Chanvre, cannabis, écologie

Chanvre industriel et cannabis récréatif : le double visage écologique d’une même plante

Parmi les matières premières végétales largement cultivées, le chanvre industriel se pose comme un champion écologique. A cette variété de la plante aux vertes vertus s’oppose le cannabis récréatif, qui, produit à échelle industriel, fait tousser la planète. Zeweed a mené l’enquête.

Par Valery Laramée de Tannenberg

C’est sans doute l’une des plus anciennes compagnes de l’homme. Les archéologues ont trouvé trace de son premier compagnonnage il y a plus de 10 000 ans dans le sud-est de la Chine, où il inspirait déjà les céramistes. La plus célèbre des cannabacées a depuis accompagné nos sociétés pendant cent siècles, traversant les civilisations, les routes commerciales et les usages les plus divers, du textile aux pharmacopées traditionnelles. Modifiés par les paysans, les industriels et les mafieux, ses cultivars ont fini par donner naissance à deux plantes sœurs : chanvre et cannabis. Extérieurement, rien ne les distingue et leur récolte produit le même parfum enivrant. Ces cousins du houblon n’ont qu’une différence : leur teneur en THC. Une sève titrant moins de 0,2% fait entrer la plante dans la catégorie du chanvre industriel. Plus riche, elle devient psychotrope. Deux destins, deux univers qui, à partir d’une même plante, dessinent deux modèles agricoles et industriels radicalement opposés, avec des conséquences environnementales qui n’ont plus rien de comparable.

Le chanvre a un avantage méconnu : il lutte contre l’effet de serre en captant du carbone durant toute sa croissance

Voilà des millénaires que les agriculteurs exploitent le chanvre. Non sans raison. Dans le chanvre, tout est bon, comme dans le cochon. La plante est d’une grande rusticité, ne nécessitant ni engrais ni pesticides et très peu d’eau. Sobre comme un chameau, elle pousse sans irrigation, un atout considérable alors que le futur s’annonce caniculaire et que les tensions sur la ressource hydrique se multiplient. « Le chanvre, c’est presque trop facile à faire pousser. Le vrai sujet, ce n’est pas l’agronomie, c’est ce qu’on en fait derrière. On peut en tirer des matériaux incroyables mais la filière n’est pas encore structurée pour absorber tout ça. On est entre deux mondes, agricole et industriel », confie un producteur français. À propos de réchauffement climatique, la plante a un avantage rare et méconnu : elle lutte contre l’effet de serre en captant du carbone durant toute sa croissance. Chaque hectare peut stocker jusqu’à 15 tonnes de CO2 par an. « Si tous les chanvriculteurs français adoptaient les bonnes pratiques culturales, cela éviterait l’émission de 345 000 tonnes de CO2 par an », souligne la Chambre d’agriculture de Normandie. Mais cette vertu environnementale ne suffit pas à garantir la rentabilité : semences certifiées, contraintes réglementaires strictes et débouchés encore limités freinent son essor.

Une matière première aux multiples usages

Issu d’une culture propre, le chanvre est aussi écologique à l’usage. Ses chènevis donnent une huile qui se substitue à des molécules chimiques dans les lubrifiants, peintures, encres ou plastiques. Ses fibres, souples et résistantes, servent aux cordages et aux textiles, et permettent de se passer du coton, dont la culture est extrêmement gourmande en eau et en intrants chimiques. L’exemple de la mer d’Aral, asséchée en partie par l’irrigation massive des champs de coton, reste un cas d’école des dérives agricoles du XXe siècle. Le chanvre apparaît ici comme une alternative crédible, à la fois plus sobre et plus durable.

« Si tous les chanvriculteurs français adoptaient les bonnes pratiques, cela éviterait l’émission de 345 000 tonnes de CO2 par an. » (Chambre d’agriculture de Normandie)

Une autre utilisation fait florès : la rénovation des logements. Sous forme de flocons, panneaux rigides ou laine, le chanvre s’impose comme un isolant performant, capable de protéger du froid comme du chaud tout en régulant naturellement l’humidité. Sa production est peu énergivore et souvent locale, ce qui renforce son intérêt dans des logiques de circuit court et de relocalisation industrielle. Sans parler du papier de chanvre, qui éviterait s’il était la norme, une grande partie de la déforestation. Le matériau coche ainsi plusieurs cases de la transition écologique, à la fois en amont, par sa culture, et en aval, par ses usages dans des secteurs aussi variés que le bâtiment, le textile ou l’industrie. Voilà pour la partie Jekyll.

