Depuis près d’un siècle, le cinéma filme le cannabis comme une menace, un gag ou un symbole de liberté. Alors que le docufilm Burning Rainbow Farm: How a Stoner Utopia Went Up in Smoke (de Justin Kurzel) sorti fait un carton critique et publique, l’histoire du joint à l’écran raconte aussi celle de la société. Ça tourne !
Par Olivier Cachin
Soyons aussi clair qu’avant d’avoir fumé un joint de Kush hydroponique : jamais dans l’histoire des films mettant en scène la ganja, on n’arrivera au niveau d’efficacité de Reefer Madness (Andy Fickman ; Touchez pas à la chnouf en VF), un classique des stoners réalisé en 1936 pour mettre en garde la jeunesse dévoyée face aux dangers du cannabis. La scène où un des jeunes acteurs devient dingo après une taffe, donne les mêmes fous rires que le visionnage des Télétubbies au petit matin, après une nuit au Rex.
Sévère concurrent, Wild Weed, alias She Shoulda Said No! (Sam Newfield,1949), démarre fort avec ce disclaimer : « Si ce film évite à une seule jeune femme ou à un seul jeune homme de devenir une crapule droguée, alors son histoire aura été bien racontée. » Tout finit avec une leçon de morale car « des millions de gens ont vécu cette histoire mais, contrairement à Anne, ont fini comme des déchets physiques et mentaux ». Visible en version colorisée sur YouTube, à faire tourner pour les fins de soirée entre amis. Il faut dire que le 2 août 1937, les États-Unis votent le Marihuana Tax Act : une loi bien hypocrite que ne criminalise pas directement le cannabis, mais offre des peines bien chargées en THC ; pardon, en billets verts – 2 000 dollars et jusqu’à cinq ans de prison. Plutôt dissuasif. Ce qui, bien sûr, n’empêche en rien la consommation récréative, qui trouvera son pic, trente ans plus tard, avec les années hippies.
Sujet « rigocool »
Car, durant les Sixties ; puis les Seventies, tout change ou presque : le cannabis n’est plus la drogue du Diable, mais un ressort comique. En 1978, sort Up in Smoke (Lou Adler ; Faut trouver le joint en VF) qui révéla le duo Cheech & Chong et dont le succès amènera une suite médiocre, deux ans plus tard – Cheech & Chong’s Next Movie (Tommy Chong ; Cheech et Cong – La suite en VF.
Qu’est-ce qui a changé ? Le procès de l’essayiste psychologue Timothy Leary, condamné en 1965 à trente piges de gnouf à cause de ce même Marihuana Tax Act. L’auteur du futur Neurologique (2014) fait appel, en rappelant qu’une personne souhaitant payer la taxe devrait s’incriminer elle-même, ce qui est anticonstitutionnel eu égard au cinquième amendement. La Cour suprême lui donne raison et c’est le Controlled Substances Act de 1970 qui remplace enfin l’inique taxe.
À la fin des Seventies, les années hippies sont passées par là : le cannabis n’est plus la drogue du Diable, mais un ressort comique.
En France, on en est encore à la mentalité : « On commence par un joint et, le lendemain, on se shoote à l’héroïne » ; ce qui n’empêche pas la grosse rigolade à la française sur le sujet : deux losers qui deviennent dealers à l’insu de leur plein gré, en passant la douane d’Amsterdam avec des statuettes pleines de weed ?
C’est le pitch des Frères Pétard (1986) : une comédie dont on retiendra la punchline (« Ça va faire Mururoa dans ta tête à toi ! ») lancée par Jacques Villeret à son complice, Gérard Lanvin. Cette « panouille » d’Hervé Palud a pris un bon coup de pelle depuis sa sortie, il y a tout juste quarante ans, ; l’usage réglementé du CBD dans l’Hexagone ayant plus changé les mentalités que les oukases des politiciens prohibitionnistes.
Décomplexion hydroponique
Avec The Big Lebowski (1998), la weed américaine prend ses lettres de noblesse sous les traits d’un glandeur magnifique, le Dude, incarné par Jeff Bridges – antihéros particulièrement sympathique, amateur de bowling, de cocktails White Russian et d’herbe de qualité. Un Cult Classic signé des frères Cohen, plus efficace que les frères Pétard et révélateur d’un Hollywood qui aborde le sujet weed sans complexe.

