Certains assurent que les effets du cannabis diffèrent selon le sexe. D’autres lèvent un sourcil. Mais que disent vraiment les usagers et les études ? On enfile une blouse blanche pour répondre.
Par Julie Falcoz
Dans le monde du cannabis, les idées reçues circulent bien. Celle qui affirme que femmes et hommes ne ressentent pas les mêmes effets en fait partie. En France, le sujet reste largement sous-documenté. « On ne peut pas dire que la réponse est différentielle ; il n’existe ni données cliniques ni données expérimentales pour l’instant », affirme le Dr Gérard Mick, neurologue spécialiste de la douleur impliqué dans la recherche sur le cannabis. Traduction : pour l’instant, personne ne peut trancher, ce qui n’empêche pas tout le monde d’avoir un avis, voire deux.
Côté nord-américain, la littérature est un peu plus fournie. Dans un article publié en septembre 2017, l’Institut de la santé des femmes et des hommes du Canada avance que les différences biologiques et sociales influencent les réactions au cannabis. Les hormones sexuelles et la composition corporelle, pourraient jouer un rôle dans la manière dont le cerveau réagit et dans le risque de dépendance. Rien de spectaculaire, mais suffisamment pour nuancer les généralités un peu rapides. A cela il convient d’ajouter l’empreinte du cannabis sur la fertilité.
Même prudence dans l’étude « Sex Differences in the Acute Effects of Smoked Cannabis » publiée en 2020 par le chercher canadien en addictologie Justin Matheson et son équipe. Sur 91 jeunes adultes (de dix-neuf à vingt-cinq ans), consommateurs réguliers, les femmes fument moins que les hommes et présentent des concentrations de THC plus faibles dans le sang. Pour le reste, les effets (subjectifs, physiologiques, cognitifs) sont très proches. Pas de différence notable sur l’humeur ou le rythme cardiaque. En clair : des usages légèrement différents, mais des ressentis étonnamment similaires. Pas de quoi réécrire la pharmacologie.
Moins de symptômes
« Les femmes réagissent différemment par rapport aux émotions », nous explique depuis le Québec la Dr Lyne Desautels, spécialiste du cannabis médicinal. Elle rappelle le rôle du système endocannabinoïde : THC et CBD agissent sur des récepteurs CB1 et CB2, présents dans le système nerveux et immunitaire. « On rééquilibre un système qui permet une meilleure régulation pour atténuer les symptômes », continue-t-elle. Dit autrement, le cannabis ne crée pas un nouvel état ; il ajuste un déséquilibre existant, comme une sorte de thermostat biologique, version végétale – sans mode d’emploi très clair, malheureusement.
Comme d’autres femmes, Léa commence à consommer du THC pour soulager une forme sévère du syndrome prémenstruel.
C’est précisément ce que Léa cherche, il y a une dizaine d’années, lorsqu’elle commence à consommer du THC pour soulager un trouble dysphorique prémenstruel (TDPM) – forme sévère du syndrome prémenstruel. « À l’époque, je n’avais pas grand-chose pour m’aider. Je prenais déjà des antidouleurs, des antidépresseurs et des anti-inflammatoires, mais c’était très compliqué à gérer socialement… » Prudemment, elle tente une première consommation. « Je me suis sentie moins déprimée, j’avais la sensation d’être heureuse. » Ce n’est pas un miracle, plutôt un répit ; ce qui, dans ce contexte, change déjà beaucoup.
Après s’être documentée, elle explore les usages thérapeutiques : « On m’a toujours dépeint cette plante comme maléfique alors qu’elle peut avoir des bienfaits sur la santé. » Elle va jusqu’à cultiver une variété et fabriquer ses propres macérats pour un usage local. Aujourd’hui, certains symptômes persistent, mais le cannabis reste central dans son équilibre : « Ça m’a entre autres aidée à arrêter les antidépresseurs et les anti-inflammatoires. »
« Outil thérapeutique intéressant »
Dans ses cliniques canadiennes, la Dr Lyne Desautels accompagne ce type de parcours depuis plus de vingt ans. Le cannabis médicinal y est autorisé depuis 2001, bien avant la légalisation récréative de 2018. « Avec le cannabis, le patient a la possibilité d’être acteur de son amélioration : comprendre les effets sur son corps, ajuster les dosages, savoir réagir en cas d’effets secondaires. » Elle insiste aussi sur un point sensible : « Il permet la déprescription de médicaments ; c’est un outil thérapeutique intéressant. » Un outil qui, forcément, ne fait pas que des heureux du côté des ordonnances classiques.
« Le cannabis permet la déprescription de médicaments ; c’est un outil thérapeutique intéressant. » (Dr Lyne Desautels)
Reste alors une zone plus intéressante que la différence elle-même : la manière dont chacun apprend à composer avec ses effets, à doser, à écouter ce qui se passe plutôt que ce qu’on lui a dit qu’il devait ressentir. Là, les écarts deviennent moins une affaire de biologie que de trajectoires, d’usages et d’attention portée à son propre corps. Le cannabis, au fond, ne révèle pas tant une opposition entre femmes et hommes qu’une diversité de rapports au produit, parfois très éloignés des discours qui les entourent. Moins un choc des sexes qu’une question de réglages individuels : cela complique un peu les slogans, mais colle davantage à la réalité.
