Christophe Tison au Café de Flore. Crédits photo F.B

Christophe Tison : «il faut vite mettre un frein au trafic illégal et légaliser le cannabis. »

Journaliste et écrivain français, Christophe Tison est revenu du bas-fond des paradis artificiels. Sobre depuis 2006, ce « cobaye de tous les excès », comme le qualifie son ami Frédéric Beigbeder, a publié deux romans autobiographiques sur les ravages de la drogue et de l’alcool et témoigne régulièrement sur son parcours. Nous lui avons demandé ce qu’il pense de la légalisation du cannabis en France. 

Zeweed : Dans un rapport rendu le 17 février, les députés Antoine Léaument (La France insoumise) et Ludovic Mendes (apparenté Ensemble pour la République) proposent de légaliser la consommation récréative de cannabis dans un objectif de santé publique et de lutte contre les réseaux criminels. Qu’en pensez-vous ?
Christophe Tison : Je pense que, de facto, c’est comme si le cannabis était déjà légalisé ! [rires] C’est vrai, en deux, trois clics, n’importe qui peut s’en procurer. Alors autant encadrer sa vente pour que ce soit profitable pour le consommateur et que ça rapporte de l’argent à l’État.

Zeweed :  Deux Français sur trois sont favorables à la légalisation du cannabis à des fins médicinales. J’imagine que c’est aussi votre cas ?
Christophe Tison: Oui, bien évidemment.

Et à des fins récréatives aussi ?
Oui, je suis pour la dépénalisation et la libéralisation du cannabis mais assorties d’un encadrement assez strict, avec une législation – comme c’est déjà le cas pour l’alcool ou le tabac. Ça veut dire : interdiction de vente aux mineurs ; répression de l’ivresse cannabique publique ; pas de cannabis au volant ; des points de vente contrôlés par l’État. Des choses comme ça, quoi. Parce que le cannabis n’est pas un produit neutre non plus. J’ai connu des gens accros au cannabis fumant du matin au soir. Dans le cannabis, il y a du THC ; un produit psychoactif potentiellement dangereux. Si vous conduisez sous l’effet du cannabis, vous pouvez tuer quelqu’un.

Dans le fond, la légalisation du cannabis pose des problèmes de morale ou de santé publique
J’aurais tendance à dire : ni l’un ni l’autre [rires]. Quoiqu’en pensent certaines personnes, fumer du cannabis n’est pas une déviance morale ; et le cannabis est beaucoup moins dangereux pour la santé que l’alcool. Il y a environ 41 000 morts évitables par an dues à l’alcool ; et il doit y avoir trois morts par an dues au cannabis. Non, j’aurais plutôt tendance à dire que la prohibition du cannabis pose un problème social, avec actuellement en France la montée en puissance des mafias. Leur trésor de guerre devient tellement énorme qu’elles peuvent corrompre des fonctionnaires, des politiques, des avocats, des douaniers comme on peut le voir en Italie, au Mexique ou en Amérique du Sud. Je pense notamment à la « DZ Mafia », une mafia originaire de Marseille qui est en train de s’implanter dans de petites villes françaises comme Besançon, Blois, Dijon, Grenoble, Tours, etc. Quand ces mafias peuvent corrompre, elles ont dès lors un poids politique et l’on finit par vivre dans un pays corrompu, comme c’est le cas en Italie. Si on veut empêcher qu’il y ait en France une mafia comme la Camorra ou la Cosa Nostra, il faut vite mettre un frein au trafic illégal et légaliser le cannabis.

« De facto, c’est comme si le cannabis était déjà légalisé ! »

D’après la classification des psychotropes de l’OMS, le cannabis est moins dangereux que l’alcool…
Oui, quand on regarde la classification de l’OMS, l’alcool arrive en premier dans les dégâts personnels et sociaux. Le cannabis arrive vraiment tout en bas de l’échelle, très loin derrière l’alcool, le crack, la méthamphétamine, l’héroïne, les drogues de synthèse. L’alcool est impliqué dans un féminicide sur deux, 60 % des accidents de la circulation mortels, un cancer du sein sur trois et un tiers des hospitalisations aux urgences. Je pense que l’alcool est une drogue légale au moins vingt fois plus dangereuse que le cannabis.
Lorsque le cannabis est légalisé, la proportion des personnes qui en fument diminue. C’est du moins ce qui a été observé dernièrement au Canada, où la consommation du cannabis a diminué de 20 % depuis sa légalisation, en 2018.

Comment expliquer ce phénomène?
L’attrait de l’interdit est puissant ! [rires] C’est une forme de jouissance que de transgresser les règles et de tester les limites. Ça vaut pour les ados mais aussi pour les adultes. Il n’y a qu’à penser à ces soirées où des gens ont de la coke et vont se cacher aux toilettes pour « taper », hyper contents d’être dans la confidence… D’un seul coup, un petit frisson parcourt l’assemblée [rires]. Si le cannabis devenait un produit légal, il serait certainement beaucoup moins attractif. Dans les années 1980, après l’ouverture des coffee shops aux Pays-Bas, on s’est ainsi rendu compte que la consommation de cannabis des Hollandais avait baissé et que seulement 2 % d’entre eux en fumaient régulièrement.

« Je pense que l’alcool est une drogue légale au moins vingt fois plus dangereuse que le cannabis. »

Avec 900 000 consommateurs quotidiens, la France est le pays d’Europe où on fume le plus. La lutte contre le cannabis coûte aujourd’hui plus de 560 millions d’euros à l’État français alors qu’il pourrait lui rapporter près de deux milliards d’euros, s’il le légalisait. La dépénalisation et la légalisation du cannabis, c’est pour bientôt ?
Hum… Je pense que ça risque de prendre encore pas mal de temps… À cause de leurs convictions religieuses et morales, beaucoup de gens ne sont pas encore prêts. Ils considèrent que la drogue, c’est mal alors que c’est neutre moralement ! Je pense qu’une des résistances vient aussi du fait qu’on est un vieux pays catholique et que le cannabis vient d’Orient. Si le cannabis était cultivé dans les champs français à la place des vignes, s’il faisait partie de notre culture, il ne serait plus interdit aujourd’hui. Il faut que l’idée de la dépénalisation et de la légalisation du cannabis s’installe dans le débat public et ne soit plus un tabou.

Au nom de quoi autorise-t-on ou interdit-on certaines pratiques ?
Au nom du vivre-ensemble. On ne peut pas vivre ensemble si tout est permis. À partir du moment où nous sommes des animaux sociaux, nos comportements ont toujours un impact sur les autres. Si vous vous détruisez, ça a un impact sur votre mari, votre femme, vos enfants, vos parents, vos collègues. Pour vivre ensemble, on ne peut pas se passer de certaines règles.

Entretien : Alexandre Desnoyers

* Comme le qualifiait son ami Frédéric Beigbeder.

 

 

Résurrection,
Editions Grasset, 2008

LSD: La nuit dont je ne suis jamais sorti
Goutte D’or Eds, 2024

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Journaliste, peintre et musicien, Georges Desjardin-Legault est un homme curieux de toutes choses. Un penchant pour la découverte qui l'a emmené à travailler à Los Angeles et Londres. Revenu au Canada, l'oiseau à plumes bien trempées s'est posé sur la branche Zeweed en 2018. Il est aujourd'hui rédacteur en chef du site.

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