Le rap français des années 2020 privilégie souvent l’ambiance aux textes. Georgio, lui, suit une autre voie. Avec Gloria, album de deuil traversé d’élans, il signe un disque « à la vie, à la mort et à tout ce qu’il y a entre les deux ».
Propos recueillis par Olivier Cachin
Cet article est issu du Zeweed magazine #12. Pour le trouver près de chez vous, cliquez sur ce lien
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Zeweed : Ton péché capital ?
Georgio :L’orgueil. Par ego, je peux me braquer, être impulsif, et ça n’est pas bon.
Ton paradis artificiel préféré ?
La weed.
Le Paradis céleste, ça ressemblerai à quoi? Des petits anges et St Pierre en physio?
A priori, ça ne ressemble pas à ça mais j’adorerais juste retrouver les gens que j’aime dans un endroit plein de plénitude, où on n’a pas d’envie d’argent, de montrer qui on est. On s’habillerait très simplement et on retrouverait les êtres aimés.
Que diras-tu à saint Pierre en arrivant au Ciel ?
Accueille-moi, s’il te plaît.
Une personne à faire revenir du Paradis, et pourquoi ?
Ça serait mon papa, pour passer plus de temps et vivre plus de choses avec lui.
Ton album tourne autour du deuil.
Oui, non pas qu’il en parle énormément, à part peut-être sur « Loin de tout », mais c’est l’énergie dans laquelle je l’ai écrit. J’ai d’abord été triste d’avoir perdu mon père, et après, j’ai été heureux de l’avoir connu. Finalement, ça m’a donné un surplus d’énergie, et je me suis remis à écrire comme quand j’avais seize ans, que je découvrais le rap et que j’avais envie d’en faire à fond. Il y avait un truc libérateur. C’est sûr qu’il y a une mélancolie qui me suit depuis mes débuts ; j’aime la musique mélancolique mais il y a aussi l’instant présent : cet album est ancré dans la réalité du moment.
Dans le morceau « Étoile », tu dis : « On ne sera jamais ces fleurs qu’on laisse faner. »
C’était l’idée de se sentir vivant, de ne jamais tomber dans d’énormes dépressions, toujours se battre pour être le meilleur, faire les choses correctement, ne jamais se laisser mourir à petit feu.
Tu places quelques références au Paradis…
J’ai la foi mais je n’ai pas envie de parler de religion ou d’avoir un propos prosélyte parce que je trouve ça très personnel. Dans mon éducation, ma mère me disait : « Vous avez Dieu en vous » ; c’était plus imagé que religieux. Pour moi, le Paradis c’est très visuel ; un endroit après la mort où on est en paix.
« C’est sûr qu’il y a une mélancolie qui me suit depuis mes débuts. »
On a vu pas mal d’artistes cancelled avec le mouvement #MeToo. Ton point de vue ?
On voit plein de mecs, et je ne pense pas forcément au rap ; des acteurs… Et tu te dis… Par exemple, une de mes séries préférées, c’est House Of Cards. Quand Kevin Spacey tombe pour agression, c’est malheureux. Et je remarque parfois des artistes qui ont peur de ça ; pas pour le mal que ça pourrait faire aux autres mais pour le mal que ça pourrait faire à leur image. Quand il y a un calcul d’artiste comme ça, ça n’est pas bon, c’est un peu dégueulasse – même beaucoup.
Tu sembles à l’abri de ce genre de problème…
Dans ce que je vais montrer, même sur les réseaux sociaux, c’est calculé. Ma vie la plus privée, je ne vais pas la montrer parce que je donne déjà beaucoup de moi en musique ; et le reste, c’est important de le protéger pour mon bien-être mental. Quand je ne suis pas sur scène et que je ne fais pas d’album, j’ai envie d’être tranquille, pas d’être exposé. La notoriété, ça n’est pas quelque chose que j’ai recherché : je suis juste un passionné de rap qui se dit que la vie est dure pour tout le monde. Qu’est-ce qui la rendrait moins dure à mes yeux ? Eh bien, c’est de vivre du rap tellement j’aime ça, tellement j’ai envie d’en faire. Mais si je pouvais avoir la même carrière et qu’on ne sache pas la gueule que j’ai, ça serait encore mieux.
