois où ils avaient trouvé refuge pour échapper à un contrôle de police, Marseille avait à peine réagi. À l’époque, certains pensaient que ce calme olympien était le fruit du travail en profondeur du tissu social, associatif le plus souvent, qui avait évité que les cités se réveillent avec des carcasses de voitures brûlées au pied des immeubles après des nuits d’affrontements, de guérilla urbaine ; quand d’autres avançaient, avec tout autant de conviction, qu’il s’agissait juste de la mainmise des trafiquants sur les quartiers. « En effet, disaient-ils, les vendeurs ne souhaitaient pas que les affrontements viennent compliquer leur business, qu’une présence policière sur les dalles de béton dissuade les acheteurs. » Les deux font sens. Si la solidarité et l’entraide ne sont pas que des mots ici, le business a aussi des règles que la loi ignore. Dans un cas comme dans l’autre, on ne peut pas dire que le maire (Jean-Claude Gaudin, à l’époque) ait eu une quelconque incidence sur le déroulé du scenario marseillais durant ces trois semaines. Cette régulation empirique, sans décision politique affirmée, est à l’image du regard des Marseillais sur leurs quartiers Nord ; des quartiers qu’ils décrient, conspuent et rejettent sans les connaître quand ils n’y habitent pas. Politiquement, bien que marqués par une forte abstention, ces quartiers ont pesé dans la balance lors du troisième tour des dernières élections municipales. Un scenario qui pourrait se reproduire avec plus d’acuité encore au regard du désir du député Insoumis Sébastien Delogu de se présenter au poste de maire de Marseille sous les couleurs du mouvement initié par Jean-Luc Mélenchon, ouvrant ainsi une brèche dans la coalition du Printemps marseillais, victorieuse en 2020. Quels que soient les configurations, les attelages et les alliances, il sera alors plus que temps et peut-être même déjà trop tard pour se poser les questions de fond et avancer des réponses quant au devenir de ces quartiers, au retour des services publics ou de revendiquer une véritable égalité des chances afin de lutter contre les trafiquants qui profitent de ce délitement de la République pour imposer leurs règles du jeu.

Fada en ville. Crédits Scali

Offres promo

Sans avoir usé leur fond de culotte sur les bancs de la poignée de prestigieuses écoles de commerce marseillaises, les petits exploitants qui « charbonnent » au pied des tours pour la DZ Mafia, Yoda ou d’autres gangs moins influents, ont développé des techniques commerciales imparables, des offres promotionnelles taguées à même le mur ou sur le bitume afin de fidéliser la clientèle, offrant feuilles ou briquets. Quand le Covid a réduit les possibilités de circulation de chacun, des offres de livraison sont apparues, se sont développées, donnant ainsi naissance via des messageries cryptées, à ce que les médias ont qualifié d’« Uber Shit ». « Cela ne touche que la partie la plus aisée des consommateurs, habitant·es de l’hyper-centre-ville ou des beaux quartiers, précise Philippe Pujol, car même si elle est annoncée gratuite, la livraison a un coût ; coût bien évidemment répercuté sur le prix du produit. Le quartier continue d’aller toucher au quartier parce que c’est un commerce de proximité et que c’est moins cher ! Il n’y a pas de petites économies, précise le journaliste qui a du mal à concevoir un échéancier pour la dépénalisation. C’est, en France, plus compliqué qu’ailleurs. Cela ne pourra se faire sans un débat de fond où l’on remet tout à plat, à commencer par le monstre qui fabrique des radicalismes délinquants comme ceux que produisent ma ville, détruisant dans cette spirale de l’illicite et du rêve de la réussite, une partie de sa jeunesse, estime-t-il. Qui plus est, on n’évitera pas à la marge, la contrebande et la contrefaçon avec des produits surdosés. » À l’instar de la commercialisation du CBD, qui a permis à certains fumeurs invétérés de weed de décrocher ou de lever le pied, pour retrouver une forme de conso’ vraiment récréative car beaucoup plus occasionnelle, « la dépénalisation conduit le plus souvent à réduire les consommations » atteste le journaliste qui a consulté toute une série d’études effectuées dans des pays qui ont eu ce courage et cette intelligence.

Baba Scali

 

* Les différents papiers publiés dans La Marseillaise et pour lesquels il a obtenu le prix Albert-Londres ont été compilés et publiés dans French Deconnection : Au cœur des trafics (Robert Laffont/Wildproject, 2014).