Dans la foulée, deux films ricains mettent l’herbe au cœur de leur scénario, en 2001 : The Wash (DJ Pooh), avec Dr. Dre dans le rôle principal et plein de rappeurs en featuring (Eminem, Xzibit, Ludacris, Kurupt), offre à Snoop Dogg (qui vole la vedette) l’occasion de fumer quelques bons spliffs. Bonus pour les connaisseurs : une rapide apparition de Tommy Chong en dealer proposant à Snoop de la weed à la hauteur de sa réputation.
Puis How High (Jesse Dylan), sorti un mois plus tard, offre aux Blunt Brothers, Method Man et Redman, l’occasion de passer leur « bac de la beuh » dans un scénario visiblement écrit sous l’influence d’un produit de qualité qui explique pourquoi l’un des surnoms de Method Man est Iron Lung (« poumon d’acier »). Cypress Hill, premier groupe de rap à avoir fait la couv’ du magazine botanique High Times, vient faire un saut dans cette comédie à l’excellente bande-son, où Redman rappe le très éducatif « How to Roll a Blunt ». On est en pleine décomplexion cannabico-cinématographique , qui va se confirmer au fil des ans : en 2023, 24 États américains légalisent l’usage récréatif du cannabis et 38, son utilisation médicinale.
Du monde sur la corde à linge
Retour en France, en 2003, avec La Beuze (François Desagnat et Thomas Sorriaux) : un buddy movie d’un autre genre dans lequel les deux potes Michaël Youn et Vincent Desagnat tombent sur un stash de cannabis nazi (vous avez bien lu, ce n’est pas la faute du trois-feuilles que vous consommez, en lisant ceci) qui a, semble-t-il, bien résisté au vieillissement. Listé dans les pires films de tous les temps sur AlloCiné, mais deux millions d’entrées au compteur quand même.
Super High Me, sorti en 2008, joue la carte du documentaire et pompe allègrement le concept de Super Size Me (2004), qui montrait son réalisateur Morgan Spurlock manger du McDo, matin, midi et soir pendant un mois, avec des résultats catastrophiques pour sa santé et son taux de cholestérol. Là, Michael Blieden filme le comédien Doug Benson fumer comme un pompier de la weed et manger quelques gâteaux rigolos, avec des témoignages de quelques activistes, politiciens et adeptes du cannabis médical. Conclusion : un meilleur taux de spermatozoïdes, une légère prise de poids et aucun effet nocif majeur. Tout ça pour ça ? On le savait déjà…
Du biopic au nanar
C’est dans cette veine que la weed devient presque un sujet documentaire, au tournant des années 2010 ; preuve de son institutionnalisation dans la société. Dans Mr. Nice (Bernard Rose, 2010), biopic retraçant la vraie vie d’Howard Marks, que connaissent bien les fidèles lecteurs de Zeweed, ici incarné par Rhys Ifans, on suit les aventures picaresques de ce héros de la fumette : surnommé « Narco Polo », il a fourgué jusqu’à 30 tonnes de beuh et de haschich via des connexions avec l’IRA, la CIA, la mafia et quelques yakuzas. Mais les Narcos peuvent aussi prendre les traits de madame Tout-le-Monde, comme dans Paulette (Jérôme Enrico), film français de 2012 avec Bernadette Laffont dans le rôle d’une grand-mère raciste et atrabilaire qui s’humanise en devenant dealeuse de shit.
Au tournant des années 2010, la weed devient presque un sujet documentaire, avec Super High Me et Mr. Nice.
En revanche, mention déshonorable à En passant pécho, prod’ Netflix sortie en 2021, dans lequel les dealers Hedi et Cokeman vivent des « aventures déjantées » (dixit Wikipédia) et prouvent que la comédie française de bas étage a trouvé moyen de creuser plus profond que le fond de la piscine avec, à la réalisation (fun fact), le fils de François Hollande et Ségolène Royale – dont on taira le nom par charité chrétienne.
Histoire de ne pas conclure sur un bad trip, on évoquera The Gentlemen (2019) où Guy Ritchie transforme Matthew McConaughey en Michael Pearson, baron de la weed qui voit son empire s’effriter à l’annonce de sa possible retraite. Mention spéciale à Hugh Grant, parfait dans le rôle d’un détective veule et véreux. Spoiler et happy ending, façon salon de massage : Michael retrouve son empire et ses plantations gorgées de THC. Sssssmoking !
@cachinolivier
Cet article est issu du Zeweed magazine #12, disponible en pdf ici. Pour trouver le magazine en kiosque près de chez vous, cliquez sur ce lien
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Les bonus en bobine :
Reefer Madness (1936)
Super high me (2007)
