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Oxmo Puccino : Le poids de ses mots

Lyriciste agréé depuis son Opéra Puccino introductif, Oxmo sort un album qu’il annonce comme le dernier. Entretien avec un géant de la rime qui s’est prêté au jeu du questionnaire “On ira tous au Paradis“.

Oxmo est un cas unique dans le rap français. Après s’être fait connaître dans l’underground avec ses « Pucc’ Fictions » (des récits mafieux dans lesquels il déroule un storytelling « gangstérisé »), il a su séduire une partie du grand public, celui qui n’écoute que peu le rap français, avec des chansons souvent émouvantes, parfois bouleversantes et toujours teintées de poésie. « L’enfant seul », « La loi du point final », « Toucher l’horizon », « Ma life » : le « Black Jacques Brel » a un répertoire fourni et quelques classiques sous le coude. C’est pourtant un au revoir qu’il nous propose avec La Hauteur de la Lune, dixième album studio annoncé comme son dernier. « J’ai plus rien à prouver, j’ai réussi ma life », rappait-il avec Orelsan. Entretien avec une légende qui n’a pourtant pas dit son dernier (Ox)mot.

Zeweed : Ton péché capital ?
Oxmo Puccino : La colère, mais je la gère assez bien.

C’est le dernier qu’on aurait imaginé pour toi !
Comme quoi je travaille bien ! Il faut se rappeler de mes premiers textes et cette colère qui transpirait. L’intro de mon premier album ! « Je n’ai plus d’amour dans le cœur, aujourd’hui seule la colère emplit mon cœur et je veux que vous partagiez cette colère et je veux que vous soyez tous accablés comme moi. » Je n’ai rien trouvé de plus parfait pour exprimer ce que je ressentais à ce moment-là. Lorsque je parle de paix aujourd’hui, c’est peut-être la raison pour laquelle on me prend au sérieux.

Ton paradis artificiel préféré ?
Sainte Marie-Jeanne, bien sûr.

Selon toi, c’est quoi le Paradis céleste ?
Pour moi, c’est mourir avec le moins de charges, mourir léger, sans craindre trop pour les gens qu’on aime. C’est ça le Paradis céleste.

Qu’est-ce que tu diras à saint Pierre là-haut ?
 Ça fait longtemps !

Crédits : Jérémy Beaudet

Une personne à faire revenir du Paradis, et pourquoi ?
Ah je ne peux pas faire autant de mal à qui que ce soit, non, non. Je suis persuadé que nous sommes sur Terre pour vivre une expérience qui nous rendra meilleurs ailleurs. Donc la personne qui est ailleurs reviendra quand ça sera nécessaire mais je ne peux pas me permettre de la tirer de là pour la faire revenir parce que c’est forcément plus triste sur Terre. Je ne peux pas faire revenir quelqu’un par amour et lui faire autant de mal. C’est pour ça qu’il faut profiter des gens tant qu’ils sont là.

L’enfer sur Terre, c’est quoi ?
Très bonne question. [Il hésite] L’enfer sur Terre, c’est l’isolement, pas la solitude. Lorsqu’on se retrouve dans quelques mètres carrés avec un petit bout de ciel sans pouvoir parler à personne tous les jours, c’est ça l’enfer.

Pourquoi donc La Hauteur de la Lune est-il annoncé comme ton « dernier album » ?
 Mon âge déjà, le temps depuis lequel je fais ça. J’accepte la loi des cycles et j’ai l’impression d’être arrivé au bout d’un cycle. Les artistes que je vois aujourd’hui ont l’âge de ma fille, je sens un décalage. Beaucoup d’artistes qui ont fait les albums de trop n’ont plus été écoutés. Parce qu’on s’accroche à l’image d’eux qu’on se fait, celle de l’époque où on les a le plus aimés. En plus, dans cette course effrénée à la création de contenus, je ne me sens pas dans cette époque-là ; je ne suis pas un fournisseur de contenu, je suis d’une époque où on prenait son temps.

“Aujourd’hui, un artiste qui obtient la reconnaissance à trente ans est un vieil artiste”

Tu crains de ne plus être en phase avec l’époque ?
Les artistes qui remportent le plus de succès sont toujours les plus beaux fruits de leur époque. Dans une vie, il y a un temps pour tout et la petite portion qui est impartie pour être parfaitement le fruit de son époque, être entendu par des gens que ça pourrait toucher, est infime. Peu de personnes arrivent à réunir toutes les conditions à ce moment-là. Aujourd’hui, un artiste qui obtient la reconnaissance à trente ans est un vieil artiste. Moi, je me suis toujours senti décalé et j’ai envie de voir autre chose. J’ai cinquante et un ans. Les artistes que j’ai appréciés, leurs derniers albums ne m’ont pas vraiment touché, malgré l’effort que j’ai fait. Parce que le meilleur est derrière, et il y a cette expression : « L’album de trop ». Je ne vois pas ça comme une fin mais comme le début d’autre chose. Il y avait La Nuit du réveil (2019) où j’avais déjà donné beaucoup mais je l’ai vécu comme une marche ratée. Il y a eu le Covid, entre autres, et c’est la première fois que je me suis dit pfff… Les gens n’ont pas notion de la difficulté que c’est de concevoir un album, qu’il marche ou pas.

On sent une certaine nostalgie dans ta musique, pourtant dans « Les meilleurs », tu dis : « Quoi qu’ils disent, hier n’était pas meilleur »… 
C’est une espèce d’incitation à contribuer à rendre le monde moins mauvais qu’il n’est en train d’évoluer. Tous les indicateurs nous persuadent qu’on va vers le pire mais, malgré tout, nous sommes encore là. Et on a encore des éclats de rire à vivre, des bons repas à partager, des parties de foot, des dîners intimes à vivre. Mais, à cause d’un dessein qu’on nous a imposé, on nous fait croire que la vie, ça n’est surtout pas ça. Et on nous fait oublier ces possibilités-là. Dans un monde cauchemardesque, un sourire vous rend votre journée plus belle. Avec un mot, un geste, en une rencontre, on peut faire taire l’idée que tout est absolument noir.

La chanson qui donne son titre à l’album est un duo avec Vanessa Paradis…
J’ai croisé les doigts pendant des mois pour qu’elle accepte de collaborer avec moi sur l’album, parce que le texte, que je trouve très drôle, aurait pu ne pas lui plaire. Ça ne s’est surtout pas fait par Zoom ou via des fichiers ; moi, je travaille à l’ancienne : il faut que je voie les gens, que je parle avec eux, qu’on sympathise, qu’il se passe quelque chose qui rajoute cette petite touche de magie au morceau, qu’il y ait un storytelling, pas juste des e-mails envoyés entre des artistes qui ne se sont jamais vus.

Crédits : Jérémy Beaudet

Dans le morceau « Magique », ton invité Tuerie dit être « juste un super-héros devant une supérette ».
Ça, c’est la magie de Tuerie : on l’appelle, il dit oui, dans les trois quarts d’heure il traverse Paris et il est là ; on ne lui dit rien, on veut juste un refrain. Il rentre dans la cabine, il commence par les chœurs, on ne comprend rien à ce qu’il fait. Et tout d’un coup, la vibe qu’il envoie remplit le studio. À chaque fois que je réécoute le morceau, je chante avec le même plaisir que j’ai ressenti quand il est sorti de la cabine. C’est magnifier un moment qui peut sembler anodin, « Je suis comme un super-héros devant une supérette qui refait le monde autour d’une cigarette magique. » : Ça me fait penser à tous ces gens qui passent leur journée devant un café et refont le monde avec les moyens qu’ils ont. Cette scène, pour moi, il l’a rendue magnifique. Tout est magique quand tu sais confier tes secrets à un piano.

 

5 albums à emporter au Paradis

  • L’album de Bob Marley que j’avais chez moi avec des fenêtres escamotables… Babylon By Bus ! Je l’ai trop écouté, c’est mon enfance, ma mère, mon père, mes frères, ma famille.
  • Le dernier album de Biggie [The Notorious B.I.G.], Life After Death
  • Un album de Philip Glass, je ne sais pas lequel
  • La Passion selon saint Matthieu de Bach
  • Et le cinquième… L’album de piano que j’ai le plus écouté après John Lewis qui rejoue Bach en version funk : Solo Piano de Chilly Gonzales. J’ai même pensé à écrire des morceaux sur certaines de ses compositions – c’est fou. Surtout quand [le producteur] Renaud Letang m’a raconté comment ils l’ont fait : il a juste joué sans penser à quoi que ce soit, et Renaud a fait un montage. Chilly, c’est un maître.
Propos recueillis Par Olivier Cachin

 

Cette interview est issue du Zeweed magazine #10. Pour trouver notre magazine en kiosque près de chez vous, cliquez sur ce lien

Tarpé à son âme : rencontre avec le rouleur de joints de Thierry Ardisson

Homme en noir, mais jamais en manque de fumée blanche, Thierry Ardisson a fait du pétard un accessoire de sa vie comme un autre. Témoignage de Marco, son assistant et… rouleur officiel des “plus beaux joints de Paris”.

Entretien Guillaume Fédou

Allumage de pétard en direct sur le plateau du « Grand Journal », façon Gainsbourg, allusions tous azimuts lors de ses émissions, soutien inconditionnel à Michaël Blanc, longtemps détenu à Bali pour possession de cannabis… Peu de personnalités de premier plan auront autant fait que feu Thierry Ardisson pour la cause « pétardesque ». Afin de lui rendre un hommage natural mystic, nous sommes allés à la rencontre de Marco, son jeune assistant qui était aussi son rouleur de joints personnel – « les plus beaux de Paris ». Entre eux, pas l’épaisseur d’une feuille de papier à rouler. 

 

Zeweed :  Marco, tu peux nous raconter ta rencontre avec Thierry Ardisson ? 
Marco : Oui, j’étais fraîchement arrivé de Normandie pour des pseudo-études à Paris quand j’ai tout de suite décroché un stage pour Ardimages. C’est làa que j’ai appris que Jérémy, l’ancien assistant de Thierry, se barrait et qu’il avait proposé mon nom. Thierry m’appelle : « Il paraît que tu sais bosser… E, est-ce que tu veux faire la même chose en étant bien payé ? Viens demain matin à 9 heures. »

Tu ne l’avais pas encore vu, donc, même en bossant pour lui ?
Non, le stress total ! Et me voilà à 9 heures pétantes au 214, rue de Rivoli. Il m’ouvre en short noir et me dit : « Installe-toi.» Je suis pétrifié et je note qu’il s’agite un peu, il fait des va-et-vient sans son bureau et finalement me dit : « Tiens, ben roule un joint. ». Grosse panique, j’avais intérêt à bien rouler le joint de ma life. Je fais de mon mieux, il le prend, le trouve bien roulé, tire une taffe et le repose.

