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Pedro Winter « J’ai pris la fête au sérieux dès mes 14 ans »

Figure tutélaire de la nuit parisienne, patron d’Ed Banger et compagnon de route des Daft comme de Justice, Pedro Winter raconte trente ans de fêtes et de musiques sans œillères. Entre nostalgie joyeuse et appétit intact de nouveauté, il reste le passeur d’une scène en perpétuel mouvement.

Entretien Guillaume Fédou

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« San Pedro » avait quasiment tout réussi dans une carrière dont il célèbre les trente ans cette année – ses premières soirées au Fumoir du Palace remontent à 1995. Dans ce mausolée des années 90 et 2000 qu’est devenu son célèbre bureau/disquaire Ed Banger de la rue Ramey (Paris 18), chambre d’ado éternel où s’amoncellent  tee-shirts, mugs, posters, K7’s, badges, sneakers en série limitée et même flipper à son effigie (le tout sera bientôt condensé en un seul objet), il ne manquait qu’une seule pièce maîtresse : le portrait signé Pierre & Gilles dont il rêve depuis  toujours et auquel ZeWeed a enfin donné l’occasion de voir le jour. 

L’occasion de faire le point sur ce drôle d’oiseau toujours perché sur sa « Butte magnétique » de Montmartre où il travaille avec la plupart de ses potes depuis les balbutiements d’Internet, du temps où les modems 56 K faisaient un bruit sorti des enfers. Daft Punk, Justice, Oizo, Breakbot, Myd et bientôt Tatyana-Jane (voir page XX) lui doivent beaucoup, et sans s’enfermer dans une nostalgie même joyeuse, Pedro sait ce qu’il doit à ses Teachers et surtout aux artistes Ed Banger qu’il a si bien su mettre en lumière. Spoiler alert : le parrain de la « french touch » n’est pas vraiment adepte du « fresh teuch ».

Zeweed : Pedro, on a l’impression qu’en te proposant cette couverture avec Pierre et Gilles, on a touché un point sensible…
Pedro Winter : Hypersensible, vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point. J’en rêve depuis trente ans. Depuis cette lettre que je leur ai envoyée quand j’avais 19, et surtout celle qu’ils m’ont envoyée en retour, avec un cœur sur l’enveloppe et une carte postale de Sylvie Vartan dédicacée à l’intérieur… J’étais en larmes ! Et je suis encore tellement ému aujourd’hui… J’ai fait pas mal de trucs dans ma vie, des trucs réussis, d’autres moins – reçu des médailles, des honneurs – mais là, Pierre et Gilles, c’est la consécration. Je suis surexcité par cette journée. Nous avons rendez-vous à 15 heures, j’ai commandé un taxi à 14 h 30 pour le Pré-Saint-Gervais, on va être bon.

« J’ai fait pas mal de trucs dans ma vie mais là, Pierre et Gilles, c’est la consécration. »

Cette couv’ Pierre et Gilles, c’est comme si tu faisais une sorte de « coming out pop ». Après avoir flirté avec la house, l’électro, le hip hop, le métal, tu es un vrai poppy en fait ! Au sens noble du terme, celui de pop art…
Oui merci, c’est mieux ! Pourquoi pas la pop mais Pierre et Gilles, c’est assez niche au départ. Ils sont devenus populaires avec le succès, mais c’était d’abord une avant-garde avec les créateurs de l’époque – Kenzo, Castelbajac, Alaïa, Jean-Paul Gaultier, la bande du Palace… C’est ce que j’ai voulu récréer presque vingt ans après au fumoir du Palace : une tribu de gens tout aussi intéressants de la mode, de la jeune scène house française – Philippe Zdar, Dimitri from Paris, les Daft – et des skateurs qui ne pouvaient pas rentrer en boîte. On a réussi à faire en sorte que ces rencontres nocturnes n’aient rien de superficiel et qu’elles s’inscrivent dans la durée. Ma seule prétention aujourd’hui est de pouvoir durer. C’est un point commun avec Pierre et Gilles qui se sont rencontrés en soirée. Bientôt cinquante ans de couple et de travail en commun ! Et moi, je fête mes trente ans de carrière dans la techno!

Qu’est-ce qui te fascine autant dans leur travail, d’un point de vue iconographique ?
Tout ! La référence au christianisme dans leurs images pourrait choquer mais ils en jouent ; il y a toujours un filtre second degré, une sorte d’humour bienveillant, sans profanation… Ils développent une imagerie féerique et ludique qui court depuis les pochettes de Deee-Lite, Daho jusqu’à aujourd’hui. Ils font tout à la main, sans aucune IA pour les aider. Ce que j’aime aussi chez eux et qui m’inspire au quotidien, c’est leur absence totale de frontières : ils aiment autant Zahia dont ils font une icône contemporaine, que Madonna, l’icône intemporelle… Je me reconnais là-dedans : je suis aussi à l’aise quand je joue avec Chloé Caillet dans un festival underground à Marseille que quand je m’éclate avec Bob Sinclar aux Vieilles Charrues devant 60 000 personnes… Ce côté transversal caractérise notre vision commune de la pop.

Avec cette passion pour Pierre et Gilles, on imagine que tu prenais soin des visuels pour tes premières soirées aux Folies Pigalle, puis au Palace…
Bien sûr, on cherchait à tout prix à attirer l’œil sur nos visuels pour les soirées « Hype » : on achetait des Playboy vintage ou des Lui, rue des Archives, avec mon ami La Shampouineuse [le graphiste Michel Poulain – NDLR] ; on trouvait des vieilles pubs hi-fi des années 1970 avec des gens sur des canapés – ça a fait mouche. On a développé un champ lexical très rétro-futur qui a fait école.

