Dominique Nora : « le futur de la psychiatrie sera psychédélique »

Alors qu’en 2025, la santé mentale était la grande cause nationale en France, l’arrivée des  traitements aux psychédéliques (MDMA, Psylocibine, LSD, Kétamine) pourrait bien révolutionner notre approche aux troubles de l’être. Dominique Nora décrypte cette bascule dans son dernier ouvrage* et plaide pour lever le tabou autour de ces  prometteuses molécules. Rencontre. 

 

Zeweed : Il y a un vrai engouement, appuyé par de nombreuses études en double aveugle, sur les traitements à base de psychélédiques. Peut-on dire qu’ils incarnent aujourd’hui un espoir concret face aux impasses de la psychiatrie conventionnelle ?
Dominique Nora : Oui, je le pense et c’est notamment ce qui m’a poussé à écrire ce livre. D’autant plus que, depuis notre dernier entretien [ITW in Technikart, spécial Livres, novembre 2024, NDLR], le CHU de Nîmes a publié début août la première étude pilote française sur l’emploi de thérapie augmentée par la psilocybine pour combattre alcoolisme et dépression. Les résultats sont vraiment très prometteurs : les sujets ont connu des rémissions beaucoup plus marquées que ceux traités conventionnellement, sans psilocybine. Ce qui prouve que ces substances s’attaquent  aux causes du mal-être, aux causes profondes, avant qu’elles ne se traduisent par des troubles comme les addictions ou la dépression. C’est un bon signal pour montrer que c’est une piste d’innovation sérieuse en santé mentale et dans le traitement des addictions.

Ces substances s’attaquent  aux causes du mal-être, aux causes profondes, avant qu’elles ne se traduisent par des troubles comme les addictions ou la dépression

Vous évoquez la psilocybine, la kétamine, la MDMA, le LSD… Quelles sont leurs applications et quel est, selon vous, le composé qui suscite aujourd’hui le plus de promesses thérapeutiques ?
La MDMA est le composé le plus étudié en stress post-traumatique ; la psilocybine à la fois pour le stress post-traumatique, mais aussi beaucoup pour les dépressions sévères et les récidives de dépression ; et aussi, dans une indication que je trouve très intéressante : celle des angoisses de fin de vie. Nous parlons de personnes qui ne peuvent plus profiter de leur vie à partir du moment où elles ont un diagnostic de cancer ou même qu’elles ont des récidives et aucun espoir de survivre à leur maladie. Et là, au Canada, il y a eu des résultats vraiment probants en « compassionnel » [procédure permettant aux patients atteints d’une maladie grave ou rare de disposer de médicaments qui n’ont pas d’autorisation de mise sur le marché, NDLR]. Dans ce cas de figure, la psilocybine semble vraiment efficace. Et puis, il y a le LSD, qui est un petit peu étudié aux États-Unis, mais surtout utilisé en Suisse pour tous ces troubles, mais aussi les addictions – notamment l’addiction à l’alcool. La molécule qui semble le plus près d’obtenir des autorisations, en tout cas aux États-Unis, plus que la MDMA, c’est la psilocybine. La start-up britannique Compass Pathways mène d’ailleurs des études en phase III [essais comparatifs avec d’autres traitements standard, NDLR] sur la psilocybine et la dépression, avec de premiers résultats qui semblent tenir la corde. Les arguments validés par leurs études cliniques pourraient faire que la Food and Drug Administration octroie des autorisations à la psilocybine, ou plutôt à la formule brevetée de psilocybine par cette start-up, pour lutter contre la dépression sévère.

il y a une culture politique de la répression par rapport aux substances classées comme illégales

La santé mentale était la grande cause nationale 2025, avec un Français sur cinq touché par un trouble psychique. Pourquoi, dans ce contexte, le débat autour des psychédéliques reste-t-il tabou ?
Il y a plein de raisons à cela. Une raison historique est que dans les années 1950-1960, où il y a eu de la recherche médicale, des expérimentations et des essais cliniques, ces derniers n’ont pas été menés avec ce que les Américains appellent le bon set and setting, c’est-à-dire les intentions et le cadre qui font que le patient se sent en confiance et accompagné. Souvent, les patients ont été mis dans une chambre d’hôpital sous des néons et laissés à leur propre sort, alors qu’ils avaient avalé du LSD. Et faisaient, pour un bon nombre d’entre eux, des bad trips. On peut comprendre pourquoi [rires]. Donc, il y a ce stigmate historique, mais je pense que la raison principale, c’est l’état délétère de notre santé mentale et des conditions d’exercice de la psychiatrie et de l’addictologie dans les hôpitaux où on manque de moyens pour que soient menés à bien des essais cliniques qui demandent beaucoup de temps et d’argent. Et puis il y a une culture politique de la répression par rapport aux substances classées comme illégales. Ce classement sur les psychédéliques date des années 1970 et n’a jamais été revu, alors qu’il existe 300 essais cliniques sur la planète et autant d’études publiées dans des revues scientifiques qui ont prouvé qu’il pouvait y avoir là un intérêt médical, sans addiction ni toxicité, quand on est dans un cadre et des doses contrôlés.

Ces points de blocage, nous les retrouvons aussi sur le sujet du cannabis thérapeutique…
Oui, on est dans une politique semblable, avec un gouvernement qui est un peu caricatural en la matière. Sur le cannabis [récréatif, NDLR], on a d’ailleurs vu l’échec de cette politique du tout répressif puisqu’on est le pays où il y a le plus de problèmes d’abus. Et sur le thérapeutique, il faut aussi tenir compte d’un corps médical qui n’a pas le temps de s’y intéresser et qui peut être assez conservateur lorsqu’il s’agit d’explorer des pistes innovantes.

 

Propos recueillis par Alexis Lemoine

 

*– Voyage dans les médecines psychédéliques  de Dominique Nora . Grasset, 2025

 

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Journaliste, peintre et musicien, Georges Desjardin-Legault est un homme curieux de toutes choses. Un penchant pour la découverte qui l'a emmené à travailler à Los Angeles et Londres. Revenu au Canada, l'oiseau à plumes bien trempées s'est posé sur la branche Zeweed en 2018. Il est aujourd'hui rédacteur en chef du site.

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