L’AFPC donne de la voix au cannabiculteurs.

/

L’union fait la force, l’AFPC l’a bien compris. Avec pour mission de défendre et fédérer  les cannabiculteurs auprès des institutions, l’AFPC serait-elle en passe de devenir le premier syndicat “cannagricole” français ? Éléments de réponse avec son président, François-Guillaume Piotrowski.

Bonjour, Qui êtes-vous et que faites-vous?
Je suis François-Guillaume Piotrowski, technicien agronome, j’ai fait ma première production à échelle « industrielle », plus de 5000 plants, c’était en 2015-2016. J’ai eu une expérience aux États-Unis par le passé, puis en Suisse dans des grosses entreprises de cannabis où j’étais chef de production.. Je suis revenu en France en 2019. À mon retour, je connaissais déjà Jouany Chatoux, je l’avais rencontré plusieurs fois, je savais qu’il militait beaucoup pour la régulation du chanvre français. On en a beaucoup beaucoup parlé. C’était mon quotidien, faire pousser du cannabis. Le CBD, à l’époque je ne comprenais pas trop pourquoi c’était interdit ici.

« On ne se sentait pas représenté en tant que professionnel ou futur professionnel du cannabis en France. »

Avec la ferme de Pigerolles, il avait l’idée au début avec Yohan et Fabien de créer l’AFPC. Je les ai rejoints il y a deux ans. On a commencé en off, à s’organiser pour créer une dynamique et fédérer les acteurs du chanvre. La réalité, c’est qu’on ne se sentait pas représenté en tant que professionnel ou futur professionnel du cannabis en France. En tous cas, on n’y voyait pas vraiment d’avenir pour les producteurs dans le schéma d’organisation en place, pour les productions à visée cannabinoïdes. Et puis ont émergé les premières réunions de l’association, il y a un an et demi à Pigerolles.

François-Guillaume Piotrowski

Donc l’AFPC c’est une association…
Oui, l’Association française des producteurs de cannabinoïdes. Elle a deux ans, et est vraiment active depuis un an et demi…
Son objectif premier est de représenter, défendre et fédérer les producteurs, qui doivent produire du chanvre à visée de production de cannabinoïdes. Et d’obtenir un cadre cohérent et ambitieux pour ce secteur en France,  afin de s’inscrire parmi les pays leader en Europe.

Les producteurs qui sont portés sur la fleur ?
Que ce soit la fleur ou l’extraction d’actifs, en tous cas, ce sont des itinéraires qui n’ont juste rien à voir avec la production industrielle, comme le chanvre textile ou fibre. C’est la même plante, mais ça n’est pas du tout la même utilité, la même destination, ni la même façon de produire. Les variétés sont différentes, celles au catalogue, pour 95% ou 98% d’entre elles, ne sont pas du tout adaptées pour faire de la production de cannabinoïdes à fort rendement. Elles ne sont pas exemptes de cannabinoïdes, mais le rendement est médiocre.

« La réalité, c’est qu’on ne se sentait pas représenté en tant que professionnel ou futur professionnel du cannabis en France »

95 % ?
Oui, 95% du catalogue qu’on nous propose c’est du catalogue monoïque, donc pas du tout adapté pour faire de la fleur, la dioïque peut faire de la fleur, ce n’est pas du féminisé, ce n’est pas de la bouture, dans les graines que vous recevez, que vous allez planter, il y a 60% de mâles, 40% de femelles, donc à la fin il reste 40% des pieds du champs après sexage des plants.

Et par rapport à ça, c’est deux process de fabrications, deux agricultures différentes ?
Oui, c’est deux agricultures relativement différentes, l’une avec de très grandes surfaces, qui est hyper mécanisée, avec une visée industrielle. Ça, c’est pour le textile, on va chercher de la fibre. Effectivement, il faut un outil industriel qui soit adapté. Et nous, on est plus sur un modèle de moyennes et de petites surfaces, avec encore beaucoup de recours à de la main d’œuvre, parce que tout n’est pas automatisable, mécanisable. La fleur est beaucoup plus sensible que le reste du plant, il faut être relativement précautionneux avec le produit.

Ça reviendrait à comparer le monde agricole d’après-guerre, et le développement du monde agricole d’aujourd’hui autour du bio, autour de valeurs comme la permaculture, la biodynamie… on peut les comparer à ça ?
C’est un modèle de diversification d’agriculteurs qui sont déjà installés ou en cours d’installation avec une diversification (d’avoir plusieurs cultures). La monoculture, ça ne marche plus, c’est plus un modèle économique qui ne fonctionne pas à l’heure actuelle, et qui n’a pas d’intérêt écologique, c’est nul, le renouvellement cultural est complément limité.