Jan Kounen, l’interview chamanique

Du Dobermann sous acide à l’ayahuasca comme thérapie, Jan Kounen n’a jamais vraiment choisi entre caméra et calumet. Rencontre cosmique avec un réalisateur qui préfère désormais les visions intérieures aux explosions extérieures.

Enfant prodige et énervé du cinéma français, Jan Kounen s’est fait connaître avec trois courts-métrages décemment déjantés : Gisèle Kérozène en 1990, puis Vibroboy en 1994 – soit les aventures d’un tueur armé d’un vibromasseur – et enfin Le Dernier Chaperon rouge en 1996 – avec Emmanuelle Béart et Marc Caro. Trois petites fictions qui lui ouvrent, en 1997, les portes du grand écran avec Dobermann, polar violent et excentrique sous amphétamines, désormais culte. 

De Dobermann aux chamans

La suite de sa carrière est déroutante : il part au Mexique et au Pérou, s’immerge dans la culture chamane et revient avec le western Blueberry, l’expérience secrète (2004) . Un trip cinématographique sensoriel sous influence avec, dans le rôle-titre, Vincent Cassel et un mémorable duel final sous ayahuasca – breuvage hallucinogène ancestral consommé par les tribus d’Amazonie. 
La même année, il poursuit ses travaux avec D’autres mondes : documentaire anthropologique entre trip mystique et aventure humaine, ponctué de témoignages de scientifiques, neurologues, philosophes comme Stanislav Grof, Jeremy Narby ou Kary Mullis. Kounen se film en cérémonies témoignant méthodiquement et avec acuité de cette culture autochtone. 

Après avoir signé le documentaire spirituel Darshan : l’étreinte (2005), sur le parcours d’Amma, la cheffe religieuse indienne Mata Amritanandamayi. En 2007, le cinéaste est choisi par Frédéric Beigbeder pour adapter son best-seller 99 Francs, avec Jean Dujardin en protagoniste principal de cette féroce satire du monde de la publicité. C’est le plus gros succès de Jan Kouenen au cinéma, avec plus de 1 230 000 entrées rien qu’en France.

Kosmik Journey

Par la suite, il approfondira cette quête des médecines traditionnelles indigènes avec l’expérience Ayahuasca (Kosmik Journey) (2019), qui restitueles effets de l’ayahuasca et du soin d’un guérisseur Shipibo. Ayahuasca (Kosmic Journey) est actuellement visible en réalité virtuelle à l’exposition « Visions chamaniques » 
À l’automne dernier, à l’occasion de la sortie de la bande dessinée Doctor Ayahuasca et des livres Ayahuasca. Cérémonies, visions, soins : le chemin des plantes sacrées – avec François Demange – et Métavers : Et s’il avait toujours existé ? – avec Romuald Leterrier, « un plaidoyer pour une harmonisation entre sciences, technologies et spiritualités » –, Jan Kounen s’était prêté avec moi au jeu des questions/réponses pour le podcast Lucydelic.
Immersion à 360° dans l’univers visionnaire d’un artiste hors norme questionnant les frontières entre arts graphiques, dimensions thérapeutiques du psychédélisme et création cinématographique.

Docteur Ayahasca, de Jan Kounen, illustré par Enki Bilal

Zeweed: À quel moment as-tu fait la découverte de l’ayahuasca ?
Jan Kounen : C’était après Dobermann, ce film qui a été quand même une secousse. J’étais arrivé au bout de quelque chose, je me suis dit : « Pourquoi j’en refais un ? Et qu’est-ce que j’ai laissé de côté dans mon existence pendant vingt ans, alors que je suis parti à fond dans le cinéma ? » Et ce que j’ai laissé, c’était cette dimension-là, en fait, un peu mystique que j’avais notamment… Je me suis rendu compte que, quand j’avais quatorze ans, ce qui m’a beaucoup formé, porté artistiquement, ça a été la lecture que je faisais chaque année du livre Dune de Frank Herbert.

J’étais fasciné par ce livre qui m’a amené vers les états de conscience modifiés. J’étais aussi un peu anar, contre les religions, donc quand j’ai balancé toute ma colère avec ce film, j’étais désormais libre d’aller aborder ces espaces. Je me suis mis à lire Thomas Merton, La Sagesse du désert : Aphorismes des Pères du désert par exemple, ainsi les ouvrages du maître indien Svâmi Prajnânpad et découvrir à la fois une autre façon de percevoir le monde dans les cultures et de rentrer dans l’espace du chamanisme.