Juste une taffe ?
Oui, une taffe ou deux. Il faisait très attention, tout était sous contrôle ; il avait juste besoin d’un petit hit. Ensuite, l’entretien a porté sur des choses perso, sur ma vie privée : «T’as une copine, un appart ? » – ce genre. En plein milieu, il me tend le joint. Hors de question pour moi de fumer en entretien d’embauche, qui se serait transformé en entretien de débauche, et je lui réponds : « Merci mais je ne fume jamais avant que le soleil ne soit couché. » Il m’a alors dit : « Très bonne réponse, tu commences demain. »

« On ne pouvait jamais savoir s’il avait fumé ou pas »

Dès le début, tu as compris que ta mission consisterait à rouler des joints ?
Non, j’étais son assistant pour tout mais c’est vrai que, pour les joints, ça le dépannait car il n’a jamais su rouler. C’était grotesque : on aurait dit des cigares pour fumer dans les coins ; en plus, il mettait le carton après avoir roulé, ça ne ressemblait à rien… Ce qu’il adorait, c’était des joints très peu tassés.

Dès le matin donc ?
Oui, j’arrivais le matin à 9 heures précises chez lui ; ça ne servait à rien d’arriver plus tôt et surtout pas plus tard. J’avais la presse du jour avec moi (que j’allais chercher au kiosque alors tenu par le père de Pedro Winter) ; on récupérait des mémos écrits à la main, comme un e-mail en papier. Le plus souvent, il avait déjà fumé quelques taffes en regardant les Tuileries par la fenêtre, avant que j’arrive ; parfois avec un joint qu’il avait gardé ou l’un de ses cigares dont il a le secret. Le jeudi, il y avait l’émission et il ne voulait pas fumer le jour de l’émission… Avant l’émission, je veux dire car, après, c’était parti !

Tu sortais le grand jeu, ce jour-là ?
Oui car il fallait que je lui roule trois joints : un pour le debrief, un deuxième au cas où des invités voudraient partager des taffes avec lui et un autre pour le lendemain. Et les trois avaient intérêt à être roulés à la perfection. Mais j’y arrivais ! Il me présentait souvent comme son « assistant qui roule les plus beaux joints de Paris». Moi, je ne tirais jamais dessus ; de toute façon, je ne suis pas hyper fan du cannabis en journée : ça me rend groggy, comme un café à l’envers. Pareil pour l’alcool, je ne bois jamais le midi. Et j’ai toujours microdosé mes pétards.

En public, Thierry a toujours dit qu’il fumait mais sans prosélytisme. Juste un certain goût de la provocation ?
C’est vrai, il a toujours eu un discours responsable par rapport à ça ; je ne l’ai jamais vu faire l’apologie du produit pour les autres, en dehors de lui-même. On ne connaît pas vraiment sa position sur la légalisation. Un jour, on lui a posé la question ; il a répondu : « Ah bon, c’est pas légal ? Moi, si j’en cherche j’en trouve. » Il aimait bien provoquer, comme sur le plateau du « Grand Journal » [(en 2010, Thierry allume un joint en direct devant un Michel Denisot médusé, NDLR]). Une sorte d’hommage à Gainsbourg ! Il avait aussi écrit un de ses articles « clés en mains » titré : « J’ai légalisé la marijuana » dans les années 1980, où il se baladait dans Paris avec son paquet de pPétardos. Rappelons tout de même qu’il a aussi été interdit de territoire aux États-Unis pendant dix ans, pour avoir laissé un bout de hasch dans ses poches de veste. Il adorait laisser traîner des miettes… Quand c’était trop petit pour être effrité, il mettait ça dans une boîte et iIl finissait par avoir beaucoup de boîtes qu’il donnait à qui voulait, en passant chez lui.

« Thierry a été interdit de territoire aux États-Unis pour avoir laissé un bout de hasch dans ses poches de veste »

Tu as déjà vu Thierry défoncé ?
Non, je ne l’ai jamais vu stone et je pense que personne ne l’a vu perdre le contrôle. On ne pouvait jamais savoir s’il avait fumé ou pas. Rappelons que le cannabis ralentit ldes cerveaux, donc s’ils sont rapides, ça peut aider à canaliser (comme dans le cas d’Ardisson) ; mais s’ils sont lents, c’est la catastrophe ! Ce n’était même pas un sujet pour lui : la weed faisait simplement partie de sa vie. Il m’est arrivé de devoir aller la chercher aussi.

Et maintenant que Thierry nous a abandonnés à notre sort de pauvres Terriens, que fais-tu de tes dix doigts ?
Maintenant, je bosse avec son fils Gaston, que je connais depuis longtemps, sur son initiative OXYGEN Oxygen WATERWater® – de l’eau en canette écoresponsable. Le lien s’est fait sur une idée de Thierry, après qu’il a perdu son émission « Salut les Terriens », et moi, mon boulot par la même occasion. Il y a eu toute une histoire autour du joint que Gaston se serait allumé aux funérailles de son père… Mais comment lui rendre un meilleur hommage ? De toute façon, Gaston est plus de sa génération et préfère le CBD. M, mais rassurez-vous, il se débrouille tout seul.

Jimmy Cliff (1944-2025)

Pionnier du reggae, chanteur solaire et acteur culte, Jimmy Cliff nous a quitté à 81 ans pour rejoindre Peter Tosh, Bob Marley et Lee Scratch Perry au Paradis Rasta. Le Jamaïcain laisse derrière lui une œuvre immense. Notre hommage. 

James Chambers de son vrai nom, Jimmy Cliff arrive sur terre un 30 juillet 1944… dans une paroisse. Dans ses vertes années, le Jamaïcain grandira entre champs, églises et soundsystems improvisés. À 14 ans, il quitte la campagne pour Kingston, déterminé à faire entendre sa voix dans une capitale où les studios poussent comme des champignons. Après avoir tapé à pas mal de portes et éssuyé autant de refus, Jimmy finit par croiser le producteur Leslie Kong. Avec lui, Cliff enregistre “Hurricane Hattie”, qui est immédiatement un succès local. Rapidement repéré par Island Records, il devient l’un des premiers Jamaïcains à exporter le ska, puis le reggae, hors de l’île. Europe, Amérique du Sud, Afrique : partout où il passe, Jimmy Cliff incarne cette musique en pleine gestation, cocktail de revendication, d’humour et d’espoir qui n’a pas encore de nom : le reggae. 

Jimmy Cliff superstar

A la fin des années 60, Jimmy Cliff est déjà un artiste planétaire. L’album “ Hard Road to Travel” (1967) posera les bases de son style : des cuivres qui tapent, une voix lumineuse, des textes poignants. Puis viennent les chansons cultes : “You Can Get It If You Really Want”, “Many Rivers to Cross”, “Wonderful World, Beautiful People ou encore “Reggae Night”.

Si Cliff est vu comme un héraut pop du reggae, un  “vulgarisateur international” du style, il l’est devenu  sans jamais sacrifier ses convictions. Dans les années 80, l’album “Cliff Hanger” est récompensé d’un Grammy. En 2012, “Rebirth” signera son grand retour, couronné d’un succès critique et commercial. En quelque 6 décennies de carrière, Jimmy Cliff n’aura jamais cessé d’enregistrer et tourner. A 75 ans, il se produisait encore sur scène.

Craft et High tech’ 

Pour comprendre l’empreinte laissée par Jimmy Cliff, il faut entrer dans l’atelier sonore où se façonnaient ses disques. Ses premiers enregistrements sont captés chez Leslie Kong au studio Beverley’s, un endroit minuscule mais vibrant, où le ska se transforme peu à peu en rocksteady. Les musiciens qui l’entourent jouent souvent sur des guitares Fender, des basses Fender aussi (Fender Precision, précisément), et des batteries aux peaux détendues pour créer ce rebond grave emblématique de sa texture sonore. Les cuivres – trompettes éclatantes, saxophones chaleureux – sont captés dans des pièces minuscules, donnant ce son serré, presque compressé, typique des productions jamaïcaines de l’époque.
Plus tard, Cliff enregistre à l’incontournable studio Dynamic Sound, véritable usine à tubes reggae, puis dans les studios londoniens d’Island, où les ingé’ son utilisent de nouvelles techniques : overdub (prises multiples), reverbs à plaques EMT (pour reproduire l’effet d’un enregistrement dans une vaste salle de concert) , sections rythmiques repiquées avec un soin quasi scientifique. Ce mélange de débrouille jamaïcaine et de rigueur britannique donne à ses albums une texture unique : chaude, granuleuse, pleine d’air et de vibrations humaines. On y entend autant la sueur des musiciens que l’ambition d’un artiste qui veut rendre son île audible jusqu’aux mégalopoles.

Collab’ mythiques

Jimmy Cliff ne s’est jamais enfermé dans un style. Il collabore avec Kool & the Gang, Sting, Annie Lennox, Joe Strummer, et participe au projet militant “Sun City”, où Bruce Springsteen et Steven Van Zandt rassemblent des artistes contre l’apartheid sud-africain. Il chante, il proteste, il rassemble. On retrouve sa voix sur “Dirty Work” des Rolling Stones. On l’appelle pour des chœurs, des duos, des projets hybrides.
Ses textes – “Vietnam”, “Struggling Man”, “Sitting in Limbo” – deviennent des hymnes de résistance douce, d’entêtement lumineux. Cliff n’est pas seulement une star : c’est une conscience, un humaniste, un agitateur pacifique. Un homme pour qui la musique ne sert jamais de simple divertissement.

En 1972, Jimmy Cliff entre dans la légende avec “The Harder They Come”. Dans le rôle d’Ivan Martin, petit chanteur jamaïcain broyé par un système corrompu, il incarne une jeunesse qui rêve de gloire mais tombe dans la violence. Le film devient culte, un choc visuel et musical. Grâce à lui, le reggae sort de la Jamaïque et conquis le globe. La bande originale du film, portée par Cliff, devient culte dès sa sortie. En 1982,  la Jamaïque l’honorera de l’Order of Merit, la plus haute distinction culturelle du pays. En 2010, il est intronisé au Rock and Roll Hall of Fame. 
Si sa disparition marque la fin d’une époque, son souffle continuera de rouler longtemps sur les platines, dans playlists comme dans nos coeurs.
Rest in Peace, Maestro. 

