Petite plongée dans les lyrics fumeuses du hip-hop made in USA et fait en France, à la gloire de la marijuana… Mais pas seulement. Puff Puff Pass !
On le sait depuis que le rap existe : la Weed est un élément important de cette culture, qu’il soit consommé ou évoqué par les artistes (souvent les deux, d’ailleurs). Pas question ici de référencer l’intégralité des textes sur le sujet, mais plutôt de surligner les plus drôles, les mieux écrits ou ceux qui portent une réflexion intéressante sur ce sujet vieux comme le monde (car, comme chacun sait, on se défonçait déjà dans l’Antiquité).
Aux États-Unis, si les premiers textes sont plutôt à tendance éducative et montrent une forte tendance morale quand il s’agit de drogues (on se souvient du fameux « White Lines (Don’t Do It) » de Grandmaster Melle Mel), dès les années 1980, l’apologie de la marijuana fait son apparition. Les old timers se souviennent du duo EPMD (l’acronyme de Erick & Parrish Making Dollars) qui, dès son premier album sorti en 1988, Strictly Business, évoquait « Jane », une femme qui fait tourner les têtes.
OG du ganja rap
Au cas où on aurait un doute, le titre « sample » le fameux « Mary Jane » de Rick James. C’est le début d’une saga pour E Double et PMD qui sortiront un « Jane » numéroté (2, 3, 4, 5, 6, 7 !) pendant vingt ans, sur chacun de leurs albums contenant tous le mot « Business » (Unfinished Business, Business As Usual, Business Never Personal, Back In Business, Out Of Business et We Mean Business), prouvant qu’ils ont de la suite dans les idées.
On ne reviendra pas sur le fameux titre de NWA, « Express Yourself », dans lequel Dr. Dre se vante de ne pas fumer d’herbe, pour revenir en solo quelques années plus tard, en 1992, avec l’album The Chronic, une ode à la Weed, suivi en 1999 de l’album 2001, dont la seule illustration est une feuille d’herbe. Seuls les idiots ne changent jamais d’avis, on l’a toujours dit.
Eazy-E, membre fondateur de NWA, a, lui, toujours été sur la même ligne, signant en 1993 « Down 2 Tha Last Roach » : une réponse à Dre où il se vante d’une conso intensive : « And don’t forget, we still getting’ higher than a motherfucker ! », vantant le pouvoir hydroponique du « Skunky funky dookie doobie ».
Snoop Dogg, dès son premier album produit par Dr. Dre, toujours en 1993, a mélangé les produits avec « Gin and Juice » : « Rollin’ down thе street, smokin’ indo, sippin’ on gin and juice ». Il a enfoncé le clou en devenant brièvement Snoop Lion, en 2012, lors d’une conversion rasta courte comme un mégot ; l’occasion d’un album en 2013, coproduit par Major Lazer : Reincarnated.
Cypress Hill, le groupe de B-Real, Sen Dog et Mixmaster Muggs, a bâti sa carrière sur l’appréciation de la Weed, faisant la couverture du fameux mag’ US High Times (une première pour des rappeurs), et les Blunt Brothers Method Man & Redman sont carrément passés sur grand écran avec « How High », dont le sujet n’est pas difficile à imaginer à la lecture du titre.Kid Cudi, avec « Marijuana », a choisi de vanter les mérites de cette herbe qui le rend heureux, ces « pretty green buds » qu’il apprécie tant et qui l’ont aidé à décrocher de l’alcool (même s’il avoue « ne pas pouvoir oublier Grey Goose »).

Afroman, avec son hit de 2000, « Because I Got High », a en revanche développé un point de vue critique : « J’ai bousillé ma vie parce que je me suis défoncé / J’ai perdu mes gosses et ma femme parce que je me suis défoncé. » On est loin de la sainte trinité glorifiée par Lil Wayne dans un de ses classiques : « Pussy, Money, Weed ».
Le rap français déclare sa flamme à la Weed
Et en France ? La conso y est forte et donc, en toute logique, la présence cannabique dans les lyrics atteint un fort taux de concentration : de NTM et son fameux « Pass pass le oinj » (« Y’a du monde sur la corde à linge ») à Raggasonic, leurs frères d’arme et de bong qui ont prôné la légalisation dans plusieurs morceaux, en passant par de nombreux autres.