Le mythe de l’anonymat qui a amené tellement de cagoules dans le rap…
Ah oui, c’est clair ! [Rires]
Dans « Voloco », tu rappes « Hier j’avais vingt ans », comme si tu en avais soixante…
Le temps passe, on veut faire plein de choses et, mine de rien, je ne pense pas ma vie à trente-trois ans comme à vingt. À vingt ans, j’étais en mode punk no future, je m’en foutais. Maintenant, il y a des calculs : mieux répartir mon temps, mon hygiène de vie, mes proches, mes moments de solitude. Je sens le changement, la naïveté que j’ai perdue, les désillusions… À vingt ans, j’avais plein de rêves, certains que j’ai mis de côté, d’autres que je vis. La vie a quand même changé.
« J’ai pris des cours de chant, surtout pour bosser le live, jamais pour l’album. »
Tu as enregistré la chanson « Smile» avec Gonzo, alias Chilly Gonzales…
On s’était suivis sur les réseaux sociaux, après on est partis prendre un café à Paris. On s’est hyper bien entendus, on est partis deux jours chez lui en Allemagne avec mon producteur Lucci et on a fait plein de morceaux. C’est aussi lui qui a fait le piano sur « Soigner mes maux ». On se faisait écouter nos références, on se parlait de rap, de ce qui manquait dans l’album, de ce dont j’avais envie. J’avais un début de texte, il a demandé à Lucci de faire un beat très simple, histoire qu’on ait un rythme. Il s’est mis sur son piano, il ne voulait pas une boucle mais un beat de dix à quinze minutes sur lequel il a fait une impro. On a mis sur « Play», il a improvisé, on a branché le micro, j’avais écrit le premier couplet, on l’a fait tourner jusqu’à ce que j’écrive la suite ; ça s’est fait comme ça, au feeling. Et c’est le tout premier morceau qu’on a fait. Il y avait une magie entre nous trois : Lucci à la prod, Gonzo au piano et moi qui rappait.
C’est la version désespoir chic de « Pour ceux » de la Mafia K’1 Fry !
Je ne peux que te dire merci tellement ce morceau est un classique ! En plus, je suis dans une époque où je réécoute l’album de Karlito, un de mes albums de chevet, sous-coté de ouf. Il avait une plume incroyable.
Le rap français a fait un pas vers la chanson. Tu te sens aussi chanteur ?
Ça dépend des morceaux. Sur ceux où je ne suis pas très à l’aise, j’ai besoin de l’Auto-Tune et sur d’autres, je commence à savoir, en fonction des tonalités, où et comment placer ma voix, et j’y arrive instinctivement. J’ai pris des cours de chant, surtout pour bosser le live, jamais pour l’album.
La pochette de ton album a un côté très intime.
Je voulais l’appeler Gloria parce que je voulais que cet album soit une gloire à la vie, à la chance qu’on a d’être là. J’avais fabriqué cette chaîne et un médaillon avec la photo de mon père avec mon petit frère et moi dans les bras, et une photo de ma mère jeune. J’avais envie d’une photo familiale et je voulais qu’on voie ma mère me mettre cette chaîne de gloire autour du cou, parce que j’aime bien les bijoux. Cette photo d’Antonin N’kruma a quelque chose de très naturel.
Cinq albums à emporter au Paradis
Contenu sous pression de Karlito
Le Combat continue d’Ideal J
BB King’s best avec le gros single « Completely Well »
Kind Of Blue de Miles Davis – obligatoire
Illmatic de Nas
@CachinOlivier