POTUS Cannabis club

Onze présidents américains ont flirté avec la weed. Des champs de cannabis de George Washington aux space cakes de Bill Clinton, petite histoire enfumée de la Maison Blanche.

Georges Washington

Le plus cultivateur.
Au XVIIIème siècle, le chanvre était largement cultivé afin de produire cordes et textiles (le chanvre utilisé pour sa fibre ne contient en revanche qu’une faible quantité de THC, l’agent psychoactif). Si le premier président des États-Unis a largement incité ses concitoyens à faire pousser la plante pour sa fibre, les cultures personnelles de Georges W. étaient destinées à un tout autre usage. Le 5 mai 1765, le premier président des États-Unis notera « qu’il est nécessaire de séparer plants mâles et femelles dès que possible, afin de tirer du chanvre le meilleur profit ».  À la fin de la même année l’homme  dont ont retrouve le visage sur tous les billets de 1 dollar écrira que « le chanvre est une remarquable plante, tant pour ses applications textiles et maritimes que pour ses vertus médicinales hautement appréciables».  Un Nouveau Monde est né !

Thomas Jefferson

Le plus esthète.
Avant de devenir Président, Jefferson occupait le poste d’ambassadeur des États-Unis en France.
En cette fin du XVIIIème siècle, alors que le futur chef d’Etat est encore diplomate, le tout Paris s’entiche du cannabis. Salons et clubs dédiés au haschisch fleurissent et s’installent dans les beaux quartiers de la capitale. Jefferson est immédiatement conquis par l’effet de la plante, tant et si bien qu’une fois revenu au pays, il fit venir de Chine des graines d’indica réputées pour leur puissance psychotrope. Le co-rédacteur de la Déclaration d’Indépendance écrira au sujet de ses stupéfiantes habitudes que  “Certaines de mes meilleures heures ont été passées assis sur ma véranda arrière, fumant du chanvre et observant à perte de vue.” Dude présidentiel.

James Madison

Le plus inspiré
Le père et co-rédacteur de la Constitution des US a régulièrement soutenu que c’est un beau soir de juillet qu’il avait soudainement eu  “l’inspiration et la perspicacité” de concevoir et rédiger les bases du texte fondateur de la démocratie américaine. Wikileaf précise à cet effet que “il est probable que le président Madison se réfère à une variété de cannabis récréatif très prisée par les premiers colons.” Et tout porte à croire que la partie «perspicacité»” dont il fait mention, lorsqu’il rédigeât une grande partie de la constitution, fait référence aux propriétés psychotropes de la belle plante.

James Monroe

Le plus régulier.
France encore. Dans le pays de toutes les tentations, le futur président James Monroe qui fut (comme Jefferson) ambassadeur des États-Unis en France, s’est adonné à Paris (encore comme Jefferson) aux plaisirs du haschisch.  De retour aux États-Unis,  le  premier chef d’Etat du Nouveau Monde à avoir pris parti contre l’esclavagisme continuera de consommer du haschisch régulièrement, et ce jusqu’à sa mort à 74 ans.

Andrew Jackson

Le plus vétéran.
Le célèbre général de l’armée américaine et président Andrew Jackson consignait régulièrement dans son journal fumer du cannabis avec ses troupes. « Pour apaiser ma conscience comme celle de mes hommes après l’horreur du combat ». (durant les peu glorieuses guerres amérindiennes du Mississippi). Une intuitive initiative tant il est désormais prouvé que le cannabis est un très bon traitement contre la douleur les angoisses post-traumatique.

Zachary Taylor

Le plus bref.
À l’instar de Jackson, le 12e président américain fumait de la marijuana avec ses officiers et soldats. Toujours à l’instar de Jackson, le chef de l’exécutif avait souligné les avantages thérapeutiques de mère ganja, remarques scrupuleusement notées dans son journal. Il fut emporté par le choléra après seulement un an et quatre mois de présidence.

Franklin Pierce

Le plus franc-tireur.
L’un des trois militaires de cette liste à devenir président. L’un des trois présidents issus de l’école la plus stricte qui soit; l’armée. Et pourtant, tout comme ses illustres prédécesseurs Jackson et Taylor, le président Pierce aimait tâter du pétard autour du feu avec ses troupes, durant la guerre américano-mexicaine.  Dans une lettre à sa famille, Franklin Pierce écrira que fumer de la weed était «à peu près la seule bonne chose à faire dans cette guerre ».  Les G.I envoyés au front pendant la guerre du Viet Nam suivront le conseil.

 

John F. Kennedy

Le plus méfiant
JFK a utilisé la marijuana pour traiter de sévères douleurs au dos. Selon nombre de témoignages écrits, dont celui de Michael Meagher qui dans «John F. Kennedy: A Biography», décrit une scène à la Maison Blanche: «Le 16 juillet au soir, Jim Truitt, Kennedy et Mary Meyer ont fumé de la marijuana ensemble. … Le président a fumé trois des six joints que Mary lui a apportés. Au début, il ne ressentait aucun effet. Puis il ferma les yeux et refusa un quatrième joint. ” « Peut-être pas une bonne idée… supposons que les Russes fassent quelque chose maintenant”.

Bill Clinton

Le plus sémantique.
Sacré Bill, jamais avare de quelque étonnante pirouette sémantique ( voir son témoignage devant le congrès à la suite de l’affaire Lewinski). En 1992, au sujet de sa consommation de marijuana  le 42e président américain declarera: «Quand j’étais en Angleterre, j’ai expérimenté la marijuana une ou deux fois. Mais je n’ai jamais inhalé la fumée parce que je n’aimais pas. ». Une rhétorique d’avocat dans toute sa superbe: effectivement, Clinton dit vrai comme le confirmera Christopher Hitchens, un de ses amis étudiants à Oxford de l’époque : « Bill ne fumait pas. Il n’aimait pas la fumée. Mais les space cakes en revanche, oh oui ! ».
Son compagnon d’études précisera :  « Bill, il était très brownies chocolat-pécan au beurre de cannabis. Ça, oui, il aimait beaucoup. Mais effectivement, il ne les inhalait pas. »

 

George W. Bush

Le plus évasif.
Le successeur de Bill, nettement plus candide, est connu pour avoir dans sa jeunesse abusé de l’alcool et des excitants colombien, travers  qu’il a à plusieurs reprises admis. Maias curieusement, Georges W. esquivait toute question concernant sa consommation de weed. Un soucis de discrétion vite balayé par le naturel de Junior qui en 2010 confessera à son biographe Douglas Wead (oui, à prononcer comme «weed») «Je ne répondrais pas aux questions sur la marijuana. Tu sais pourquoi? Parce que je ne veux pas qu’un petit enfant fasse ce que j’ai essayé”. Douglas Wead fera évidemment mention de cette phrase dans le livre…

Barack Obama

Le plus honnête.
Le président qui aura sans aucun doute le plus œuvré pour la dépénalisation et légalisation du cannabis a évoqué sans tabou sa consommation de weed dans ses vertes années, taclant gentiment  à Bill Clinton au passage «Quand j’étais plus jeune, je fumais. Et oui… j’inhalais. C’est comme ça que ça marche, non ? » (en 2008, lors de sa course à la présidence). Pendant son mandat  et de façon précise : «  Oui, j’ai fumé de l’herbe quand j’étais jeune, et oui, je considère ça comme une mauvaise habitude. Un léger vice ? Peut-être. Mais pas différent de celui des cigarettes que j’ai fumé gamin. Et je ne crois pas que cela soit plus dangereux que l’alcool » Enfin, en saluant  la  décision du Colorado et de l’État de Washington de légaliser la ganja il ajoutera : « Il est important pour une société de ne pas avoir une situation dans laquelle une grande partie des gens ont à un moment ou un autre enfreint la loi et dont seulement une petite partie soit punie pour cela. ».

 

Flying high à bord du Starship

Le Starship, c’est le Boeing 720 qui transporta les plus grands groupes de rock entre 1973 et 1977. Entièrement refait pour répondre aux besoins de ses turbulents passagers, théâtre de tous les excès, le “Party Plane” contribuera à forger l’image de groupes comme Led Zeppelin, les Allman Brothers ou Deep Purple.

Les années 1970 verront l’avènement des Rock-Stars. Suivies par des hordes de groupies, ces nouvelles idoles des jeunes jettent des téléviseurs du 10e étage des hôtels, en saccageant consciencieusement les chambres et roulent à tombeau ouvert dans de sublimes bolides qui finissent rapidement à la casse ou dans une piscine.
C’est aussi l’époque où les tournées aux Etats-Unis deviennent de plus en plus longues avec des dates dans beaucoup de villes moyennes, et où les musiciens passent de plus en plus de temps dans des bus ou des vols moyen-courrier, avec tous les tracas que cela suppose (perte ou retard de bagages, déboires avec la police ou les populations locales, fouilles complètes à l’aéroport etc).

Led Zeppelin en 1973, les premiers locataires du Starship.

A Starship is born

En 1973 le chanteur Bobby Sherman et son manager rachetèrent à United Airlines un Boeing 720 dans le but de le convertir en jet pour les tournées et de le louer.
C’est ainsi que naquit le légendaire « Starship ».
Acheté pour 600.000 $, cet avion de ligne de 138 places fut complètement remodelé à la demande de ses nouveaux propriétaires pour accueillir le rock’n roll lifestyle (40 places après la transformation). Après 200.000 $ de travaux de rénovation le Starship offrait une cabine centrale avec un canapé de 10 m de long, un téléviseur et un magnétoscope, avec une collection de video K7 qui allait des Marx Brothers à Deep Throat, un bar avec un orgue électronique, une suite avec un waterbed king size et des couvertures en fausse fourrure, et même une fausse cheminée.

Le premier groupe à louer le Starship fut Led Zeppelin, nous sommes en 1973.
Le manager du groupe, Peter Grant, avait décidé dès la formation du groupe que pour arriver au sommet il fallait d’abord conquérir les Etats-Unis. Grant se démena pour assurer un maximum de dates dès la 1ère tournée, en 1969, tout en maintenant la presse à l’écart. Il refuse sciemment toutes les demandes d’interviews pour laisser les musiciens cultiver le mystère. Mais ces tournées, très longues et aux multiples dates n’étaient pas de tout repos pour ces musiciens brit’ aux cheveux longs, pour ces fumeurs de weed paumés dans le Midwest où les habitants sont peu versés dans la mouvance hippie (on pense au film Easy Rider sorti la même année et à sa fin tragique).