Zeweed : Est-ce que tu en prends régulièrement ?
Oui, naturellement ; c’est quelque chose qui est très présent dans ma vie, encore actuellement. J’ai dû prendre l’ayahuasca entre quatre cents et cinq cents fois au cours de ces derniers vingt-cinq ans. Je reste en équilibre avec ces espaces et avec les plantes que j’ai diétés. Je pars régulièrement au Pérou.

La connexion avec la nature est très forte, avec ces substances…
Je le dis à la fin dans la bande dessinée ; nous sommes dans un vaisseau spatial qui traverse le cosmos, on se prend pour les passagers et on détruit le vaisseau et massacre l’équipage, mais on en fait partie. On ne s’en rend même pas compte, en fait. Et ça, tu le sens bien avec l’ayahuasca – l’interrelation ; tu n’es pas un passager, tu es un membre du vaisseau vivant : la Terre. Bien sûr, pas besoin d’ayahuasca pour ressentir ça ! Mais, avec les plantes, ce sentiment traverse toutes vos cellules.

Jan Kounen et Jaïs Elalouf

Que faut-il penser des messages perçus lors de cérémonies d’ayahuasca ?
Quand l’ayahuasca te transmet un message, ce ne sont pas forcément les esprits de la plante qui t’ont parlé. Ce peut être ton subconscient, ton mental, ton inconscient, ton désir bienveillant ou ton ego en souffrance. Donc, il faut vraiment considérer la proposition, surtout quand tu crois recevoir un message précis qui va modifier ton existence entière ; mais, la plupart du temps, il n’y a pas de problème.
Quand la plante te dit que tu as une grande mission cosmique, ou toute mission prophétique, c’est peut-être simplement qu’elle te montre le lien entre toi et la nature ; mais, pour toi, c’est ta saisie, ton interprétation, une simple relation avec ton désir et non la réalité d’une quelconque demande. Si elle te demande de venir vivre avec elle dans la jungle, réfléchis bien…

Donc, oui, tu peux avoir des messages. Ils prendront différentes formes. L’ayahuasca peut parler à certains, montrer à d’autres, ou te contacter pendant tes rêves. Dans mon cas, c’est très visuel mais j’ai développé l’art visuel et l’imaginaire toute ma vie, donc ce langage, je le connais. La première fois que j’ai pris de cette plante, j’avais déjà en moi l’outil qui était formé pour communiquer de manière visuelle et sonore.

Est-ce que ce sont des souvenirs qui te reviennent facilement, après une session ? Tu prends des notes durant la cérémonie ?
 J’en parle dans Doctor Ayahuasca ; quand je suis rentré de l’Amazonie, en 1999, je me suis dit : « Mon Dieu, je suis revenu dans un autre monde, dans une autre réalité ; il faut que je fasse des dessins pour ne pas oublier, parce que, peut-être, c’est fini. » C’était une porte qui s’est ouverte, comme une apparition que tu as, et puis, d’un coup, tu te dis que peut-être tu ne l’auras plus jamais. Et donc, j’ai commencé à dessiner. Et, d’ailleurs, il y a peut-être une quinzaine de ces dessins qui sont de tout petits dessins et j’en ai fait des pages entières, je les ai agrandis.

Je ne me souviens pas de tout précisément, mais je sais comment m’en rappeler. Les souvenirs sont stockés dans un espace qui n’est accessible que depuis le même état. Tu vas dans un état, tu vis une expérience ; tu emmagasines un souvenir. Tu reviens dans un autre état ; la librairie est fermée. Mais, quand tu remontes dans cet état, la librairie s’ouvre comme si c’était hier.

Il est dit de l’ayahuasca que c’est aussi un breuvage thérapeutique… Il y a des études qui le corroborent ?
Ce qui est compliqué dans notre monde sur l’usage de la médecine psychédélique, des psychoactifs et des plantes, c’est que l’on travaille avec un médicament alors que la question du set and setting est prioritaire – où ? comment ? avec qui ? dans quel état d’esprit ? NDLR. Tu ne peux pas donner le verre et dire : « Vous en prenez trois fois par jour et c’est bon. » Il faut qu’il y ait quelqu’un qui accompagne. Le corps médical a du mal à le comprendre. Maintenant, il y a un mouvement en France ; c’est en train de bouger et des choses se mettent en place dans les hôpitaux psychiatriques.

