Barbès : Enquête sur le marché noir de la blonde

« Cigarettes, Marlboro, Marlboro Bled,… » Depuis que le paquet de clopes dépasse les 12 € dans l’Hexagone, Barbès s’est transformé en un énorme point de deal d’un produit… autorisé. Reportage au coeur d’un traffic qui fait un tabac.

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Par Adèle Saintenoy

17h30, un mercredi après-midi nuageux. Je descends les escaliers de la station Barbès-Rochechouart avec une immense envie de cloper. Machinalement, je fouille dans ma poche, trouve mon paquet et l’ouvre. Vide. Je fouille l’autre poche, y déniche un billet de 5 €. Hors de question de claquer 25 € au tabac le plus proche pour dépasser le minimum CB exigé. Je regarde autour de moi et repère une demi douzaine de petits groupes de deux ou trois lascars qui s’agitent au carrefour. Les uns surveillent les autres, situés plus au centre de la foule, qui marmonnent en boucle ces mots : « Cigarettes, Marlboro, Camel, LM, cigarettes. » 

L’un d’entre eux passe près de moi, veste Adidas de contrefaçon, TN aux pieds, douteuses elles aussi. Je le hèle, sans plus d’espoir quant à l’authenticité de sa marchandise. Au graphisme parfois hésitant des paquets qu’il me tend, on reste effectivement sur la même tendance : des Malboro de quelque part et des Philip Morris d’on ne sait où. Ça fera bien l’affaire. En lui tendant mes 5 €, je me souviens la dernière fois que j’ai fait ça. 2019, j’ai 17 ans, un premier travail, zéro sous. Tous les matins à La Chapelle je tends ce même billet à un visage plus ou moins souriant en échange de cigarettes du bled. Il me semble avoir arrêté parce qu’un de mes collègues s’était moqué de mes clopes qui faisaient « partir son poumon droit en ITT ». 

« Les Algériens sont à Barbès, les Bengalis à La Chapelle … Ça se fait tout seul, on ne se bagarre pas. » Un revendeur

Un au front, deux derrière

Je suis ramenée au présent par une question qui ne m’a jamais quitté : comment se fait-il que chaque vendeur aie toujours différents choix entre les mains ? Je demande au revendeur en face de moi. Il esquive mais je relance : « Tu les achètes où ? Et ton stock, il est où ? » Me voyant m’attarder, son collègue resté en arrière s’approche et lui chuchote quelque chose à l’oreille. Ils rigolent entre eux, me toisent, puis le premier m’explique. « Il dit que tu ressembles à une flic en civil. » J’éclate de rire, la glace est brisée. Les deux me racontent qu’ils travaillent toujours ainsi : chaque équipe est composée d’un duo ou d’un trio. Au front, le premier se manifeste aux clients potentiels avec quelques paquets en poche pendant que ses compères gardent les stocks un peu plus loin tout en scannant les lieux. « Si la police te voit vendre, elle peut t’embarquer. Ceux derrière surveillent, parce que quand tu vends, tu fais moins attention », m’expliquent-ils. Les groupes se forment organiquement, par langue parlée ou ethnie. « Les Algériens sont à Barbès, les Bengalis à La Chapelle… Ça se fait tout seul, on ne se bagarre pas, surtout qu’on n’a pas tous le même âge. »

Et il vaut mieux : un flagrant délit entraîne la confiscation des paquets (je me rappelle, plus jeune, avoir chopé une demie-cartouche fraichement confisquée par un flic véreux) parfois suivie d’une nuit en garde à vue et, dans le pire des cas, un long séjour au Centre de Rétention Administrative (CRA), avec promesse d’expulsion à la prochaine arrestation. Quant aux amendes et punitions financières, elles ont peu d’effet sur les revendeurs de rue. Confession désabusée d’un policier habitué du nord de Paris : « D’une part, la quasi totalité sont sans papiers et se contentent de donner un faux nom et une fausse adresse. D’autre part, seules les équipes de la Douane sont autorisées à saisir l’argent qu’ils possèdent. » 