Le party plane des Stones, Led Zeppelin, Bob Dylan et Elton John

A ces premiers inconvénients, il faut ajouter les fréquentes turbulences aériennes que subissent les petits monomoteurs à hélice qui étaient généralement utilisés. Ceux-là mêmes qui coutèrent la vie à Buddy Holly, Otis Redding, Glenn Miller ou Stevie Ray Vaughan.
Lorsque Led Zeppelin inaugure le Starship, c’est un des plus grands groupes de rock du monde.
C’est la fin des innombrables arrêts dans les motels:  le Starship ramène  tous les soirs le groupe et son entourage à L.A, où la fête commencée à bord se poursuit dans les bars du Sunset strip ou au Hyatt Hotel , surnommé le «Riot House».

Le Starship était devenu le nouveau standard pour les rock-stars et fut utilisé (entre autres) par : les Rolling Stones, Deep Purple, John Lennon, Alice Cooper, Bob Dylan & the Band, Peter Frampton, les Allman Brothers, les Bee Gees ou encore Elton John.
Ce dernier, qui avait loué le Starship pour sa tournée US de 1974, s’était retiré dans la suite de l’avion pour faire une sieste. En se réveillant, il eu la surprise de trouver Stevie Wonder chantant « Crocodile Rock »  au piano situé derrière le bar.

Les Stones, toujours plus haut.

Lorsque le groupe Allman Brothers Band entra dans le Starship pour leur tout premier trajet ils furent accueillis par un « Welcome Allman Brothers » écrit en lignes de cocaine par les précédents occupants: Led Zeppelin.
Quand les Rolling Stones louèrent le Starship pour leur tournée “STP”, alors qu’il découvre l’intérieur de ce Las Vegas volant,  Mick Jagger s’exclamera “it’s very tacky” (c’est très tape-à-l’oeil). Ce sera le seul à se plaindre, les autres groupes adulant le « party plane ».
Peter Frampton, lui, racontera que ses musiciens avaient pris l’habitude de dissimuler leur stock de weed dans leurs sacs de linge sale pour échapper aux contrôles des chiens renifleurs des douanes.

“C’est de mauvais goût” (Mick Jagger à propos de la décoration de la cabine)

Le Starship symbolisera aussi l’isolation croissante des rock-stars durant les 70’s.
Un ancien dirigeant d’Atlantic Records se souvient qu’à l’issue d’un concert de Led Zeppelin à Minneapolis, le guitariste Jimmy Page était déjà en train de se faire servir un homard Thermidor à bord du Starship sur la piste de décollage alors que la foule en délire réclamait un rappel dans le concert qu’il venait de quitter.
Il était fréquent pour les musiciens de s’engouffrer depuis leur hôtel en peignoir dans une limousine, direction le Starship, dans lequel ils prolongeaient leurs courtes nuits.
Pour les Rolling Stones en 1975, le Starship avait un avantage: celui de réveiller Keith Richards avant chaque concert, dans une période où il s’enfonçait de plus en plus dans la dope.

Elton John, perché sur le tarmac.

1977 fut la dernière année de bons et loyaux services du  Starship, avec la tournée de Led Zeppelin puis de Peter Frampton (celle de l’album « Frampton Comes Alive »).
On raconte que pour beaucoup de managers de groupes de rock le Starship était un indicateur de leur position dans le music business. Il était fréquent d’inviter des journalistes et des personnalités à bord, et tous les caprices étaient permis, comme par exemple partir manger un homard à Boston lorsqu’on est à Miami (Deep Purple).
Le Starship fut ensuite vendu à divers propriétaires, pour finir en pièces détachées en 1982. Entre-temps il y avait eu le 2e choc pétrolier: l’époque n’était plus aux tournées en super jets.
Il reste les photos et la musique de cette époque totalement déjantée.

“The Party” by Pedro Winter

Hier samedi 25 octobre, Beaubourg tirait le rideau sous l’égide du label  Because, avec Pedro Winter en MC et Thomas Bangalter en guest star. Récit d’une nuit historique. 

20h30, parvis du Centre Georges Pompidou. Sous une petite pluie et de belles rafales de vent, j’arrive à la Because Beaubourg Party  au coude à coude avec Foc Kan -qui mitraille déjà comme s’il fallait sauver la nuit- et flanqué de Guillaume Fédou, journaliste poli-vaillant à Zeweed. La sécurité passée,  le spectacle commence tout de suite:  Because a royalement  pimpé le Centre George Pompidou en un vaisseau amiral prêt au dernier voyage : escalators en rubans, jeux de lumières kaléidoscopique, néons et stromboscopes au milieu de jets de fumée,  et un courant alternatif qui annonce ces soirées magiques où l’on rajeuni de 10 ans en une nuit.

Mr Foc Kan

Au sixième, je retrouve Jaïs Elalouf qui  patine alors que Breakbot entame son set et branche la machine à remonter le tempo dans les années 80 : basses en velours, claviers chrome, coups d’épaules à l’Italo et clin d’œil assumé à la Main Jaune : couples qui se refont un flirt en huit, cheveux laqués, genoux dociles, et ce groove qui transforme tout Paris en memory lane façon La Boum. 

Sébastien Tellier, lui, choisit l’intime. Un îlot de lumière cerné par un public qui grimpe aux remparts pour voir mieux : voix de velours froissé, chansons comme des confidences sur coussins d’orgue. On dirait qu’il serre Paris dans ses bras — et Paris, pour une fois, ne se débat pas. Plus tard, au VIP lounge, je le retrouve, verre de rouge à la main, raccord avec ses yeux . On partage une cigarette, l’air s’épaissit et les idées se déplient. « Et si tu faisais la couverture de Zeweed #11 ? » Il sourit comme un chat qui a déjà volé la crème.  Au sous-sol Christine and the Queens assurent un remarquable showcase entre statue grecques face à un public conquis.  Les colonnes regardent, les muses acquiescent, et la voix se faufile entre les bustes comme un laser baroque. Il est 22h,  Beaubourg n’est pas prêt de fermer l’oeil.

Thomas Bangalter et Alice Moitié

A 1h Pedro Winter monte en passerelle, tout sourire depuis qu’il a fait  la couverture de Zeweed signée Pierre et Gilles . Un rêve d’enfant que Pedro nous rend bien en nous invitant à la dream night de l’année… La nef bascule, les basses de Busy P. font battre les murs de Beaubourg au rythme de la heavy disco, signature sonore d’Ed Banger. 
Alors que nous sommes déjà en full extase, le saint esprit electro nous sanctifie. Thomas Bangalter fait son entrée, sous les cris de 6000 happy few au bord de l’orgasme, pour nous gratifier d’un set d’une heure trente qui tord le temps et remet les pendules à la nuit.

Un set mythique et doublement historique, lorsque la voix de Jacques Chirac, alors premier ministre qui défend à l’époque le projet Beaubourg devant les députés envahit la salle: « Georges Pompidou savait qu’il est dangereux pour une société de feindre, d’ignorer l’art qu’elle engendre, même s’il la conteste. Car cela marquerait qu’elle refuse d’ouvrir les yeux sur ce qu’elle est ». Pendant que ces mots résonnent, Thomas Bangalter lance crescendo le beat de « Contact » , titre final du dernier album des Daft Punk (Random Access Memory).
Quand Pedro revient ferrer la marée, épaulé par Fred Again et Erol Alkan, c’est l’ultime traction. Les salles vibrent comme des caissons thoraciques, la façade Pompidou se transforme en boom blaster géant.

À 5 h, je ressors de cette soirée légendaire avec le sentiment d’avoir traversé un musée vivant,  où l’art contemporain avait choisi son médium : la sueur, le son, la vitesse. Because a signé l’épitaphe la plus joyeuse de la saison. Si Beaubourg tire bel et bien son rideau, je me dis que certaines fermetures ont l’élégance de ressembler à des ouvertures.

 

MC Solaar : “le CBD, heureusement que ça existe, surtout depuis le Covid!”

Solaar n’a jamais été hardcore, il est mieux : culte. Entre deux Moleskine et un clin d’œil à Daddy Yod, l’inventeur du rap poli revient sur ses années weedées, ses amours people et ses nouvelles vibes. Claude M’Barali, ou comment rester cool sans se carboniser.

1990, Maisons-Alfort. Là où tout a commencé, la première rime d’une chanson qui a fait le tour de la France à une époque où le rap était haï ou, au mieux, ignoré par les grands médias. Il faut le dire : si le rap est devenu la musique préférée des Français, c’est avant tout grâce à MC Solaar qui, avec « Bouge de là », a réussi l’exploit de fédérer les banlieues et l’intelligentsia avec un tube futé, vite détesté par les intégristes du hardcore mais classé quatorze semaines dans le Top 50 et apprécié du grand public. Un véritable exploit qui fit de ce hit surprise l’équivalent hexagonal de « Rappers’ Delight » de The Sugarhill Gang, aux États-Unis : la validation commerciale d’un style musical émergent, comme un feu vert donné aux majors signifiant qu’il existait bien un public pour les rimeurs d’ici.

Depuis, Claude MC a tracé sa route, ouverte avec un tiercé d’albums entrés dans l’histoire (Qui sème le vent récolte le tempo, Prose Combat et Paradisiaque). Si la suite fut parfois en dents de scie avec notamment un retentissant procès l’opposant à son label Polydor qui fit disparaître du marché ses quatre premiers LPs et une retraite « rapologique » d’une dizaine d’années brisée par l’album Géopoétique, le rappeur le plus cool de la FM est désormais un daron du hip-hop : cinquante-six ans, un succès populaire jamais démenti et un public qui va des fans de la première heure à des jeunes qui découvrent ce vétéran de la rime urbaine, plus à l’aise sur scène aujourd’hui qu’il ne l’était à ses débuts.

Claude M’Barali, le Timide, est devenu un showman performant avec un groupe live derrière lui, et toujours son ami d’enfance Bambi Cruz pour faire ses backs. En ce jour de mai, Claude passe à la maison pour une rencontre à la cool (forcément), avec en point d’orgue une divine interview forcément paradisiaque et les vraies raisons qui l’ont poussé à dire stop à ze weed…

Crédits Romain Garcin

 

Zeweed : Cinq mots pour te définir ?
MC Solaar : Lunaire, solaire, pataphysicien, consciencieux… Bon, c’est un peu de la rigolade, alors Superflow.

Trois lieux qui t’ont défini ?
Saint-Denis (la première ville où je suis arrivé), Dakar et N’Djamena.