On se souvient même d’un groupe oublié, signé sur le label indé Big Cheese, nommé Schkoonk Heepooz. Et qui a oublié le plan retraite de Doc Gynéco, invité en feat par Ärsenik sur « Affaires de famille » en 1998 ? « Un coffee shop, une casse pour mon cop, Madame / Je cotise pour ma retraite à Amsterdam. » Les ambitions simples d’un fumeur de Weed, en somme.
Mais si le Nord a transmis le message de la Weed, Marseille n’est pas restée en chien : sur Ombre est lumière (1993), IAM a vanté les louanges du « Shit Squad »… sans qu’Akhenaton et Shurik’n en soient consommateurs. AKH/Oncle Shu : « Allez, goûte ça mon fils / Deux barrettes et je parie que tu te prends pour Aménophis / Mmh, non merci. Et toi Jo ? Non de même / Cela n’empêche pas que l’on approuve quand même / Ils sont nos amis quoi que j’avertis / Sors ta plaque et le Shit Squad est de la partie ! » La morale de l’histoire ? « Beaucoup ne voient pas que la légalité cache des produits analogues : alcool et tabac sont des drogues. »
La suite (car il y en a une), on la trouve dans le premier volume des fameuses Chroniques De Mars (1998) : trilogie de compilations mettant en avant les talents des rues marseillaises. Nul n’a oublié le mythique « Le retour du Shit Squad » rappé par un collectif puissant (Fonky Family, Faf Larage, 3e Œil, Freeman, K-Rhyme Le Roi et Sentenza aka AKH).
Don Choa lance : « Ici on est à Marseille, mon frère / Sortis tout droit du contener / Le produit qui te met à l’envers / Tu flaires les joints mieux que les chiens de la douane volante / Fume des mixtures à base de boulettes brûlantes. » Sentenza réplique : « Si ganja il y a chez toi, gringo / Elle sautera au nom du père, du fils et du Sentenza, amen / Je serai sec si tu n’es pas chaud, prépare un bon space gaspacho. »
C’était en 1998. Quatorze ans plus tard, le redoutable lyriciste Hugo TSR balance : « Coma Artificiel » et évoque les addictions avec plus de noirceur : « On a le blues, les poumons calcinés / Demande à Nounours, c’est pas toujours de la bouffe sur la gazinière / Quand les cendars s’entassent, le foie est plein d’entailles / Moi et ma ‘teille c’est le grand amour, et tous les soirs c’est la Saint-Ballantines. »
Drogue douce et lyrics hard
En 2006, Sinik écrit « Mon pire ennemi » : un texte dans lequel il transforme le produit en un comparse maléfique : « J’ai qu’une envie, c’est qu’il me quitte, qu’on arrête de faire équipe / Quand je le fuis il me suit, quand je le fume il me quitte. » Le shit en prison ? « Un traître, une salope, en promenade les bagarres sont de sa faute. »
Ce point de vue moral, Kery James le développera lui aussi dans la chanson d’Idéal J : « Un nuage de fumée » : « Dans un simple joint ma rage je contiens […] / Un nuage de fumée infâme enfume ton âme / En vain tu essaies de semer les drames qui consument ton âme. » Nul n’est plus intransigeant qu’un fumeur repenti : « Pourquoi je ne pense qu’à me défoncer ? Pourquoi j’ai mal à le prononcer ? » se demande Vald, en 2018, dans « Rechute » ; morceau d’introspection, d’autocritique et de dégoût de soi bien moins léger qu’il n’y paraît au premier abord.
Nekfeu, qui a déserté le biz depuis quelques années, rappait avec désinvolture dans « Joint de culotte », inclus en 2014 sur son Black Album retiré de la vente (mais audible sur YouTube – Internet n’oublie jamais) ; des rimes mêlant sexe et spliff : « Yo, t’es éblouissante, roule un spliff avant les réjouissances / Je sais que tu désires ce petit plaisir avant la vraie jouissance […] / T’es tout le temps speed, tu goûtes mon shit / Prends un bout, roule et si c’est cool, on couche ensuite. » Le bon vieux temps ? Pas sûr.
