Straight edge : La tentation clean

De Rimbaud aux punks lyonnais, de Minor Threat aux Thugs, l’histoire du rock balance entre excès et ascèse. Le mouvement « straight edge » a choisi l’ascèse et en a fait un drapeau ; TikTok, une tendance. Mais peut-on vraiment faire trembler les murs avec un verre d’eau à la main ?

Par Patrick Eudeline

 

C’est drôle pour moi de m’y coller. Un sujet pareil… En effet, je n’ai pas la réputation d’être le garçon le plus clean de la Terre. Quand même, je comprends. Le clean est une ascèse, un idéal insurmontable. Un peu comme le dandysme. Mais à l’envers. Un peu d’histoire. Sans remonter à Diogène (le premier straight edge ?), Pythagore ou Voltaire (végétarien), les ancêtres et théoriciens du clean et d’une vie saine ont émaillé la philosophie. On l’a dit : clean, straight edge, il s’agit-là d’ascèse. Dérèglement de tous les sens rimbaldiens, cheveux verts et haschisch chers à Baudelaire, le « tout ce qui ne tue pas rend plus fort » de Nietzsche : voilà d’évidents ancêtres du « Sex, Drugs and Rock’n’Roll ». En face, Thoreau (redécouvert par les hippies) et d’autres prônent une vie saine et se préoccupent d’écologie. Le mouvement initié traversera tout le siècle. Jusqu’au straight edge ?

Straight edge – Starshooter band

Jazzmen bop junkies, poètes beat alcooliques ou défoncés, rock’n’roll naissant et ses amphétamines (de Hank Williams à Elvis), les années 1950 semblent lancer le bal de l’excès et de la déglingue. Quelques années plus tard arrivent pourtant, en chemisette, les Beach Boys et autres gentils garçons comme, au hasard, Bobby Vee, Fabian ou Frankie Avalon. Loin des mauvais sujets façon Vince Taylor ou The Pretty Things, loin surtout de la dope qui arrive en force. Ils sont clean. Cela ne durera pas. Le reste de la décennie n’est que défonce jusqu’au glam rock qui en rajoute une couche. Iggy, Bowie, Stones ! C’est « too much too soon » à tous les étages. Les années 1970 et le clean ? Non, pas vraiment. Quoique…

Punks sages

En pleine année 1974 sort un objet hors normes : le premier LP des Modern Lovers. A priori, ils ont tout pour entrer dans la famille camp et trash. Un son frustre, entre Velvet et Stooges, des textes qui se veulent près de l’os (« Pablo Picasso ne fut jamais traité de trou du cul. »), une production signée John Cale, l’ex-Velvet, et une voix, comme des mélodies qui évoquent irrémédiablement Lou Reed. Que de références au Velvet, ces chantres warholiens de la drogue et de la décadence ! Pourtant, The Modern Lovers, c’est quasi tout le contraire : Jonathan Richman, le leader, loin de la folie glitter, arbore de modestes sweat-shirts et porte le cheveu court et naturel – un refus total de l’artifice. Dès son premier interview, il clame : « Je porte des baskets et non point des platform shoes. Ma taille est celle que vous voyez. Je ne mens pas. Je ne me drogue pas et je bois de l’eau. Je suis un garçon clean et ordinaire, pas une superstar ou un monstre de foire. »

« Je ne mens pas. Je ne me drogue pas et je bois de l’eau. »  Jonathan Richman, The Modern Lovers

Tel est Jonathan. Un gars faussement simple, probablement autiste, comme beaucoup de ceux que la tentation clean interpelle. Le punk qui suit n’est pas connu pour être clean. Mais alors, que dire des intellectuels et discrets Subway Sect ? Anti-Pistols par excellence. Ou de Starshooter ? Français et plus encore : lyonnais ! Ils sautent partout comme de jeunes cabris, sourient aux anges et crachent sur drogues et alcool. Ils vantent, eux, les mérites de l’Ovomaltine. Les jeunes gens modernes succèdent au punk… Eh oui ! Nombre d’entre eux sont clean. Looks, pratiques… il y a assurément quelque chose en eux de ce mirage-là. Starshooter sera plus ou moins imité dans les années 1980 par les jeunes foufous de Blessed Virgins. Leur truc, proclament-ils, n’est pas l’Ovomaltine mais le Benco. Parlez-moi d’une nuance.

Un mouvement sous X

On en vient aux désagréables et bruyants Thugs : des tueurs, des voyous (« thugs ») que ces anciens employés de banque à tristes lunettes ? Armor ? Allons bon ! Ces Angevins baragouinent en anglais de pacotille et ont le triste privilège d’avoir été les premiers à monter sur scène en jogging. De plus, ils s’en vantent ! Laissons ces oubliés du rock dit alternatif et abordons le gros sujet : les Thugs étaient en fait des émules tardifs (1985) de ce qu’on appela le straight edge. En 1981, le groupe américain Minor Threat, qui donne dans le punk hardcore (en gros, plus bruyant, tu meurs), se fait remarquer. Le punk est déjà mort mais son onde de choc ne reflue pas. Minor Threat sont des punks mais sans la crête, le speed ou les excès de Sid Vicious. Ils reprennent la vision de Jonathan Richman, la naïveté et la gentillesse en moins, l’activisme politique en plus. Comme les Dead Kennedys, ce sont des révolutionnaires, des militants. Et pas vraiment de joyeux lurons.