Ton paradis artificiel préféré ?
Le septième art, c’est un paradis artificiel ?

À quoi ressemblerait le paradis pour toi ?
J’ai deux versions : en 2000, c’était la version The Notorious Big avec du champagne, des Mexicaines, du style… C’est la version qu’on avait avec Black Jack à l’époque dans « Si je meurs ce soir ». Et sinon, du bon son. Dans tous les livres saints, on raconte le Paradis, mais on a oublié la bande-son. Et si elle n’existe pas, on la fera : bien mixée avec de la basse devant.

Une journée paradisiaque de Claude MC ?
Je regarde très peu les séries ; dans ma vie, j’ai dû en voir quinze. J’ai enfin maté Le Bureau des légendes avec Kassovitz, il y a un an – je rate tout. Donc, pour te répondre, c’est regarder une série qui m’a été proposée par quelqu’un. Comme j’en ai vu très peu, à chaque fois, je me dis : « C’est génial ! », et puis le soir… [Il marque une longue pause, NDR] Ah oui je regarde les séries, le jour. Je suis vraiment à contretemps.

Une personne à sortir du Paradis pour la ramener sur Terre ?
Oh là là ! Je fais revenir 2Pac et The Notorious Big, et je les amène dans un studio à Manhattan.

C’est quoi l’enfer ?
C’est le monde d’aujourd’hui. Mais ça va changer la semaine prochaine, avec un peu d’optimisme.

C’était comment, tes débuts dans le showbiz et le rap biz ?
Quand on est arrivé dans le milieu de la musique, les gens ne savaient pas ce que c’était que le rap, à part Hubert Blanc-Francard, qui connaissait l’existence des samples. Les gens pensaient qu’on avait un orchestre avec des cuivres et tout ça. Moi, je n’avais rien contre l’industrie de la musique, je me laissais emporter, on faisait des petits concerts… On avait une certaine notoriété chez les gens de la musique grâce à Rapline sur M6 ; on avait tourné « Bouge de là » et « Quartier Nord » pour l’émission. Ça montait, tout le monde cherchait des rappeurs. J’ai rencontré quelques gens qui étaient fans de musique. Il y avait Hubert, Ascophil, Zdar et Jimmy Jay. On était dans un monde à part, à Polydor, Hubert avait demandé qu’on n’ait pas de directeur artistique, donc on a toujours été en autonomie. Les autres ne comprenaient pas ; ils ont découvert tard, après le deuxième album, que tout était fait de façon électronique. Pour moi, la musique, c’était être avec les filles de la promo et sortir voir des concerts. Du rock, Nilda Fernández, Jacques Higelin… Il y avait toujours un truc le soir.

Pour le meilleur et pour le dire, tu étais alors considéré comme « le gentil rappeur »…
Je l’ai ressenti. La première version de « Bouge de là » était en white label, et pour mes premiers rendez-vous, les gens disaient : « Ah c’est vous ? Je ne savais pas que c’était un Noir ! » Les médias se sont dit qu’il y avait quelque chose qu’ils pouvaient proposer. Ça ne ressemblait pas au rap qui n’aimait pas la société, caricaturable. Ça ressemblait à A Tribe Called Quest, Big Daddy Kane. On peut raconter des choses, rigoler aussi, mais ils ont fait une opposition et quand « Caroline » est arrivée, ils m’ont mis à part.

Sur quoi tu rédigeais tes textes ?
J’avais un cahier Clairefontaine. J’ai habité à Saint-Germain-des-Prés à un moment donné, alors j’ai pris un Moleskine, ça faisait voyageur. Mais comme j’ai appris à écrire dans l’Éducation nationale, j’aime bien les carreaux français. J’écris au studio. À un moment donné, vers l’an 2000, je me suis permis d’écrire chez moi, au stylo. Mais je suis sûr que si après-demain, je fais quelque chose au portable, ça sera bien. Comme ça te suggère des mots quand tu fais des fautes, ça va être bien à la fin. Il faut se nourrir, très important pour moi, aller partout. J’étais dans le train et je vois un mec qui lit Histoire de la banlieue (Thibault Tellier, 2024) ; je me dis que c’est bizarre, le mec prend un train pour aller dans une ville de Bretagne et il a un livre sur la banlieue ? Qu’est-ce qu’il fait dans sa vie ? J’ai acheté le livre, je ne l’ai pas encore ouvert. Je suis ouvert et c’est pour ça que j’arrive toujours à faire des nouvelles choses, à ne pas avoir la hantise de la page écrite, comme disait Chill [l’autre nom d’Akhenaton, NDR]. Si tu m’apportes une feuille, comme je n’ai rien écrit depuis un long moment, je vais arriver à la remplir.

La première version de « Bouge de là » était en white label, et pour mes premiers rendez-vous, les gens disaient : « Ah c’est vous ? Je ne savais pas que c’était un Noir ! »

À un moment, ta vie privée a intéressé la presse people…
Je me suis dit : « Punaise, au moins si on me prend, il faut que j’aie un truc hyper stylé. » Donc j’allais dans des magasins de vêtements de travail, j’avais des fringues de soudeur ; comme ça, j’étais sûr. À ce moment, je ne sortais que le soir, j’attendais qu’il soit entre 19 h 30 et 21 heures. Il y a dû y avoir cinq ou six papiers sur moi. Et c’est bizarre, pour moi l’acheteur de journaux ; tu arrives et tu fais : « Oh putain ! »

Tu as été « paparazzié » avec Ophélie Winter…
Ouais, ouais, j’ai eu. Le surprenant, c’est quand tu te lèves le matin pour acheter deux, trois journaux, tu tombes sur toi et tu te dis… Bon, tu ne peux rien te dire mais tu te dis que tu ne contrôles vraiment pas ton image. J’étais devenu un personnage du pop art de ces années-là. Une soupe Campbell, un personnage dans les médias, dans les people. Les gens trouvaient ça bien – « Quel couple ! », je sais pas quoi.

Crédits Romain Garcin

La weed, tu apprécies ?
Oui, jusqu’à 1992. J’ai dû arrêter grâce à Daddy Yod. On est partis dans la montagne, en Guadeloupe : un gars qui mangeait ital’ nous a roulé un produit dans une feuille, on a fumé, on est redescendus en voiture, on avait rendez-vous dans une émission de télé et là, on était « foncedés ». Moi, je répétais : « Wow, c’est cool » et lui, il disait : « Ouais, c’est wap wagga ! » Et la dame qui devait aimer ses représentants diasporiques en Europe, dit : « Bon, nous allons interrompre cette interview, nous voyons qu’ils ont goûté les produits locaux. » Je me suis dit : « Il faut quand même être sérieux » et depuis ce jour-là, je n’ai plus jamais fumé. C’était la culture de mes années sound, pollen, double zéro, huile de « teuchi », la diaspora marocaine, les trucs qui arrivaient dans le quartier, les gens qui fumaient et ensuite allaient dans les sound systems… Puis il y a eu une période où ça a été érigé en grand truc ; c’est l’arrivée de l’album de Snoop où ça faisait partie du gin, du juice et de la skunk. L’herbe m’a porté bonheur quand même. C’était mon premier jour de studio, j’avais rendez-vous avec Hubert et Zdar : je suis à la gare de Lyon, je marche, je trouve un grooos morceau de teuchi. Je le prends, je continue mon trajet comme dans « Bouge de là » pour aller au studio Bastille. Je rencontre un rasta : « Regarde ce que j’ai trouvé par terre. » Et hop, je vais chez Nosmoke [producteur reggae underground des années 1990, NDR], bon bref, on fait un petit échange de produits. J’arrive au studio, c’est ma première fois, je n’ai jamais posé dans un vrai studio, je sors le sachet de Weed… Et on n’a pas bossé, on n’a rien fait la première journée de notre rencontre. Peut-être qu’ils se sont forcés à fumer parce qu’ils pensaient que c’était un geste d’amour.

Et la dame (…) dit : « Bon, nous allons interrompre cette interview, nous voyons qu’ils ont goûté les produits locaux. » Je me suis dit : « Il faut quand même être sérieux » et depuis ce jour-là, je n’ai plus jamais fumé.

Donc tu n’as jamais refumé après 1992 ?
Si, je me suis donné des exceptions : quand il y avait les Saï Saï [duo reggae dancehall présent sur la compilation Rapattitude, NDR] qui passaient, j’ai pu fumer un peu avec eux.

Et le CBD ?
Quelqu’un qui a fait les grandes écoles a dit : « À quoi ça sert de fumer du CBD quand on peut fumer la vraie chose ? » Ça ne veut rien dire mais il le dit avec tellement de… Non, je n’ai pas essayé. Mais ça fait rigoler ou pas ?

Un peu, oui
Enfin, le CBD, heureusement que ça existe, surtout pendant ce Covid où il y avait plein de magasins qui ont ouvert dans tout Paris !

Tu as rattrapé le temps perdu après ta longue absence ?
Pas encore. Je l’ai vu pendant la tournée Géopoétique, mais c’est en train de remonter grâce à Vianney et Angèle, qui ont repris mes titres. Quand Angèle a repris « Victime de la mode », il y avait des moins de vingt ans dans mon public ; je me demandais comment ils connaissaient ça, et je me suis rendu compte de la même chose grâce à la tournée de Vianney, quand il a chanté « Caroline ». Dans mes concerts, la moyenne d’âge habituelle était compensée par des jeunes. Je vais vers ça, vers le Panthéon, comme dirait Booba ! En tout cas, ça remonte.

Tu as passé la cinquantaine mais tes concerts sont bien plus dynamiques aujourd’hui…
Je suis plus à l’aise qu’avant, j’ai changé ma D.A. ! Les gens aiment bien participer, donc je tends vers ça, à être… pas une bête de scène, mais à faire mes lives différemment. Encore une fois, c’est quand j’ai vu Bigflo et Oli en Belgique : ils interprètent leur truc différemment et j’ai compris un truc, ils transforment les morceaux pour les rendre scéniques. Oli m’a dit qu’il fallait un rapport direct avec le public. Il ne m’a donné que de bons conseils.

Ta dernière sortie, c’est en 2024 ; un album divisé en trois EPs : Lueurs célestes, Éclats cosmiques, Balade astrale. Et après ?
Je vais être en studio, il nous reste des morceaux, on va peut-être faire le bonus du triptyque, ou le départ d’un autre truc. En 2026, je ne vais pas me reposer.