Un agriculteur qui voudrait se lancer dans la fabrication de fleur et le développement des cannabinoïdes, vous ne lui conseillez pas de ne faire que cette activité ?
C’est mettre tous ses œufs dans le même panier, pour un agriculteur c’est dangereux. C’est super de se spécialiser sur quelque chose, mais ç’a toujours une part de risque, et quand on voit le marché du CBD, comment ça évolue, on est sur un marché hyper volatile, et puis même au niveau de la rotation cultural, et faire que de la spécialisation ce n’est pas forcément bien. Il faut quand même avoir un modèle où il y a une certaine rotation des cultures, même s’il y a une spécialisation sur deux ou trois cultures, c’est intéressant d’avoir de la diversité.

« Pourquoi on s’est réuni ? Une absence totale de volonté des syndicats et des interprofessions en place de développer le secteur des cannabinoïdes en France »

En tant qu’association, comment vous-êtes vous réunis et comment intervenez- vous ? 
Pourquoi on s’est réuni ? Une absence totale de volonté des syndicats et des interprofessions en place de développer le secteur des cannabinoïdes en France. Il y a un peu plus d’un an, on avait l’arrêt « kanavape » qui avait dit que c’était pas illégale de commercer des phytocannabinoïdes (des cannabinoïdes issues des plantes de cannabis NDLR). On est en train d’accepter que ça se produise partout en Europe, et à nous, on explique que la fleur est un déchet et qu’il faudrait la jeter… On nous explique aussi que les agriculteurs ne s’en sortent pas. Mais j’ai l’impression qu’on n’essaye pas de leur trouver des solutions, en tous cas on ne les aide pas à avancer, et à se diversifier vers des productions à valeur ajoutée. Donc nous notre tâche, c’est de reprendre la jurisprudence qui était en place et d’ouvrir un cadre juridique, législatif favorable à la culture du chanvre actif en France.

D’accord, et aujourd’hui en deux ans d’existence, vous sentez qu’il y a une évolution ? vous avez des partenaires ? Vous dialoguez avec des institutions et des législateurs ?
Oui, on a été reçu à l’Assemblée nationale. On ne va pas dire que non tout est pourri, ça serait mentir, mais c’est très difficile d’avoir des interlocuteurs, d’être auditionné sur ce sujet-là. L’interprofession récupère tous les sujets, alors qu’Interchanvre, à la base, est accès sur le chanvre fibre. Interchanvre disait que les cannabinoïdes n’avaient pas d’intérêts. Revirement de position aujourd’hui : ils nous expliquent que l’industrie du cannabinoïde doit se développer en France, alors que jusqu’ici, ils ont tout fait pour la ralentir. Interchanvre est aujourd’hui un des interlocuteurs privilégiés du régulateur, de la MILDECA (Mission Interministerielle De Lutte contre les Conduites Addictives NDLR), du ministère de l’agriculture, de l’intérieur sur ce sujet.

« Interchanvre est aujourd’hui un des interlocuteurs privilégiés du régulateur, de la MILDECA »

On a proposé plusieurs fois d’être auditionnés, on se positionne en tant qu’expert de la question, puisqu’on a quand même une bonne base d’expertise au sein de l’association, on a plusieurs personnes qui sont des consultants européens ou internationaux. On peut apporter une vision du secteur des cannabinoïdes en France, on a quand même des opportunités, mais on nous explique fréquemment que on n’a pas assez d’expertises pour développer ça.

On peut dire que c’est un peu un dialogue de sourd, c’est mitigé, on espère que le Ministère de l’agriculture va plus se pencher sur la question sous ce nouveau quinquennat. Jusqu’ici, on est plus auditionné par le ministère de l’intérieur ou par la MILDECA que notre ministère de tutelle, qui est celui de l’agriculture.

Comment ça se fait ?
Parce que jusqu’ici on considère que le cannabis est un stupéfiant mais c’est n’importe quoi, on parle de rien là ! C’est méconnaitre complètement l’ensemble des usages qui sont fait de cette plante à travers le monde, ainsi que l’ensemble des parutions scientifiques de ces dernières décennies.

« Jusqu’ici, on est plus auditionné par le ministère de l’intérieur ou par la MILDECA que notre ministère de tutelle, qui est celui de l’agriculture »

Pour le moment vous luttez à mettre en place un dialogue, c’est ça ?
Ce qu’on a fait, c’est ouvrir un espace de dialogue, et défendre une ligne de propositions claires, on a déposé plusieurs QPC (question prioritaire de constitutionnalité, NDLR), plusieurs recours, on s’est opposé à toutes les décisions qui étaient forfaitaires, qui n’avaient pas vraiment de ressort. On a une vraie volonté d’être force de proposition et d’échange avec les institutions, on n’est pas là pour faire n’importe quoi. On demande un cadre qui soit cohérent, tant au niveau idéologique, technique que scientifique, qui permettrait d’avoir une filière d’excellence en France.