La France est très en retard sur ces sujets, mais l’exposition « Visions chamaniques » au Musée du quai Branly donne à l’ayahuasca une reconnaissance de son espace artistique et thérapeutique et, à ce niveau, c’est du jamais-vu dans le monde. Les Français peuvent y découvrir l’art pictural des Shipibo, des peuples indigènes, et aussi saisir toute la beauté des peintures visionnaires de l’Allemande Martina Hoffmann ou de l’Américain Alex Grey, qui ont rarement, ou jamais, été exposés en France.

Pourquoi as-tu fait un documentaire sur la vape ? Est-ce que tu fais un lien entre le cannabis, le CBD, le tabac et les enthéogènes ?
C’est mon film militant. Vape Wave (2016) porte sur quelque chose qui me paraissait évident, en ayant découvert la cigarette électronique et la facilité avec laquelle j’ai pu arrêter de fumer. J’ai fait ce film parce que le tabac, c’est la chose qui tue le plus de monde dans notre société.
On a le tabac en tête ; l’alcool ; ensuite, je pense qu’on a les sucres et les graisses saturées, les excès de sucre ; et puis, petit à petit, on descend et on va arriver dans les pesticides, dans les salades et les légumes, et les métaux lourds dans les poissons.

Et là, la vape se situe à ce niveau-là ; c’est-à-dire qu’il vaut mieux respirer de l’air que de vapoter, mais sinon, on est passé du plus dangereux au moins dangereux. J’ai enquêté, je me suis dit : « Mais c’est incompréhensible qu’il y ait une telle obstruction du développement de la vape par les institutions, alors que les données scientifiques sont claires. »

J’ai compris que ce qui abîme beaucoup la démocratie, c’est cette capacité de lobbying sur le politique, loin des intérêts de santé publique. La pression des industriels, c’est assez flagrant – et ce, dans tous les domaines. Pour la vape, c’est  criant : vous avez la solution au plus gros problème de santé publique et les politiques ne la défendent pas.

Tu vapes du CBD, du THC ?
C’est tout à fait possible de le faire. De la weed, non, parce que j’ai fait des diètes de plantes amazoniennes et européennes et que je suis un peu traditionaliste, au sens indigène. Je fais attention à tous les psychoactifs qui entrent dans mon corps. La weed, c’est aussi une plante médicinale ; c’est un psychotrope, il y a un esprit. Mais c’est une plante difficile à maîtriser, à « dièter », pour vraiment rentrer dans son espace spirituel. Donc, pas pour moi pour l’instant.
Avec les psychotropes, je ne rentre plus dans un espace ludique ; ça, c’est terminé depuis vingt ans. Alors vapoter du CBD, ça m’est arrivé, j’ai essayé ; je trouve ça intéressant.

Propos recueillis par Jaïs Elalouf

Retrouvez l’intégralité du podcast Lucydelic, mené par Damien Raclot et Jaïs Elalouf, sur www.lucydelic.fr

 

Rap & Ganja, le guide d’Olivier Cachin

Petite plongée dans les lyrics fumeuses du hip-hop made in USA et fait en France, à la gloire de la marijuana… Mais pas seulement. Puff Puff Pass !

On le sait depuis que le rap existe : la Weed est un élément important de cette culture, qu’il soit consommé ou évoqué par les artistes (souvent les deux, d’ailleurs). Pas question ici de référencer l’intégralité des textes sur le sujet, mais plutôt de surligner les plus drôles, les mieux écrits ou ceux qui portent une réflexion intéressante sur ce sujet vieux comme le monde (car, comme chacun sait, on se défonçait déjà dans l’Antiquité).
Aux États-Unis, si les premiers textes sont plutôt à tendance éducative et montrent une forte tendance morale quand il s’agit de drogues (on se souvient du fameux « White Lines (Don’t Do It) » de Grandmaster Melle Mel), dès les années 1980, l’apologie de la marijuana fait son apparition. Les old timers se souviennent du duo EPMD (l’acronyme de Erick & Parrish Making Dollars) qui, dès son premier album sorti en 1988, Strictly Business, évoquait « Jane », une femme qui fait tourner les têtes.