Propos recueillis par Olivier Cachin

 

Cinq albums à emporter au paradis

Ça va me ramener vers mes quatorze à vingt ans… Il y aurait : 

  • Doggystyle de Snoop Dogg ;
  • Ready To Die de Biggie ;
  • « Rockit » d’Herbie Hancock ;
  • Fab Five Freddy qui a fait « Non, je dis non, je descends à Odéon » : ça te donne une façon de rapper des années après – à l’américaine mais en français ;
  • Et pour le cinquième, je change de genre musical total, pour la parité : le premier album d’une jeune Belge qui s’appelle Angèle, Brol. Parce que c’est surprenant de voir quelqu’un avec une tête normale chanter des sujets profonds.

Agnès b. Mode, écologie, légalisation : l’interview qui taille

Mode éthique avant l’heure, art éclairé, lutte contre le dérèglement climatique, joints assumés… Agnès Troublé –AKA Agnès b– a toujours devancé le monde et les modes. Entre deux collections, elle nous a reçu dans son QG parisien de la rue Dieu.

Paris, jeudi 27 février, 15 heures à quelques pas du canal Saint-Martin. Flanqué d’Alé de Basseville, artiste multi-talents et photographe professionnel depuis 1985 (date à laquelle il travaille avec Andy Warhol, alors qu’il n’a que quinze ans), nous nous présentons à l’accueil du 17, rue Dieu, où un vaste et immeuble 1900 abrite, sur six étages, les bureaux de la multinationale familiale Agnès b. Jean Guillaume, qui pilote la communication de la styliste intemporelle, nous accueille d’un grand sourire avant de nous proposer un café et une rapide visite des lieux. Pour l’occasion, j’ai mis de jolies chaussures de ville bien cirées, surplombées d’un pantalon à pinces dans lequel rentre une chemise impeccablement repassée. Alé est, comme à son habitude, habillé d’un kilt. Alors que nous déambulons d’étages en étages, je me rends compte que je dénote sérieusement. Arrivés au cinquième, alors que nous nous accordons une pause vape sur un balcon donnant sur cour, une fenêtre s’ouvre au sixième : « Venez, venez, vous allez attraper froid ici », nous lance Agnès  en nous invitant, bras tendus, à la rejoindre. Quelques marches plus haut, nous rentrons dans son bureau : une vaste pièce à vivre lumineuse comme notre hôte qui, sans tarder, nous invite au tutoiement. En fond sonore, la musique de Bob Marley sur laquelle Agnès esquisse quelques pas de dance. Alé sort son appareil photo, je sors mon mini-magnéto et, alors que je me surprends à chalouper en rythme sur le « Get Up, Stand Up » du Reggae King, je me dis, les yeux pétillants, que la rue Dieu fait bien les choses. Entretien au sixième ciel.

Séance photo sous l’oeil d’Alé de Basseville dans les bureaux d’Agnès pour la couverture du ZEWEED mag’ # 8

 

ZEWEED : Des vêtements intemporels, faits pour durer et conçus dans une logique de développement durable, c’est la marque de fabrique Agnès b. Aujourd’hui, les grands groupes semblent découvrir les vertus du circuit court ou, en tout cas, mettent cet argument en avant. Ça doit vous faire doucement rire…
Agnès b : Oui, ça me fait rire quand j’entends les patrons du grand luxe, Pinault et Arnault pour ne pas les nommer, raconter soudainement qu’ils fabriquent en France. En fait, ils nous prennent des ateliers que nous maintenons en vie depuis très longtemps. Ils nous les piquent carrément parce qu’ils le peuvent, et c’est arrivé plusieurs fois. Il y a quelque chose de moche dans la démarche parce qu’on se donne une belle image avec un atelier français… puis, après, on fabrique ailleurs. Disons que ça m’amuse autant que ça m’attriste, tant je trouve ça moralement discutable.
Depuis toujours, je fais du 100 % local lorsque c’est possible. Quand les matières sont produites à l’étranger, on confectionne un maximum sur place. Par exemple, au Pérou, où l’on récolte et file la laine de lama, on fabrique aussi nos pulls pour homme. Circuit court et emplois locaux. C’est pareil en Mongolie, où tous nos cachemires sont faits. Ce sont eux qui produisent le fil et bénéficient de la valeur ajoutée de la fabrication de tous nos pulls en cachemire.

« Mon travail, c’est vraiment de faire de bonnes coupes dans des choses pas trop marquées mode et qu’on garde très longtemps. »

Au-delà de l’aspect écologique, ce qui fait le succès de vos vêtements, c’est la qualité des matériaux utilisés.
Oui, c’est ce qui fait le succès d’Agnès b. Je travaille évidemment beaucoup la coupe mais, avant tout, il faut que les matières soient toutes de très bonne qualité. Je suis intransigeante sur ce point. Je dis toujours aux jeunes stylistes : « On ne fera jamais un beau vêtement avec un tissu médiocre, un tissu qui deviendra moche et qui ne tiendra pas le coup.» Mon travail, c’est vraiment de faire de bonnes coupes dans des choses pas trop marquées mode et qu’on garde très longtemps. Ce qu’il faut, c’est que les vêtements parlent d’eux-mêmes. Et moi, il faut que j’assume chaque produit. S’il est en vente, c’est que je suis d’accord avec tout.

« Mes clients, ce sont des gens qui ne veulent pas se faire avoir par la mode. »

Le portrait type de votre client ?
Le portrait type de mes clients, ce sont des gens qui ne veulent pas se faire avoir par la mode, et qui savent que s’ils viennent là, ils ont un vêtement qu’ils vont garder très longtemps. On a une clientèle fidèle. Maintenant, ce sont les enfants de nos clients d’il y a vingt ans qui viennent chez nous. Les filles portent même les robes de leur mère d’il y a vingt ans. Dans mon placard, il y a des pièces que je porte depuis quarante ans.

Cela fait près de trente ans que vous êtes très investie dans l’écologie et la lutte contre le changement climatique, notamment via la fondation Tara et sa figure de proue, le magnifique voilier du même nom.
Oui, Tara, ce bateau que j’adore et que j’ai acheté avec mon fils, est vraiment comme un symbole de l’écologie. Il est en ce moment à Cherbourg et s’apprête à partir dans les glaces du pôle Nord pendant cinq cents jours afin d’analyser, avec un module en dérive, le changement climatique et tout ce que cela implique. C’est un magnifique projet, devenu une fondation, que je soutiens depuis longtemps. C’est une vision, une philosophie.

« Je dis toujours aux jeunes stylistes : on ne fera jamais un beau vêtement avec un tissu médiocre. »

Vous êtes aussi la plus engagée des stylistes dans le mécénat et l’art. D’où vient cette appétence pour l’art ?
Ça a commencé très petite puisque ma prof de dessin au cours Buffet, à Versailles, a dit à mes parents : « Il faut qu’elle aille aux Beaux-Arts, elle dessine bien. » C’est comme ça que je faisais neuf heures de dessin par semaine aux Beaux-Arts de Versailles. Après, je voulais faire l’école du Louvre, mais je me suis mariée à dix-sept ans avec Christian Bourgois, donc je n’ai pas fait l’école du Louvre. Ce n’était peut-être pas la meilleure idée que j’ai eue d’ailleurs. Je voulais rester pure. J’en avais marre qu’on me tripote. Vous savez, les jeunes filles sont souvent des proies. La seule fois où je ne m’en suis pas plainte, c’est quand une de mes premières rencontres artistiques, Picasso, m’a embrassée.

Agnès b.©La Fab.

« Picasso m’a embrassée, ça a dû me porter chance. »

Picasso ?
Oui, Picasso ! J’allais me marier avec Christian Bourgois, j’avais dix-sept ans. On remontait de la mairie, Picasso descendait l’escalier du palais Grimaldi où il avait son atelier. À mi-chemin, entre deux marches, il s’arrête et me dit : « Vous êtes très jolie. » Puis il m’embrasse gentiment et s’en va. Je m’en souviendrai toujours ! Il avait son tee-shirt blanc rentré dans son short, avec un petit trou là [elle montre le haut de son buste, côté gauche], des sandales… C’était Picasso ! Picasso m’a embrassée, ça a dû me porter chance…

Vous  avez ouvert un lieu : la Fab, où vous présentez des pièces de vos collection, et celles de nombreux artistes. Je crois qu’il y a en ce moment  une très belle exposition d’Hamony Korine à la galerie du Jour, qui fait maintenant partie de la Fab.…
 J’adore la Fab. ! En plus, la presse nous soutient parce que c’est un lieu différent, qui ne ressemble pas aux autres lieux culturels. C’est dans le 13ᵉ, un arrondissement que j’aime beaucoup, très vivant, plein d’étudiants. C’est un nouveau Paris pour moi, différent du Marais ou du 16ᵉ ; un Paris jeune et dynamique. Harmony Korine et moi, c’est une longue et belle histoire. Nous nous entendons sur tout et à merveille. Et je crois que je suis sa plus grande fan ; en tout cas, celle qui a la plus grande collection de ses œuvres. J’aime collectionner, oui, mais j’aime surtout transmettre ma passion, tenter de faire connaître au public les artistes qui me touchent.

Harmony Korine et Agnès, crédits Gaspar Noë
Harmony Korine et Agnès. Crédits : Gaspar Noë

« À mon niveau de richesse, qui n’est pas celui d’Arnault ou Pinault, je partage autant que je peux. »

Dans cette transmission, il y a la notion de partage…
Dans l’art, oui, mais dans tous les domaines, finalement. Je veux absolument que les riches partagent. À mon niveau de richesse, qui n’est pas celui d’Arnault ou Pinault, je partage autant que je peux. Je trouve normal de partager. Je n’ai pas renvoyé depuis très longtemps , de feuille de soin à la Sécurité sociale, et je pense qu’à un certain niveau de revenus, il faudrait y renoncer.

Comment voyez-vous la guerre déclarée au cannabis par le gouvernement ?
Ils mélangent tout, ils ne savent pas ce que c’est. Moi, je ne suis jamais passée de la weed ou du teuch à la cocaïne. Ça m’a toujours dégoûté. J’ai vu la connerie de la cocaïne, des gens à fond en train de dire des conneries jusqu’à 9 heures du matin. Ça fait longtemps que j’ai compris la connerie de la coke ! Mais fumer un pétard, j’aime bien. Ça me donne la pêche. C’est comme si j’avais bu un verre ou une Zubrowka. Il y a des gens que ça endort ; moi, c’est le contraire. Ça me dynamise, ça me donne la pêche. Je ne fume pas le soir, d’ailleurs ; plutôt dans la journée. Je ne m’en cache pas d’ailleurs. J’aime bien ne pas m’en cacher, de fumer des joints.