Un marché mondial en expansion

Le côté Hyde du chanvre nous mène vers la production de stupéfiants. L’activité est en plein boom. « 244 millions de personnes ont fumé du cannabis en 2023, soit plus de 4% de la population mondiale âgée de 16 à 64 ans », indique le Bureau des Nations unies pour les drogues et le crime. Les principales régions de consommation sont l’Amérique du Nord, l’Europe occidentale, certaines zones d’Afrique et les routes du trafic asiatique. Les situations varient fortement : moins de 3% au Sri Lanka, jusqu’à 30% en Amérique du Nord. Malgré les politiques répressives, le marché progresse rapidement, porté par la légalisation partielle dans de nombreux pays et par une demande soutenue. « Le marché légal mondial du cannabis est estimé à 44 milliards de dollars en 2024 », calcule Mordor Intelligence et pourrait doubler d’ici 2027, d’après Forbes. Mais cette croissance s’accompagne d’un déséquilibre massif : « Environ 80% de la valeur du cannabis est générée par des marchés illicites », souligne Euromonitor. À l’échelle mondiale, environ 640 000 hectares seraient consacrés à cette culture. Peu en proportion des terres arables, mais considérable localement, notamment en Californie où des milliers d’hectares sont exploités clandestinement, échappant à toute régulation.

Dans les régions arides, la culture du cannabis récréatif exerce une pression extrême sur les ressources naturelles

Alors, le chanvre, plus grand agent écolo de la Terre ? Presque…Dans les régions arides, la culture du cannabis récréatif exerce une pression extrême sur les ressources naturelles. Chaque plant peut consommer une trentaine de litres d’eau par jour, au point que certaines plantations dépassent les besoins des collectivités locales. « En période de sécheresse, les camions-citernes montent en continu », nous raconte un pêcheur à la truite de Castle Lake, décrivant une économie parallèle qui s’adapte en permanence aux contraintes climatiques. 

À cela s’ajoute l’usage de pesticides non homologués, conséquence directe des zones grises juridiques. Résidus chimiques dans les sols, les nappes phréatiques et parfois dans les produits finis : l’impact dépasse largement les zones de production. Les engrais azotés, quant à eux, libèrent du protoxyde d’azote, un gaz à effet de serre 310 fois plus puissant que le CO2, aggravant encore le bilan environnemental de ces cultures. Même dans les pays où le cannabis est légal, les cadres réglementaires peinent à suivre la rapidité du marché, laissant subsister des pratiques à fort impact écologique.

Le gouffre énergétique du indoor

Mais le cannabis n’est pas seulement cultivé en plein champ. Place à la culture indoor, extrêmement rentable et techniquement maîtrisée. En contrôlant lumière, température, hygrométrie et concentration en CO2, les producteurs optimisent croissance et teneur en THC, avec des rendements élevés et des produits standardisés. La culture intérieure nécessite cependant des quantités considérables d’énergie. Les lampes à haute intensité, allumées jusqu’à seize heures par jour, comptent parmi les équipements les plus gourmands du marché. Produire une livre de cannabis requiert ainsi entre 2 000 et 5 000 kWh d’électricité, soit la consommation annuelle d’un foyer, auxquels s’ajoutent les besoins en climatisation, ventilation et traitement de l’air. 

« Une salle indoor, c’est une usine miniature : lumière, clim’, extraction… » (un producteur de cannabis récréatif)

« Une salle indoor, c’est une usine miniature : lumière, clim, extraction… tout tourne en permanence. On contrôle tout mais on consomme énormément. À grande échelle, ça devient difficilement tenable », confie un producteur indoor basé en Espagne et grand fan de Zeweed. Selon certaines estimations, la production indoor représenterait 1% de l’électricité consommée aux États-Unis, soit 40 TWh par an, et générerait près de 15 millions de tonnes de CO2. Moralité ? Le chanvre n’est pas un superhéros vert, encore moins un coupable idéal. C’est une matière première docile, qui plie sous les logiques qu’on lui impose, que ce soit dans un champ ou indoor. Et entre les deux, une seule constante : notre capacité à transformer un cadeau de la nature en une industrie vorace.

Cet article est issu du Zeweed magazine #12, disponible en pdf ici. Pour trouver le magazine en kiosque près de chez vous, cliquez sur ce lien
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