« Les membres de Gojira préfèrent la sobre Lacoste aux clous et au cuir de leurs concurrents métalleux, sont végans et boivent de l’eau. »

Parce que sexe, drogues et tout le divin toutim détournent du combat politique, qui est le seul qui vaille. Cela rappellera à certains les « moines soldats » gauchistes des années 1970, ces trotskistes qui se méfiaient du couple parce que l’amour et le sexe éloignent de la révolution. Les gauchistes étaient déjà des straight edge mais sans la guitare électrique.

Henry Rollins, straight edger pur sang

« Straight Edge », c’est d’abord une chanson. L’origine du mot ? Une « straight edge », c’est une règle plate et graduée. Dès les années 1970, l’expression acquiert un autre sens : les videurs des concerts américains inscrivaient au marqueur un X sur la main des mineurs. Ainsi, les barmen savaient qu’il ne fallait pas leur servir d’alcool. C’est ce signe, ce X, qu’on a appelé le « straight edge ». Repris par Minor Threat, donc.

Drapeau noir

Hors du style de vie austère et militant, le straight edge n’admet qu’un seul vice : le skateboard – le sport, en général, est une valeur clean. D’ailleurs, le straight edge est contemporain de la vogue dans les années 1980 de la musculation. Ces jeunes gens sont des anti-Bowie, des anti-Sid Vicious. Vive le muscle ! Mais (puisqu’on parle muscles) la star du straight edge, c’est bien sûr Henry Rollins. Il y avait, dans la chambre de Virginie Despentes, un poster de Rollins : coiffé en brosse à la Fourcade, il était photographié sur scène, en un sobre noir et blanc. Grand ami de Ian MacKaye, le chanteur de Minor Threat, Rollins a commencé à s’imposer avec Black Flag (nous sommes toujours évidemment dans le registre du boucan hardcore) avant de continuer seul, en leader de son Rollins Band. Acteur de loin plus que Delon (la filmo’ est maigre), il se fait néanmoins remarquer (en 2009, dans la série Sons of Anarchy dans le rôle de A. J. Weston, le flic raciste). Chanteur, rock critic « fanzineux », scénariste, producteur, le garçon est multicarte. Passé par l’école militaire, il en gardera, selon ses dires, le sens de la discipline et du travail.

« Dans les années 1970, pas d’alcool pour les mineurs dans les concerts. C’est ce signe, ce X, qu’on a appelé le “straight edge”. »

Aujourd’hui, le straight edge n’est pas mort mais un peu quand même. Rollins continue sa carrière. Ian MacKaye a fondé Fugazi dans les années 1990 et le straight edge a toujours ses dévots et pratiquants. Comme souvent avec les mouvements issus du rock, il s’est enkysté et survit grâce à sa communauté fidèle qui ne raterait pour rien au monde un come-back de MacKaye. Mais, grosso modo, le mouvement n’est plus qu’une page de l’histoire, entre ska et batcave. Le straight edge est quasi mort, donc, mais le clean lui survit, jusqu’aux… clean girls.

Clean girls et clean boys

Tout est dans l’intitulé. Lisse, sage, sapée discret, l’ennuyeuse clean girl est dans la place. Les féministes n’approuvent pas : une nana, ça tape sur la table et rejette les codes et diktats (de discrétion, de soumission à l’esthétique girlie, etc.) du patriarcat. Les hommes ? Ils baillent d’avance. Ou les épousent.
Et les garçons clean, une tendance en vue née du straight edge ? Pas plus que cela. Cependant, je pense irrésistiblement à Gojira. Ils ne revendiquent pas le terme, certes, mais préfèrent la sobre Lacoste aux clous et au cuir de leurs concurrents métalleux, sont véganes, écolos et boivent de l’eau. En fait, tout y est, jusqu’à l’engagement politique. Le groupe est excellent, surtout quand il s’acoquine pour le meilleur avec des chanteuses d’opéra. Cela change de l’insupportable growl saturé dont abusent les vocalistes heavy metal. Excellents, donc, mais (pardon) ennuyeux comme la pluie.
Ce qui est le danger en général de cette tentation clean ou straight edge. C’est ainsi : bad boys, suicidaires et autres grands défoncés ont toujours fait plus rêver que ceux qui prêchent et s’économisent. Je finirai par cette confession du regretté Daniel Darc : « Mais si j’arrête, je chante avec quoi ? Je raconte quoi ? Regarde Elton John. Dès qu’il a stoppé la coke et le reste, il n’a plus fait que de la merde ! » Mais le Pete Doherty assagi d’aujourd’hui, s’il a pris 30 kilos, sort toujours de bons disques, non ? Je vous laisse en décider.

Cet article est issu du Zeweed magazine #10. Pour le trouver près de chez vous, cliquez sur ce lien
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Journaliste, peintre et musicien, Georges Desjardin-Legault est un homme curieux de toutes choses. Un penchant pour la découverte qui l'a emmené à travailler à Los Angeles et Londres. Revenu au Canada, l'oiseau à plumes bien trempées s'est posé sur la branche Zeweed en 2018. Il est aujourd'hui rédacteur en chef du site.

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