« J’aime bien ne pas m’en cacher, de fumer des joints. »

Que leur diriez-vous pour les convaincre de légaliser ?
À eux, je ne sais pas. Je crois qu’ils ne veulent rien entendre, même pas ouvrir le débat. Aux autres, je dirais qu’il faut se regrouper. Il y a Éric Piolle qui est pour ça. Par exemple, ce maire de Grenoble [EÉLV], je voulais lui mettre un petit message pour lui dire bravo, parce que c’est la seule chose à faire. On a besoin d’être renseigné sur tout ça. Encore une fois, ils mélangent tout parce qu’ils ne savent pas. C’est important de défendre cette idée que ce n’est pas parce qu’on fume de la weed qu’on va tomber dans la cocaïne. Il faut éradiquer la cocaïne et ces merdes, tout comme certains médicaments qui tuent ! Mais ça, c’est plus compliqué, parce qu’il y a beaucoup d’argent en jeu. Mais s’obstiner à interdire la weed et le teuch, c’est ridicule. Je tiens à ce qu’on le dise !

Et on va même l’écrire ! Sur ce sujet, vous parlez en connaissance de cause…
Ça fait quarante ans que je fume. En revanche, je ne sais toujours pas rouler un pétard [rires]. J’ai toujours été avec des gens qui fumaient, donc ça n’a jamais été un souci. Mais ce qui est drôle, c’est qu’à chaque fois que j’allais à un concert, on me demandait si j’avais des feuilles… Moi qui ne sais pas rouler ! Faut croire que j’ai une tête à fumer des joints [Agnès s’esclaffe]. « T’as des yeuf ? », je l’ai entendu tellement de fois… D’ailleurs, j’en ai parfois sur moi. Et surtout, j’ai des copains qui roulent autour de moi.

« C’est important de défendre cette idée que ce n’est pas parce qu’on fume de la Weed qu’on va tomber dans la cocaïne. »

Mais il faudrait une légalisation encadrée et responsable…
 Évidemment, il faut encadrer ça, l’interdire aux mineurs, avoir une politique de prévention, notamment sur la route. Tu prends le volant, tu as trop bu : tu déconnes. Tu prends le volant, tu as fumé des pétards :  ce n’est pas bon non plus . Faut quand même le dire… Moi, en tout cas, ce n’est pas mon cas. Mais, au volant, ce n’est pas bon. C’est comme l’alcool, c’est pareil. Cela étant, économiquement, c’est aussi très intéressant pour l’État. Ça l’est aux États-Unis et au Canada, où c’est légalisé. Commercialement, il y a aussi des choses formidables à faire avec le roi du Maroc ! Ils font du haschich incroyable !

Ah oui ?
Ah oui ! Je suis allé à Ketama, j’ai vu comment c’était fait et c’est incroyable. Je me suis retrouvée dans une petite maison avec un groupe de fermiers, il y avait un grand sommier en métal, ils avaient mis toutes les fleurs dessus, ils tapaient avec des baguettes comme sur un tambour, et dessous il y avait un tissu qui ramassait le truc. Il n’y a pas plus naturel ! Je me souviens aussi d’une époque où il y avait un tampon du roi du Maroc apposé sur un voile de coton écru qui enveloppait la savonnette de hash. C’était sous Hassan II. Il faudra s’arranger avec le roi du Maroc pour qu’il nous exporte du haschich de qualité !

 

Propos recueillis par Alexis Lemoine

 

Joey Starr : l’entretien quatre étoiles bien toquées

Plus de trois décennies après la sortie d’Authentik, le premier album de NTM, Joey Starr continue d’étonner et détonner. Que ce soit sur scène, dans sa distillerie ou en cuisine avec les plus grands chefs, Joey saute avec une déconcertante aisance d’une passion à l’autre. Olivier Cachin a réussi à  rattraper le “Jaguarrr “pour lui poser quelques questions.

« C’est quoi le nom de ton magazine ? Zeweed ? Les drogues de beatnick j’ai arrêté depuis longtemps ! » Quand JoeyStarr débarque, c’est toujours l’heure de la punchline. Artiste depuis une quarantaine d’années, l’homme que sa maman appelle Didier a grandi sous les yeux du public, passant du rôle de barbare du rap français à celui de star du petit écran avec 11 millions de téléspectateurs pour le feuilleton Le Remplaçant, dont il est à l’origine. L’ancien rappeur de NTM est désormais réalisateur de documentaires, acteur sur les planches et sur grand écran, metteur en scène de théâtre et auteur d’un émouvant récit autobiographique, Le petit Didier, récit de ses jeunes années. En plus de tout ça, il mange et boit avec des chefs cuisiniers, il en a même fait un magazine. Pour Zeweed, il nous raconte tout ça, et plus…  

Zeweed : Bonjour Didier. L’autre jour j’ai vu Zoxea des Sages Poètes de la Rue, qui était touché par le fait que Kool Shen ait arrêté d’écrire. Et toi ?
Joey Starr :J’écris toujours, mais plus comme avant. Je n’écris plus de chansons, mais du docu à caractère social axé aussi sur le mémoriel. Netflix nous a acheté les développements, donc on n’est pas en train de bricoler, j’ai monté une prod’ avec trois gars, on fait de la coécriture, je suis en train de faire un roman graphique avec eux, cinq histoires autour de l’ivresse, l’éthylisme et la distillation. Quand j’ai des velléités de faire de la musique, c’est Tuco qui écrit pour moi (L’ex Nathy, avec qui Joey a monté le duo Caribbean Dandee, NDLR). Si on refait un Caribbean Dandee, je vais regratter, mais là j’ai mis ça de côté. Mon mode d’écriture est complètement différent quand c’est pour le théâtre ou la fiction. Et j’ai fait Le Petit Didier

Le rap en solo, c’est fini ?
Je fais des Sound Systems et des Food Systems, il y a toujours de la musique. Ça peut m’arriver de faire de l’impro, j’anime beaucoup, comme un ambianceur, et je reprends des vieux standards. 

Tu as l’impression d’être devenu une star grand public ?
Ça je m’en fous. Avec le temps, je comprends que j’ai une fibre artistique qui ne va pas que dans le sens d’écrire du rap. Je traine avec des gens très apaisés, avec qui on échange beaucoup pour écrire. Mais je me sens dans la continuité de ce que j’ai fait avec ces documentaires ou ces deux magazines que j’ai sorti (Five Starr et Le Guide Bistronomique, ndr) qui sont des alibis pour parler de legs, faire du mémoriel, du social. Five Starr c’est pas des recettes de cuisine, je passe beaucoup de temps à table avec des chefs, les mecs ont toujours des histoires de ouf concernant les produits, mais qui t’emmènent sur des histoires humaines. La plupart des plats français sont des plats métissés. Si on prend l’exemple de la choucroute, le chou vient de Chine, ce sont les marins qui ont rapporté ça pour combattre le scorbut… Moi et ceux avec qui je suis, on aime raconter ces histoires de France méconnues qui vivent dans les travées. Hier je suis allé voir l’expo Sarah Bernhardt, elle était sculptrice, productrice de théâtre, comédienne, peintre, je crois que c’est ça être artiste, pas simplement se cantonner à un seul truc. Quant à être artiste grand public, déjà quand j’ai eu l’idée originale du Remplaçant, je ne pensais même pas que TF1 reviendrait vers moi ! Du coup ça s’est inscrit comme ça, tac tac, moi je l’ai pris dans la gueule comme la mère de mes enfants qui m’appelle pour me dire « Didier, t’as fait onze millions ! » Woaw. D’ailleurs si elle ne m’avait pas appelé, je crois que j’aurais été au courant une semaine après. Je suis dans ma dynamique. Cette histoire de mise en scène de Cette petite musique que personne n’entend, c’est Clarisse Fontaine qui est venue me voir. J’ai aimé son texte, ça m’a fait le même déclic que la première fois que je suis allé faire des lectures. J’avais envie d’en être. 

« C’est quoi le nom de ton magazine ? Zeweed ? Les drogues de beatnick j’ai arrêté depuis longtemps ! »

Fini l’image de barbare des débuts ?
Je suis père de famille, j’ai aussi une strate qui s’inscrit dans la normalité. J’ai la sensation de m’inscrire dans une continuité, je n’ai pas besoin d’exister, et la promo me fait toujours autant chier. J’étais -et je suis encore- en construction, il m’arrivait des trucs ou je provoquais des choses dont je n’étais pas au contrôle. J’étais un bel électron libre, je le suis encore mais je suis un chef de tribu, ça change bien la donne. Je ne refuse pas d’être un artiste grand public, mais je n’en ai rien à foutre en fait. Je ne pense pas à mon image, je fais les choses pour moi. Je ne vis pas dans l’œil de l’autre. Je me suis retrouvé à faire une dégustation d’absinthe dimanche, j’ai encore les cheveux qui tirent, ça envoie bien, j’adore. La moustache, ça me plait. Je suis très Chartreuse absinthe en ce moment. Les herbes, hein !

C’est mieux que de chasser le dragon…
C’est un autre sport, encore. Mais je me suis inscrit dans un autre truc. On fait du rhum, je cherche des financiers pour les magazines…

Tu fais du rhum ?
On monte une marque, ça s’appelle Carnival Sun Juice, toujours un peu yélélé. On fait venir de la mélasse de Belize, la Barbade et la Jamaïque, on a des trucs qui vieillissent au Cap Vert, de la mélasse d’Afrique qu’on va recevoir, on fait des assemblages, on fait vieillir, c’est un carnet de voyage. Pour la musique, je suis toujours collé avec DJ Naughty J et Cut Killer pour les Sound Systems. Cut je l’ai foutu sur le scoring de Cette petite musique que personne n’entend, il a fait toutes les ambiances musicales, et il est aussi sur le score du Remplaçant. Je ne suis pas parti comme l’autre jouer au poker et salut tout le monde. J’ai toujours ce besoin de live, de performance, que je retrouve au théâtre. Mouiller le maillot, parce que c’est bien beau de gratter mais j’avoue que j’ai des moments où je tourne en rond et je suis content d’avoir des Food Systems. L’autre jour je suis parti jouer avec deux chefs et Naughty J, j’ai animé de 17h à minuit quoi, tout en cuisinant machin. Je suis encore dans cette hyperactivité-là, en fait. 