Aujourd’hui vous regroupez combien d’adhérents au sein de l’AFPC?
On était même pas une trentaine au départ. À l’heure actuelle, on est quasiment 300 adhérents, uniquement des producteurs de cannabinoïdes et notre avocat Maître Scanvic.

Vous sentez qu’il y a une évolution depuis la création de l’AFPC ?
Avec le renouvellement parlementaire et politique, j’ai du mal à me prononcer sur la volonté, la direction que va prendre ce quinquennat sur notre secteur. Au niveau parlementaire sur les derniers mois, il y a eu une vraie prise de conscience du retard accumulé, et du potentiel que la France a sur ce secteur. De manière générale, les députés, les élus locaux sont en soutien, donc j’espère que ça va perdurer et qu’on va arriver à concrétiser quelque chose de durable.

« On peut dire que c’est un peu un dialogue de sourds »

Il y a aussi cette expérimentation sur le cannabis thérapeutique, ça peut aboutir selon vous ?
Il faut bien différencier le free market, le CBD du médical. Il y a plusieurs leviers, plusieurs verrous, le principal était idéologique, je pense qu’il est en train de s’ouvrir, ça ne choque plus personne de parler de cannabis librement. J’ai pas l’impression que l’on soit au même stade qu’il y a 5 ans. Aussi, ce n’est plus un tabou comme avant de parler, de légiférer sur le cannabis, que ce soit cbd, médical, ou récréatif peut être demain. Il y a une vraie prise de conscience de tout le monde, et des différents usages de la plante, il y pas que drogue et défonce. C’est moins clivant qu’avant…

Vous pensez que cette plante est moins diabolisée ?
Moins diabolisée, soyons un peu plus ambitieux… Qu’elle puisse être reconnue et qu’il y ait une réelle ambition autour du secteur, de la reconnaissance, du développement. La réalité, c’est que les pouvoirs publics ont non seulement le pouvoir de légiférer, mais aussi le pouvoir d’axer le développement d’un secteur par l’investissement, il y a plusieurs leviers qu’ils peuvent activer. A l’heure actuelle, on est soumis à deux freins : celui du manque d’investissements, parce qu’on investit tout de notre poche, il y a peu d’investisseurs privés, et absolument aucun investissement public, C’est regrettable, quand on voit que nos voisins européens peuvent accéder à des subventions européennes et développer leurs projets…

Vous pensez que la situation que nous traversons aujourd’hui va perdurer ou s’améliorer?
J’espère qu’on va avoir une amélioration, on peut voir que le meilleur, à nous de jouer notre rôle, d’être source d’informations et de propositions. C’est ce que je rappelle à chaque fois qu’on a l’occasion d’être auditionné, on est pas là pour faire n’importe quoi, on est des entrepreneurs, des agriculteurs. On est là pour produire, pour répondre à un marché qui a besoin de matière première et au delà de ça, pour montrer aussi le savoir faire français en terme de qualité, bio, traçabilité, une vraie chaîne de valeurs, et que le consommateur ait une visibilité sur ce qu’il consomme. À l’heure actuelle, ce n’est pas le cas dans le secteur du CBD.

Comment vous projetez-vous en tant qu’association ?
Notre but, c’est d’accompagner cette évolution, par des discussions avec d’autres syndicats. On est là en tant que “syndicat” pour apporter du soutien aux producteurs, continuer de défendre le milieu de la production, et aussi être force de relation avec les autres syndicats, discuter de l’avenir de la filière et de son développement, on est là pour structurer, je pense que c’est le principale rôle des syndicats à l’heure actuelle.

L’AFPC est un outil d’accompagnement pour ses adhérents, c’est ça ?
Oui, c’est tout un nombre de services qu’on propose, notamment avoir accès à des fournisseurs avec des partenariats pour payer moins cher, de l’accompagnement juridique et technique. C’est de la transmission, du partage, de l’échange, un rôle structurant qu’on essaye d’apporter à nos adhérents.