Petit trafic pour gros business

Ce qui ressort surtout, c’est l’individualisation de ce trafic. S’ils s’entraident dans la rue, chaque revendeur travaille pour sa pomme. Un autre vendeur autour de la gare du Nord m’explique qu’au départ, ils s’enquièrent auprès de leurs congénères d’un numéro  de téléphone d’intermédiaire. « L’intermédiaire te vend autour de 35 € la cartouche (10 paquets de 20 cigarettes, NDLR) puis, à toi de démerder », m’explique-t-il tandis que son regard traque le moindre client potentiel. Gain quotidien moyen ? « Entre 20 et 30 balles. » Pas de retour d’argent, pas de dealer employé par un réseau. Quant aux intermédiaires, leurs fournisseurs diffèrent. Particuliers de retour de vacances, parfois, mais surtout contrebande importée en masse d’autre pays et contrefaçons fabriquées à l’Est (Ukraine, Pologne, Russie) ou en Chine, dans des usines illégales. Fréquemment démantelées, la chute de ces faussaires du tabac affecte peu le trafic général, tant les sources sont diversifiées. 

Le labo des Douanes françaises a repéré la présence de ciment, de plastique, de cheveux, de crottes de souris… 

En novembre, c’est à Ledegem, à la frontière belge, qu’un atelier clandestin a été découvert. Une trentaine d’ouvriers ukrainiens et roumains y travaillaient jour et nuit, partageant cinq dortoirs, avec interdiction de sortir. En 2024, ce sont douze usines du même acabit qui ont été fermées en Belgique, contre six en France sur les trois dernières années.

Et ce fameux « poumon parti en ITT » de mon collègue ? Était-il dû à sa fréquentation assidu des bureaux de tabac ou aux quelques cigarettes du marché noir qu’il m’avait piquées ? Le labo des Douanes françaises à Marseille dévoilait début 2025 que les cigarettes de contrebande contenait trois fois plus de cadmium et d’arsenic, sept fois plus de mercure et huit fois plus de plomb qu’une cibiche « normale », en plus de présence de ciment, de plastique, de cheveux, de crottes de souris… Un régal !

Marché légal vs illégal

C’est sur ces considérations que s’appuient les grands acteurs du tabac légal – bien connus pour leur attention portée à la santé des Français… – pour appuyer leur campagne. En juin 2025 est sortie une étude commandée par Philip Morris, détenteur de Marlboro, L&M, ou Chesterfield, et donc principal distributeur de tabac en France avec 43% des parts de marché. Elle était réalisée par deux cabinets privés, EY-Parthenon et KPMG, et annonçait qu’« une cigarette sur deux en France était vendue illégalement ». Conclusion ? Que l’Etat cesse de taxer toujours plus les cigarettes ! « La pression fiscale n’a pas produit les effets attendus car les trafiquants ont pris le relais », osait même dans Le Figaro le chef du service prévention du commerce illicite chez Philip Morris France. 

À la suite des ces propos, le Comité National contre le Tabagisme a fait remarquer que les estimations avancées correspondaient peu à celles réalisées par des organismes publics (OFDT, INSEE, Assemblée nationale), qui estiment, eux, la part des achats hors-réseau entre 10% et 20% de la consommation nationale. À noter que parmi ces cigarettes échappant à la fiscalité, une partie est ramenée de vacances pour une consommation individuelle, une autre vendue discrètement dans les commerces de proximité. Quant à moi, le paquet acheté à Barbès m’a laissé un sale goût dans la bouche.
Demain, j’arrête

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Alexis est un homme curieux de toutes choses. Un penchant pour la découverte qui l'a amené à travailler à Los Angeles, Londres, New York et Neuilly sur Seine. En 2019, l'oiseau à plumes bien trempées s'est posé sur la branche Zeweed. Il en est aujourd'hui le rédacteur en chef.

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