Crédits : Ralph Wenig/Zeweed

Tu as essayé le CBD?
J’avais un pote qui était en pension à Clamart, donc je devais avoir treize ou quatorze ans,
et ce type, je l’ai retrouvé il n’y a pas longtemps. Il a vu que j’étais branché dans la cuisine et il me raconte qu’il a rencontré un chef d’une tribu dont les membres consommaient un truc qu’il a ramené en France. C’était du CBD. Il m’explique que ça a plein de propriétés, que ci, que ça, tac tac. C’est comme ça que j’ai découvert le truc, en fait. J’en consomme parce que tu sais,j’ai le corps qui tire et qui m’envoie des signaux, vu que je ne fais pas de sport, donc effectivement ça a des vertus thérapeutiques assez intéressantes. Sinon j’ai arrêté les drogues de beatnik, je ne fume plus ; enfin, juste mes petites cigarettes – c’est mon petit plaisir. Je ne fume pas de CBD ; en revanche, j’en prends pour mon dos, pour mon épaule… Donc vive le CBD!

Un Food System, c’est la gastronomie plus le Sound System ?
Les chefs avec qui je traine, ce sont des bons vivants. On boit, on mange, ça me va très bien. Il y a des gens qui me demandent pourquoi je fais ça, mais je me fais plaisir ! Ils croient que c’est une contrainte par corps ? Les mecs sont mes potes, ils m’apprennent des trucs, ils sont de bonne compagnie. La donnée intéressante des Food Systems, c’est qu’on joue devant des gens après les avoir fait manger, et ils ne sont pas acquis à ce qu’on va faire. Parfois la tête des gens en face c’est camping, et on arrive à les jeter avec de l’électro, de la trap, c’est magnifique. Ça me rappelle le théâtre, où le public est tout autre que ce que j’ai vécu dans la musique. Il y a plein de gens que j’ai conquis par ça et qui reviennent, et surtout j’ai une partie de mon public qui quand il voit une affiche avec écrit JoeyStarr se dit : « Nous on pensait que t’allais chanter ! », des têtes de tortue comme ça. Le Food System, l’idée c’est de les faire manger, de les faire digérer et peut-être qu’après on ira calibrer leurs étrons après digestion ! C’est des journées passées à bouffer avec des chefs, il y a de la musique, Naughty J est là aussi, et d’un seul coup tu te dis « Ça, on peut le proposer au public ». J’ai fait des soirées dans le Sud-Ouest avec un petit bar alternatif, Éric Ospital en train de cuisiner sur une plancha, les mecs sont sous MDMA, on arrive à les faire bouffer sous MD ! L’autre il leur cuisine sous le nez de ces trucs ! Si on arrive à faire ça, on peut aller plus loin. J’ai cette fibre entertainer qui est très forte.

« Je passe beaucoup de temps à table avec des chefs, les mecs ont toujours des histoires de ouf » 

Ton premier rôle de fiction c’était en 1990 dans l’épisode « Taggers » de la série Le Lyonnais.
Ouais, un truc comme ça. Je ne comprenais pas ce que je foutais là ni même ce que je racontais mais j’étais avec mes potes donc ça m’allait. Ma vraie première sensation au cinéma, je ne te cache pas, c’est Le Bal des actrices avec Maïwenn. Où je suis en impro totale, elle m’a pris au dernier moment, elle est partie en écriture pour moi, elle a senti que j’avais le débit pour la connerie assez facile, elle s’est dit « Je vais le mettre là-dedans, dans son rôle ». C’était assez jubilatoire. Après je me suis retrouvé à apprendre des textes, enfin Polisse ça n’était pas complètement écrit non plus, je me suis encore surpris. Même pour Elephant Man, je me disais que j’allais galérer pour faire rentrer tout ça. Quand j’ai commencé à lire, wow… Mais j’ai appris en chemin que j’aimais l’acting, et je me suis rendu compte que le théâtre m’apportait beaucoup. C’est une sensation particulière de se retrouver là après avoir passé 25 ans avec les mêmes personnes dans notre microcosme. Quand David Bobée m’a proposé Elephant Man, j’ai dit « Trois heures, t’es un ouf, je n’y arriverai jamais ! » Et il me dit que si je lui fais confiance, on va y arriver. Tu vois ce que fait Bobée, quand il a envie de toi tu ne peux pas dire non. Et en fait je ne savais pas que ça existait mais il m’a mis un répétiteur avec qui on s’est très bien entendu, on a beaucoup ri. Il me faisait faire des conneries, des exercices mnémotechniques, et ça marche grave ! Surtout je pensais qu’avec ce que je m’étais mis dans le cornet, je devais être un peu altéré à ce niveau-là et en fait non. Quand l’envie y est, le corps suit. Bien sûr il y a des séquelles, on ne peut pas être à la fois protagoniste et spectateur, mais ça ce n’est pas à moi d’en parler. 

Tu es un peu hypocondriaque ?
J’ai 55 piges, frère ! J’ai fait des roulades avant, nanana, mais j’ai vraiment envie de voir grandir mes fils parce que je suis très fier d’eux, les trois à leur façon, ils me régalent donc j’ai envie d’être là. Si j’étais en phase descendante, je ne sais pas comment je serais mais ça n’est pas du tout le cas en fait. Et puis je ne fais pas tous les jours la même chose : Là je fais une interview avec toi, de la promo pour la pièce Cette petite musique que personne n’entend qui va se jouer un mois au Festival d’Avignon, où on m’attend au tournant parce qu’avec mon passif et vu ce que la pièce raconte, voilà…

Crédits : Ralph Wenig/Zeweed

Ton dernier trip ?
J’ai été à Majorque faire les cérémonies Ayahuasca. Avec des vrais Amazoniens hein, pas des pompes à vélo. J’ai dû partir dix jours avant pour faire un régime sans alcool, sans viande, sans drogue, sans sel, sans sucre, sans lactose. Il reste légumes et poisson mais sans sel mec, t’as la rage. C’est une copine comédienne qui m’a engrainé. Au départ je me suis intéressé à ça pour faire un doc, finalement je me suis dit que j’allais faire don de mon corps à la science, et j’y suis allé. Dix jours sans drogue et sans alcool, eh ben ça s’est très bien passé en fait. Ensuite on a fait les cérémonies pendant quatre cinq jours et ils m’ont gardé trois jours après pour la ré acclimatation. J’étais curieux, c’est un truc que j’avais envie de raconter. 

On te revoit quand à l’écran ?
Là on repart sur une saison complète du Remplaçant, on va tourner six épisodes dans la région de Bordeaux, ça va me faire du bien. J’ai rencontré un mec que je kiffe particulièrement, Michaël Abiteboul, avec qui j’ai tourné Machine, une série qui arrive sur Arte où je joue le rôle d’un vieux Marxiste. C’est une fiction sensée raconter la différence entre le syndicalisme, le marxisme et le capitalisme, tout ça sur fond de kung-fu avec une petite blonde très menue, Margot Bancilhon. Elle a taffé : Elle démonte sept gros Coréens alors qu’elle doit peser 50 kilos ! (Il se lève, NDLR) OK c’est bon pour toi ? Alors moi, je vais vaquer à de nouvelles aventures !

 

Propos recueillis par Olivier Cachin

Orlus@orlus.fr

 

Jeff Bridges, président stone au Capitole de Virginie

Lors d’une conférence au Clinton Presidential Center, le réalisateur Rod Lurie s’est fendu d’une anecdote croustillante, dans laquelle on apprend que Jeff Bridges, qui campait le rôle d’un futur président US dans The Contender, s’étaitenvoyé un gros joint avant un discours clé. De la panique en coulisses à la nomination aux Oscars, récit d’un tournage… très Californien.

« À la fin du film , Jeff Bridges devait prononcer un discours fort qui donnait tout son sens à The Contender, une diatribe d’anthologie, devant des centaines de personnes » explique Rod Lurie. Pour l’occasion, la production avait loué le Capitole de Virginie, doublure du Capitole américain, et rameuté une foule de figurants pour jouer les parlementaires.
Problème : «Jeff est dans sa loge. Et il ne veut pas en sortir. »poursuit le réalisateur. Après avoir envoyé un stagiaire puis un assistant sonder l’acteur, Lurie finit par se déplacer lui-même. ” J’arrive devant son trailer, j’ouvre la porte, et là je me prends en pleine figure un immense nuage de ganja. Ça m’a carrément fait reculer.”

-“Jeff, tu connais ton texte ?”
-“Quel texte?”

« Je lui dis : “Jeff, tu as trois pages de discours à sortir” Et le voilà qui s’habille… Vous savez, cette manière chaotique dont quelqu’un de bien stone enfile des fringues. Et moi je me répétais : “On est foutus. C’est mon deuxième film. Ma carrière est déjà morte.” Jeff, lui, me lance un “Hey man !” joyeux. Puis il enchaîne : “Tu as déjà goûté le cobbler de l’Emily Shaw’s Inn à Pound Ridge ? Mec, cette bouffe est incroyable. »
Lurie tente de ramener son acteur à la réalité : « Jeff, tu connais ton texte ?» Réponse immédiate : «quel texte?

Métamorphose

À cet instant, tout laissait craindre le fiasco. Mais une fois le clap d’action donné, la métamorphose est immédiate.
« Et là — boom ! — il se transforme», se rappelle le réalisateur. « D’un coup, il devient présidentiel. Il déroule le discours, impeccable, en une seule prise. 

 

Bridges n’a pas décroché l’Oscar du meilleur second rôle en 2001, mais il a fini par obtenir celui du meilleur acteur en 2009, pour Crazy Heart.
Quant à son rôle de The Dude dans The Big Lebowski, l’acteur a déjà confié qu’il s’était abstenu de fumer pendant le tournage.

“Fonda était stone tous les jours du tournage”

Ça m’arrive de griller un peu d’herbe, mais pour ce film, j’avais décidé : “Le scénario est tellement bon, et d’une telle précision…” Ça avait l’air improvisé, mais en réalité tout était écrit au mot près. Si tu rajoutais un ‘man’ en trop, ça sonnait faux. Je voulais être au maximum de ma concentration. Je n’ai pas fumé une seule fois pendant ce film », confessait l’acteur à Yahoo news en 2014.
Jeff Bridges n’était pas le seul à planer dans les anecdotes de Lurie au Clinton Presidential Center. Le réalisateur a aussi glissé un mot sur le regretté Peter Fonda, qu’il décrit comme « un hippie total ».
« Fonda était stone tous les jours du tournage », se souvient  Lurie. « Et moi, je me disais : “Mon dieu, comment je vais m’en sortir ?” »
Plutôt bien, semble-t-il…

Zeweed avec Marijuana Moments

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