OG du ganja rap

Au cas où on aurait un doute, le titre « sample » le fameux « Mary Jane » de Rick James. C’est le début d’une saga pour E Double et PMD qui sortiront un « Jane » numéroté (2, 3, 4, 5, 6, 7 !) pendant vingt ans, sur chacun de leurs albums contenant tous le mot « Business » (Unfinished Business, Business As Usual, Business Never Personal, Back In Business, Out Of Business et We Mean Business), prouvant qu’ils ont de la suite dans les idées.
On ne reviendra pas sur le fameux titre de NWA, « Express Yourself », dans lequel Dr. Dre se vante de ne pas fumer d’herbe, pour revenir en solo quelques années plus tard, en 1992, avec l’album The Chronic, une ode à la Weed, suivi en 1999 de l’album 2001, dont la seule illustration est une feuille d’herbe. Seuls les idiots ne changent jamais d’avis, on l’a toujours dit.

Eazy-E, membre fondateur de NWA, a, lui, toujours été sur la même ligne, signant en 1993 « Down 2 Tha Last Roach » : une réponse à Dre où il se vante d’une conso intensive : « And don’t forget, we still getting’ higher than a motherfucker ! », vantant le pouvoir hydroponique du « Skunky funky dookie doobie ».
Snoop Dogg, dès son premier album produit par Dr. Dre, toujours en 1993, a mélangé les produits avec « Gin and Juice » : « Rollin’ down thе street, smokin’ indo, sippin’ on gin and juice ». Il a enfoncé le clou en devenant brièvement Snoop Lion, en 2012, lors d’une conversion rasta courte comme un mégot ; l’occasion d’un album en 2013, coproduit par Major Lazer : Reincarnated.

Cypress Hill, le groupe de B-Real, Sen Dog et Mixmaster Muggs, a bâti sa carrière sur l’appréciation de la Weed, faisant la couverture du fameux mag’ US High Times (une première pour des rappeurs), et les Blunt Brothers Method Man & Redman sont carrément passés sur grand écran avec « How High », dont le sujet n’est pas difficile à imaginer à la lecture du titre.Kid Cudi, avec « Marijuana », a choisi de vanter les mérites de cette herbe qui le rend heureux, ces « pretty green buds » qu’il apprécie tant et qui l’ont aidé à décrocher de l’alcool (même s’il avoue « ne pas pouvoir oublier Grey Goose »).


Afroman, avec son hit de 2000, « Because I Got High », a en revanche développé un point de vue critique : « J’ai bousillé ma vie parce que je me suis défoncé / J’ai perdu mes gosses et ma femme parce que je me suis défoncé. » On est loin de la sainte trinité glorifiée par Lil Wayne dans un de ses classiques : « Pussy, Money, Weed ».

Le rap français déclare sa flamme à la Weed

Et en France ? La conso y est forte et donc, en toute logique, la présence cannabique dans les lyrics atteint un fort taux de concentration : de NTM et son fameux « Pass pass le oinj » (« Y’a du monde sur la corde à linge ») à Raggasonic, leurs frères d’arme et de bong qui ont prôné la légalisation dans plusieurs morceaux, en passant par de nombreux autres.
On se souvient même d’un groupe oublié, signé sur le label indé Big Cheese, nommé Schkoonk Heepooz. Et qui a oublié le plan retraite de Doc Gynéco, invité en feat par Ärsenik sur « Affaires de famille » en 1998 ? « Un coffee shop, une casse pour mon cop, Madame / Je cotise pour ma retraite à Amsterdam. » Les ambitions simples d’un fumeur de Weed, en somme.
Mais si le Nord a transmis le message de la Weed, Marseille n’est pas restée en chien : sur Ombre est lumière (1993), IAM a vanté les louanges du « Shit Squad »… sans qu’Akhenaton et Shurik’n en soient consommateurs. AKH/Oncle Shu : « Allez, goûte ça mon fils / Deux barrettes et je parie que tu te prends pour Aménophis / Mmh, non merci. Et toi Jo ? Non de même / Cela n’empêche pas que l’on approuve quand même / Ils sont nos amis quoi que j’avertis / Sors ta plaque et le Shit Squad est de la partie ! » La morale de l’histoire ? « Beaucoup ne voient pas que la légalité cache des produits analogues : alcool et tabac sont des drogues. »