Mad in France
Celui qui n’a jamais eu aucun complexe à franchir toutes les limites du bon goût, y compris sur le sujet qui nous intéresse ici, c’est bien évidemment Alkpote qui, dans « Amsterdam City Gang », rappe quelques lignes fumantes : « J’fume du fromage bleu, de l’amné trop bonne / Je reviens de ‘Dam et j’ai ramené trop d’drogues […] /Toi tu aimes consommer du matos low-cost / Moi c’est que de la frappe que je te propose. »
Caballero & JeanJass, eux, ont lancé le concept High & Fines Herbes (2020) : une série de vidéos de dégustation sur YouTube et une obsession pour ce duo venu du plat pays qu’est la Belgique. Dans « Meilleure vie » JeanJass rappe : « Ma meuf est bonne mon teuteu est crémeux / Pas besoin pour écrire, mais quand j’en ai j’écris mieux. » On retrouve d’ailleurs la formule High & Fines Herbes au menu d’un nombre conséquent de morceaux du duo : « Vie ordinaire », « 24 heures », « Dans le miroir », « Pompe à essence » et « Type plante » notamment.
PNL fait partie de ces groupes qui assument un passé dans l’illicite et l’ont documenté dès leur premier projet, la mixtape QLF (Que la famille), sortie en 2014. Dans le désormais fameux « Je vis, je visser », Ademo rappe : « On te fait le taga, on te fait la beuh / Tu viens du 16, on te fait la cess. » Car oui, les « ienclis » du 16e arrondissement de Paris semblent plus intéressés par la poudre blanche que par les plantes vertes. Arrivés au sommet de la gloire (et de la tour Eiffel pour le clip), Ademo et N.O.S. sortent « Au DD », et ça bédave one more time : « Sur ton cœur j’fais trou de boulette […] / Au DD, je la passe, la détaille, la pé-cou, la vi-sser, des regrets devant ton bébé. » Précisons pour ceux qui ne connaissent pas bien ce duo fraternel, que PNL refuse de glorifier l’illicite et ont des lyrics entre regrets et repentirs, tout en assumant leur parcours.
Koba LaD, lui, s’est moins posé de questions. Capable de raconter ses astuces de dealer lors de ses premières interviews, il est l’archétype du rappeur perpétuellement en position high, un joint à la main et le sourire aux lèvres. Ainsi, en 2020, dans « Bedodo » (sur l’album Détail, 2020), il affirme : « Pour dodo, je fume quatre bedodos » (« de beuh », précise-t-il).
Guère moins maladroits, certains passages de « No Pasarán », le morceau collectif anti-RN produit par Kore, qui évoquent le sujet THC. Si Kerchak parle vite fait du sujet (« Je vais voter à gauche, mais c’est pas que pour la léga’ du canna’ »), Zola met carrément les pieds dans le plat : après avoir proposé un octogone à Bardella, il lance : « Ferme les frontières mais la dope remontera de Marbella quand même. » Il a beau rajouter : « Donc tous les jours fuck le RN » pour se recentrer sur le sujet, le mal est fait et la rime cannabique pro-trafic fit couler beaucoup d’encre.
La dernière taf
Un peu de légèreté pour conclure, et enfin une présence féminine avec Theodora, chanteuse et rappeuse qui a fait sensation au récent Hyper Weekend Festival en interprétant une magnifique version acoustique de « Ils me rient tous au nez » avec Chilly Gonzales au piano. Celle qui se surnomme « Boss Lady » sur TikTok, a fait chauffer les streams avec son titre au son « bouyon » : « Kongolese sous BBL ». Entre deux rimes sur son anatomie (« Même si parfois je ne joins pas les deux bouts / C’est à cause de mon fiak, il éloigne trop mes genoux / Et mes gros seins me font souvent mal au cou. »), la Boss Lady évoque son état chlorophylle : « J’suis pétée sous Cali, pollen jaune Maya l’abeille. » Pour une artiste qui fait le buzz, quoi de plus naturel ?