« Actuellement, on est sur une logique unique : celle du prix, c’est le maître mot »

Dans les bureaux de tabac, ou chez les distributeurs de fleurs, on voit très rarement des produits français, comment pensez-vous agir sur ce problème ?
Il faut poser la question aux distributeurs. Pourquoi ne pensent-ils que par le prix et non par le produit ? Je ne sais pas, c’est compliqué. On a signé des accords avec les deux autres syndicats, le Syndicat du Chanvre et UPCBD, pour infléchir sur le secteur et faire prendre conscience aussi à ces acteurs, qu’importer des produits de “Petahouchnok” sans savoir d’où ça vient, pas cher, c’est d’accord, mais il y a une autre réalité, celle de la production française et qu’on peut se fournir à coté de chez soi, faire travailler en local. Au niveau des distributeurs actuellement en place, ils ne voient pour la plupart que la marge. On est tout le temps en train de discuter du prix.

Quand on voit les produits qu’ils proposent, bon je vais pas me faire des amis en disant ça, c’est de la merde à 90%. On en a déjà discuté avec plusieurs distributeurs pour comprendre dans quelle logique ils s’inscrivent et essayer peut-être de rationaliser tout ça et travailler de manière cohérente ensemble. Actuellement, on est sur une logique unique : celle du prix, c’est le maître mot. Les coûts de production chez nous ne sont pas les mêmes que dans le sud de l’Italie, en Pologne, ou en Uruguay. On ne peut pas rivaliser. Aussi, il faut savoir que les Suisses et les Italiens, ça fait 5 ans qu’ils sont sur le secteur, ils ont déjà rentabilisé leurs investissements, donc ils peuvent faire tomber les prix, même si c’est à leurs défaveurs.

« Les coûts de production chez nous ne sont pas les mêmes que dans le sud de l’Italie(…) On ne peut pas rivaliser. »

Nos coûts de production sont bien plus élevés que chez eux pour l’instant car tous les investissements sont réalisés de notre poche, c’est compliqué. Mais on propose un produit qui est aussi différent, un produit bio, et dont on peut assurer la traçabilité, de la graine au produit fini. Quand j’entends qu’il y a des distributeurs qui téléphonent à des adhérents pour acheter des kilos à 80 balles, c’est n’importe quoi.

Il y aussi les rinçages, des ajouts d’isolats, de distillats, de terpènes…
On l’a dénoncé plusieurs fois parce que ça commence à être problématique, le modèle est simple : on achète de la fleur à 1 % de THC aux États-Unis ou en Uruguay, on la wash (méthode consistant à « laver » le chanvre d’une certaine quantité de cannabinoïdes NDLR) pour faire tomber le taux à 0,2 ou 0,3 %. Derrière, comme la fleur n’a plus rien dedans, ils ajoutent du distillat ou de l’isolat, et ils remettent un peu de “sent bon”, car quand on la passe au CO2 il n’y a plus de terpène, donc il faut en remettre.

« Nous, on veut proposer des produits naturels et bios, sans aucune manipulation. »

On obtient la saveur qu’on veut, le taux qu’on veut, mais c’est un produit qui n’a rien à voir avec ce dont on parle. Nous, on veut proposer des produits naturels et bios, sans aucune manipulation. C’est là-dessus qu’on va se positionner.
On est bio, traçable, transparent, on est pas là pour faire et dire n’importe quoi, mais pour produire quelque chose et le vendre. Il n’y a pas cette industrie du “washage” ou du “terpeniquage” chez nous.

C’est carrément du grand n’importe quoi, moi j’ai vu ça quand j’étais en Suisse, ça m’a fait mal au cœur. Tu as passé 4 mois à les faire pousser, à bichonner tes cultures, tu as fait un super boulot et à la fin on te le démolit au wash et on te dit que c’est bon, on peut vendre ça en FRANCE. On invite tous les professionnels du CBD à penser à la question de la production française et de vendre des produits locaux bio et tracés. On voit qu’il y a de plus en plus de boutiques qui ouvrent, c’est un commerce florissant.

« On invite tous les professionnels du CBD à penser à la question de la production française et de vendre des produits locaux bio et tracés. »

Les surfaces en France vont être multipliées par deux cette année pour la culture des cannabinoïdes. On a doublé le nombre de producteurs qui vont partir en culture cette année. Il y a un vrai potentiel au niveau de l’approvisionnement français et des fleurs françaises pour la saison qui arrive. On est dans une démarche saine et on travaille au développement d’une belle filière française.

close

Ne ratez rien de l’actualité du chanvre et du CBD, inscrivez-vous à la Zeweed Newsletter!

Journaliste de 42 ans autodidacte, Julio écrit régulièrement pour
Technikart depuis 2015, mais aussi pour Grand Seigneur et pour des sites
spécialisés (droits, relations internationales...).
Pour lui, l'écriture se résume à "Porter sur le monde un regard sans
jugement et sans haine". Un pari qu'il relève régulièrement.

Previous Story

La revue de presse

Next Story

Jo & Flo, association de bienfaiteurs

Latest from France