La suite (car il y en a une), on la trouve dans le premier volume des fameuses Chroniques De Mars (1998) : trilogie de compilations mettant en avant les talents des rues marseillaises. Nul n’a oublié le mythique « Le retour du Shit Squad » rappé par un collectif puissant (Fonky Family, Faf Larage, 3e Œil, Freeman, K-Rhyme Le Roi et Sentenza aka AKH).
Don Choa lance : « Ici on est à Marseille, mon frère / Sortis tout droit du contener / Le produit qui te met à l’envers / Tu flaires les joints mieux que les chiens de la douane volante / Fume des mixtures à base de boulettes brûlantes. » Sentenza réplique : « Si ganja il y a chez toi, gringo / Elle sautera au nom du père, du fils et du Sentenza, amen / Je serai sec si tu n’es pas chaud, prépare un bon space gaspacho. »
C’était en 1998. Quatorze ans plus tard, le redoutable lyriciste Hugo TSR balance : « Coma Artificiel » et évoque les addictions avec plus de noirceur : « On a le blues, les poumons calcinés / Demande à Nounours, c’est pas toujours de la bouffe sur la gazinière / Quand les cendars s’entassent, le foie est plein d’entailles / Moi et ma ‘teille c’est le grand amour, et tous les soirs c’est la Saint-Ballantines. »

Drogue douce et lyrics hard

En 2006, Sinik écrit « Mon pire ennemi » : un texte dans lequel il transforme le produit en un comparse maléfique : « J’ai qu’une envie, c’est qu’il me quitte, qu’on arrête de faire équipe / Quand je le fuis il me suit, quand je le fume il me quitte. » Le shit en prison ? « Un traître, une salope, en promenade les bagarres sont de sa faute. »
Ce point de vue moral, Kery James le développera lui aussi dans la chanson d’Idéal J : « Un nuage de fumée » : « Dans un simple joint ma rage je contiens […] / Un nuage de fumée infâme enfume ton âme / En vain tu essaies de semer les drames qui consument ton âme. » Nul n’est plus intransigeant qu’un fumeur repenti : « Pourquoi je ne pense qu’à me défoncer ? Pourquoi j’ai mal à le prononcer ? » se demande Vald, en 2018, dans « Rechute » ; morceau d’introspection, d’autocritique et de dégoût de soi bien moins léger qu’il n’y paraît au premier abord.
Nekfeu, qui a déserté le biz depuis quelques années, rappait avec désinvolture dans « Joint de culotte », inclus en 2014 sur son Black Album retiré de la vente (mais audible sur YouTube – Internet n’oublie jamais) ; des rimes mêlant sexe et spliff : « Yo, t’es éblouissante, roule un spliff avant les réjouissances / Je sais que tu désires ce petit plaisir avant la vraie jouissance […] / T’es tout le temps speed, tu goûtes mon shit / Prends un bout, roule et si c’est cool, on couche ensuite. » Le bon vieux temps ? Pas sûr.

Mad in France

Celui qui n’a jamais eu aucun complexe à franchir toutes les limites du bon goût, y compris sur le sujet qui nous intéresse ici, c’est bien évidemment Alkpote qui, dans « Amsterdam City Gang », rappe quelques lignes fumantes : « J’fume du fromage bleu, de l’amné trop bonne / Je reviens de ‘Dam et j’ai ramené trop d’drogues […] /Toi tu aimes consommer du matos low-cost / Moi c’est que de la frappe que je te propose. »
Caballero & JeanJass, eux, ont lancé le concept High & Fines Herbes (2020) : une série de vidéos de dégustation sur YouTube et une obsession pour ce duo venu du plat pays qu’est la Belgique. Dans « Meilleure vie » JeanJass rappe : « Ma meuf est bonne mon teuteu est crémeux / Pas besoin pour écrire, mais quand j’en ai j’écris mieux. » On retrouve d’ailleurs la formule High & Fines Herbes au menu d’un nombre conséquent de morceaux du duo : « Vie ordinaire », « 24 heures », « Dans le miroir », « Pompe à essence » et « Type plante » notamment.

