France-fiction : A quoi ressemblerai le marché du cannabis en 2035?

Fin du stoner, population désœuvrée, début du dosage… En 2035, le cannabis ne se fume plus mais s’ingère dans tous les biens de consommation. D’une contre-culture libertaire à un outil de régulation des masses, voyage fictif dans une société qui a choisi l’euphorie plutôt que la friction.

Par Clovis Goux

La disparition annoncée des derniers boomers avait précipité celle de la figure du stoner devenue mythique au fil du temps. Apparu à « Frisco » sur les hauteurs de Haight-Ashbury à la faveur du Summer of love de 1967, le stoner était alors facilement identifiable : pieds nus crasseux, jeans douteux, gilet en cuir patché porté à cru, bandeau motif cachemire maintenant de longs cheveux sales et barbe broussaille. Il gratouillait sa guitare sèche dans les parcs, levait « des petites nénettes » dans les communautés hippies et fumait surtout beaucoup beaucoup d’herbe avec ses congénères. L’avenir était alors un horizon brumeux : quand il n’atterrissait pas dans une secte, il montait une boutique de souvenirs à Venice Beach afin de vendre des tee-shirts du Grateful Dead et d’écouler de la weed en « lousdé ».

Si les terribles années 1980 furent une épreuve pour lui (il dut se coiffer d’un catogan, enfiler un costard et trouver un travail en entreprise), la décennie suivante le ramena miraculeusement sur le devant de la scène : il n’était pas rare en effet de le croiser en rave-party, complètement allumé aux ecstas et persuadé de revivre une seconde jeunesse alors que la calvitie avait réduit sa chevelure comme peau de chagrin. C’est le film des frères Coen, The Big Lebowski, qui fit définitivement rentrer notre animal dans la pop culture en 1998. Depuis, on avait érigé de par le monde des statues à la gloire du « Dude » (direct héritier des Fabuleux Freak Brothers), alors que la génération dorée de l’après-guerre (retraites faramineuses, randonnées au Maroc, résidences secondaires dans les Cévennes) s’éteignait à petit feu malgré une « santé du tonnerre » qu’ils mettaient sur le compte d’un usage intensif et récréatif des drogues douces.

Désert aride

Pourtant, en 2035, le monde n’était plus celui des tendres utopies révolutionnaires des Sixties. Désormais, on ne voulait plus « changer le monde », mais avant tout le rendre supportable. Le réchauffement climatique avait entraîné des déplacements de population massifs vers les pôles, les vagues migratoires dues aux guerres, une tension irréversible entre les extrêmes (la création de « ghettos d’insoumis » et « d’identitaires » dans l’Hexagone en était la preuve). Mais, surtout, l’essor de la robotique et de l’intelligence artificielle avait totalement bouleversé le fragile équilibre des sociétés occidentales : la sécurité était désormais assurée par des « robocops » à la gâchette hasardeuse, la vie domestique (et sexuelle) par d’insatiables « domorobots », la classe ouvrière avait totalement disparu au profit de « workingbots » non syndiqués, les classes moyennes étaient en voie d’extinction, les métiers « créatifs », réduits à néant par l’IA (plus efficace pour la création industrielle de divertissements qu’un écrivain alcoolique) sur un marché de l’emploi qui ressemblait à un désert aride.

En 2035, on ne voulait plus « changer le monde », mais avant tout le rendre supportable

Grâce à la promesse d’un revenu universel et d’un « gouvernement TikTok » composé de stars des réseaux, Louis Sarkozy fut élu président de la République en 2032. Très vite, la ministre de la Santé, Lena Situations, tira la sonnette d’alarme : désœuvrés, les Français s’ennuyaient et plongeaient dans d’inquiétants états dépressifs que la frénésie des réseaux sociaux (la moyenne de leur usage était passée à presque douze heures par jour) ne parvenait plus à contenir. Il n’était ainsi pas rare d’assister au suicide d’un ancien actif se jetant sous les rames du métro, du haut d’un immeuble ou d’un pont pour en finir avec « cette vie de merde ». Les Français étaient malades, il fallait les soigner. C’est alors que le ministre du Travail, Squeezie, eut une idée qui renversa la vapeur. Il trouva le remède adapté au mal-être de ses concitoyens.

Camembert à la beuh

Souvenirs d’un monde idéalisé, l’herbe et ses dérivés avaient été légalisés cinq ans plus tôt par le gouvernement Glucksmann sans que cela ne bouleverse ni le marché ni les mentalités : même si le cannabis restait majoritaire chez les seniors, les jeunes lui préféraient depuis longtemps les drogues dures (cocaïne, 3-MMC, kétamine, fentanyl), plus efficaces pour les marathons de défonce qu’ils s’infligeaient lors de rides qui pouvaient durer jusqu’à une semaine. Main dans la main avec l’industrie agro-alimentaire, le gouvernement décida donc, après consultation d’un concile d’experts (dont ce bon vieux Doc Gynéco), que tous les aliments et les boissons produits en France seraient « augmentés » d’un pourcentage de 5 % de THC.

Le gouvernement décida que tous les aliments et les boissons produits en France seraient « augmentés » d’un pourcentage de 5 % de THC.

Les céréales furent dosées, les légumes furent dosés, la viande fut dosée, l’eau, les sodas et le vin furent dosés et même le sacro-saint camembert fut coupé à la beuh. L’effet fut immédiat et le moral des Français grimpa en flèche pour atteindre des sommets inégalés. La vacuité n’était plus une honte. Sous influence du matin jusqu’au soir, on pouvait désormais passer ses journées à admirer la course du Soleil dans son jardin, faire d’interminables siestes sur son canapé ou rire bêtement en regardant en boucle des dessins animés sans éprouver la moindre culpabilité. La France n’avait plus peur. La France était heureuse. La France était complètement « fonce-dée ».

Qui veut encore voter ?

Certains esprits chagrins rappelèrent pourtant que des fictions dystopiques du xxᵉ siècle avaient anticipé un contrôle des masses par la drogue : dans Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (voir aussi page XX), le soma maintient ainsi les citoyens dans un bonheur artificiel et une docilité totale ; dans THX 1138 de George Lucas, la population (qui vit sous terre et n’a pas le droit de forniquer – ambiance !) a l’obligation de prendre des sédatifs qui la maintiennent dans un état de léthargie constante et de productivité machinale. Dans Matrix des frères Wachowski, la réalité elle-même est une drogue, un simulacre.

Faudrait-il pour autant choisir entre la pilule bleue et la pilule rouge ? Entre une illusion confortable et une vérité douloureuse ? Les élections de 2037 seraient l’occasion pour les Français de s’exprimer sur la question. Mais auront-ils alors suffisamment d’énergie (et d’envie) pour se rendre à leur bureau de vote alors que toutes les couleurs de l’arc-en-ciel se déploient au plafond de leurs chambres à coucher ? Seul l’avenir nous le dira.

Cet article est issu du Zeweed magazine #12, disponible en pdf ici. Pour trouver le magazine en kiosque près de chez vous, cliquez sur ce lien
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Alexis est un homme curieux de toutes choses. Un penchant pour la découverte qui l'a amené à travailler à Los Angeles, Londres, New York et Neuilly sur Seine. En 2019, l'oiseau à plumes bien trempées s'est posé sur la branche Zeweed. Il en est aujourd'hui le rédacteur en chef.

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