PNL fait partie de ces groupes qui assument un passé dans l’illicite et l’ont documenté dès leur premier projet, la mixtape QLF (Que la famille), sortie en 2014. Dans le désormais fameux « Je vis, je visser », Ademo rappe : « On te fait le taga, on te fait la beuh / Tu viens du 16, on te fait la cess. » Car oui, les « ienclis » du 16e arrondissement de Paris semblent plus intéressés par la poudre blanche que par les plantes vertes. Arrivés au sommet de la gloire (et de la tour Eiffel pour le clip), Ademo et N.O.S. sortent « Au DD », et ça bédave one more time : « Sur ton cœur j’fais trou de boulette […] / Au DD, je la passe, la détaille, la pé-cou, la vi-sser, des regrets devant ton bébé. » Précisons pour ceux qui ne connaissent pas bien ce duo fraternel, que PNL refuse de glorifier l’illicite et ont des lyrics entre regrets et repentirs, tout en assumant leur parcours.
Koba LaD, lui, s’est moins posé de questions. Capable de raconter ses astuces de dealer lors de ses premières interviews, il est l’archétype du rappeur perpétuellement en position high, un joint à la main et le sourire aux lèvres. Ainsi, en 2020, dans « Bedodo » (sur l’album Détail, 2020), il affirme : « Pour dodo, je fume quatre bedodos » (« de beuh », précise-t-il).
Guère moins maladroits, certains passages de « No Pasarán », le morceau collectif anti-RN produit par Kore, qui évoquent le sujet THC. Si Kerchak parle vite fait du sujet (« Je vais voter à gauche, mais c’est pas que pour la léga’ du canna’ »), Zola met carrément les pieds dans le plat : après avoir proposé un octogone à Bardella, il lance : « Ferme les frontières mais la dope remontera de Marbella quand même. » Il a beau rajouter : « Donc tous les jours fuck le RN » pour se recentrer sur le sujet, le mal est fait et la rime cannabique pro-trafic fit couler beaucoup d’encre.

La dernière taf

Un peu de légèreté pour conclure, et enfin une présence féminine avec Theodora, chanteuse et rappeuse qui a fait sensation au récent Hyper Weekend Festival en interprétant une magnifique version acoustique de « Ils me rient tous au nez » avec Chilly Gonzales au piano. Celle qui se surnomme « Boss Lady » sur TikTok, a fait chauffer les streams avec son titre au son « bouyon » : « Kongolese sous BBL ». Entre deux rimes sur son anatomie (« Même si parfois je ne joins pas les deux bouts / C’est à cause de mon fiak, il éloigne trop mes genoux / Et mes gros seins me font souvent mal au cou. »), la Boss Lady évoque son état chlorophylle : « J’suis pétée sous Cali, pollen jaune Maya l’abeille. » Pour une artiste qui fait le buzz, quoi de plus naturel ?

 

La pop culture a-t-elle déjà légalisé la weed?

Dans la musique, la littérature, le cinéma, les séries ou la bandes dessinée, le cannabis joue parfois les premiers rôles sans que cela n’émeuve personne. Les mythes collectifs sont-ils plus puissants que les lois ? Voici comment la pop culture a prohibé la prohibition.

Par Raphaël Turcat

« Smoke weeeeeed everyday ! » Ce n’est pas votre magazine qui l’annonce (et qui, par conséquent, s’exposerait à une lourde peine) mais le rappeur Nate Dogg à la fin du mythique « The Next Episode », un morceau de Dr. Dre sorti en 1999 sur l’album intitulé 2001, soit dix-sept ans avant que la Californie ne légalise l’usage récréatif de marijuana. Le cannabis est-il encore une drogue interdite ou bien la pop culture l’a-t-elle plongé dans un univers parallèle où la loi ne s’applique pas ? Dans la musique, il est devenu une évidence décomplexée. 2001 (et avant lui The Chronic) de Dr. Dre n’est pas qu’un album culte : c’est un manifeste, une déclaration d’indépendance de la Weed face à l’ordre moral. Rihanna, dans « Get It Over With », chante la fumée qui monte comme une prière lascive. Au milieu de ces quelques exemples, le cinéma n’est pas en reste.

Half Baked (1998) Crédits Universal Pictures

Dans Half Baked (Les Fumistes en VF) de Tamra David et écrit par David Chappelle (1998), la consommation de Weed n’est même pas un sujet de débat : c’est un mode de vie. La même année, The Big Lebowski des frères Coen transforme le Dude en prophète moderne, naviguant entre son tapis et ses joints comme un moine zen sous benzodiazépines. Les fendards Harold & Kumar, eux, traversent l’Amérique avec, pour quête existentielle, un White Castle et une réserve d’herbe qui fait rire. Nulle part, il n’est question de police ou de répression : la prohibition est une chimère, un concept abstrait qui ne s’applique pas aux personnages de fiction. Résultat ? Dans l’imaginaire collectif, la Weed n’a plus rien d’interdit : elle est partout comme un fil conducteur entre les cultures et les générations.

De la subversion à la banalisation

Il fut un temps que les jeunes de vingt ans ne peuvent pas connaître, où fumer du cannabis était un acte de résistance. Dans les années 1950, la Beat Generation en fait un carburant littéraire très inflammable : dans Sur la route de Jack Kerouac (1957), deux clochards célestes piquent des bagnoles, fument/vendent du cannabis et traînent dans des clubs de jazz où ils auraient pu croiser Charlie Parker ou Louis Armstrong qui, eux, voient dans la beuh, en plus d’échapper aux règles d’une société trop corsetée, un épatant calorifère : « L’une des raisons pour lesquelles on aimait tellement l’herbe, c’était qu’elle nous tenait chaud, surtout lorsque quelqu’un s’allumait un énorme joint », raconte ainsi l’interprète de « Hello, Dolly » dans sa biographie The Louis Armstrong Story. Quelques années plus tard, dans ce même refus d’embrasser le monde qu’on leur propose, les hippies font du cannabis un outil de contestation politique ; Bob Marley, une arme contre le néocolonialisme ; et Hunter S. Thompson sculpte sa statue contre-culturelle en mélangeant THC et acide, comme d’autres s’enfilent un café-clope.

Paradoxe : à force d’infuser la pop culture, le cannabis a perdu son côté révolutionnaire. Dans les séries Broad City, Weeds ou Family Business, il n’est plus un symbole de subversion, mais une simple habitude ou un sujet de rigolade, comme boire une bière après le boulot. The Fabulous Freak Brothers, ces hippies trash créés par Gilbert Shelton dans les années 1970, étaient des caricatures de l’époque psychédélique, des figures anarchiques se riant de l’autorité. Aujourd’hui, Freewheelin’ Franklin, Phineas et Fat Freddy (les trois Freak Brothers) semblent anachroniques dans un monde où la révolte s’est diluée dans le consumérisme : on ne fume plus pour défier le système, mais pour se détendre devant Netflix.

Un décalage entre la loi et la fiction

Bizarrement, peu, voire aucun sociologue ne s’est penché sérieusement sur la réalité alternative dans laquelle baigne la pop culture. Comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, une lueur apparaît en croisant Martin, étudiant en sociologie, à une soirée… Zeweed : « Le paradoxe est frappant, se lance-t-il en commandant une pinte de bière. Alors que les œuvres mainstream banalisent totalement la consommation, les politiques répressives continuent d’exister dans de nombreux pays. La France, par exemple, affiche l’un des régimes les plus stricts d’Europe, avec des amendes et des peines de prison possibles pour simple usage. Pourtant, dans les séries et films qui y sont diffusés, le cannabis est omniprésent, sans que cela ne choque personne. »

Family Business (2019) Crédits Netflix

Ce grand écart entre fiction et réalité souligne un phénomène plus large : la loi est en retard sur la société. Lorsque Harold & Kumar s’envolent vers Amsterdam en quête de paradis cannabiques, ils ne font que mettre en lumière un non-sens : pourquoi cette drogue est-elle légale ici et illégale ailleurs, alors qu’elle circule de toute façon librement dans l’imaginaire collectif ? Réponse de Martin : « Le cinéma et la musique ont déjà intégré l’idée que la prohibition appartient au passé. Seuls certains gouvernements s’accrochent encore à ce qui ressemble de plus en plus à une relique obsolète. »

La frontière trouble entre réalité et fiction

« Ce qui rend la pop culture si puissante, c’est sa capacité à façonner nos perceptions, continue Martin qui en profite pour recommander une autre tournée. Lorsque des millions de spectateurs regardent The Big Lebowski et en font un film culte, ils intègrent inconsciemment l’idée que fumer un joint est un acte anodin. Lorsque des artistes (de Snoop à Jul ou Wiz Khalifa à SCH) font de leur consommation une partie intégrante de leur image, ils légitiment son usage, bien au-delà de la musique. Dans cet univers, la prohibition devient une blague, un concept poussiéreux auquel plus personne ne croit. » La fiction façonnerait-elle la réalité plus vite que les lois ne peuvent la contrôler ?

The Big Lebowski (1998) Crédits Polygram Filmed Entertainement

Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si la prohibition tombera, mais quand. La pop culture a déjà tranché : le cannabis est devenu si banal qu’il ne choque plus personne – un joint dans une série mainstream ne soulève plus aucune polémique, là où une cigarette peut encore faire grincer des dents. Et le chemin vers la légalisation semble inévitable. Les lois, même les plus rigides, ne peuvent pas survivre longtemps en contradiction avec l’air du temps.

1 2 3 17