Comment un gamin d’à peine 20 pouvait-il à ce point prendre la fête au sérieux quand tous les autres ne pensaient qu’à s’amuser?
Figure-toi que j’ai pris la fête au sérieux pour la première fois de ma vie quand j’avais 14, en stage de tennis à Pessac ! J’ai joué « What is love» de Deee-Lite trois fois d’affilée sur un lecteur K7 dans le club house. C’était un de mes groupes fétiches de l’époque qui avait fait sa pochette avec Pierre et Gilles, justement, et wow, le kif total ! J’ai découvert ce qu’était le take over d’une fête et, à l’évidence, j’avais ça dans le sang. Il faut dire que ma mère organisait beaucoup d’événements pour RTL, dont elle gérait les relations publiques, et m’embarquait souvent avec elle. En tout cas, c’était une révélation : j’étais meilleur aux platines qu’au collège.

Beaucoup de fêtes mais très peu de défonces!
Zéro défonce même, à 14 bien sûr mais après encore, jusqu’à aujourd’hui… Est-ce que prendre trois Guronsan fait de moi un junkie ? Bon, après, je ne me place pas en chevalier blanc : je ne dirais pas que la fête est plus folle sans alcool, mais moi, j’étais plus souvent sur le dance floor que dans les chiottes ou vautré dans le carré VIP… Chacun son truc. Sans alcool en revanche, c’est mieux d’aller dans des endroits avec de la bonne musique ; tu n’abaisses pas ton seuil de tolérance si facilement. C’est pour ça que j’allais aux Folies, au Rex, avec des musiques qui ne passaient pas à la radio et encore moins à la télé… J’ai trouvé mon bonheur en club.

« La toute dernière fois que j’ai fumé du THC, c’était sur le tournage de “Revolution 909”… gros bad trip ! »

Un bonheur que le clubbing t’a bien rendu, puisque tu es vite devenu un personnage de la nuit parisienne, et bientôt au-delà du périph’ et des frontière…
C’est-à-dire qu’avec mon 1,92 m et mon look de club kid, je suis resté plus facilement que d’autres dans la tête des gens. Et puis ce nom, « Pedro Winter », est devenu une sorte de marque… J’ai gardé le prénom que mon frère m’avait donné au Venezuela quand nous y habitions et, avec ce curieux « Winter » accolé, c’était facile à mémoriser. On ne sait pas d’où vient ce nom Winter. Il manque un grand-père dans notre arbre généalogique, si quelqu’un a une piste…

En parlant de piste, j’imagine que tu es vite passé de club kid à organisateur?
Je sortais beaucoup aux soirées « Wake Up » du Rex Club organisées par Laurent Garnier. J’y allais en clubbeur juste pour danser, et aux soirées « Xanadu » de Fred Agostini qui étaient un véritable intermédiaire entre club et rave. Des raves avec des meufs, si tu préfères, qui se passaient dans des endroits rave mais avec un accueil club. Le mix parfait ! C’est ce que j’ai essayé de reproduire aux Folies, puis au fumoir du Palace – avec une certaine réussite, il faut bien le dire. Mais quand « Xanadu » a changé pour devenir « Respect » au Queen, je devais bosser avec eux ; j’ai même fait le premier rendez-vous avec Philippe Fatien, le boss du Queen, sauf que deux jours après, j’ai déjeuné avec Thomas [Bangalter] qui m’a proposé de travailler avec les Daft et… devine quoi ? Je suis parti avec les Daft ! Mieux valait être le troisième Daft que le quatrième Respect [rires].

De l’extérieur, on avait l’impression que les Daft étaient toute une bande et pas seulement un duo… Je parle de la fin des années 1990, avant les casques, quand tout le monde était encore humain…
Oui, c’est vrai, les Daft étaient une bande, avec Jess & Crabbe, Antoine Kenobi, Gildas [Loaëc, créateur du label Kitsuné, NDLR], Serge Nicolas… Moi, je suis arrivé après, avec DJ Falcon, nous étions des pièces rapportées. Avant de rencontrer Thomas chez Radio FG et de travailler avec lui, nous ne nous connaissions pas. Et là, d’un coup, je me retrouve dans un club très fermé, avec deux têtes pensantes : Thomas et Guy-Man, qui avaient une grosse envie de contrôler le récit – rien ne sortait, on était comme un noyau dur incassable. C’est cette confidentialité qui a fait le succès des Daft, car elle était avant tout un refus de la moindre compromission. Moi, j’étais comme à l’école avec eux : je suis arrivé pour le premier album Homework (1997) – contrairement à Justice, pour lesquels j’étais là au tout début.

« Après les concerts, on entend des jeunes dire : “Mon grand frère me saoulait avec Ed Banger et maintenant, c’est moi qui suis dedans.” »

En parlant de Justice, on se souvient de leur album A Cross the Universe, une parodie en VF du film Spinal Tap (Rob Reiner, 1984) qui racontait leur tournée US que l’on imagine plus rock’n’roll que celle des Daft, avec pas mal de défonces en backstage… Et c’est le moment de te poser la question Zeweed : es-tu adepte du cannabis ?
Pas du tout ! Même si j’adore l’odeur, l’effet n’est pas pour moi. Comme tous les ados, j’ai tiré des lattes quand ça tournait, mais j’ai vite compris que c’était par pur mimétisme. Plus récemment, j’ai essayé les gouttes de CBD pour chiller, mais je chille naturellement… La toute dernière fois que j’ai fumé du THC, c’était à L.A. sur le tournage du clip de « Revolution 909 » des Daft par Roman Coppola. Toute la scène rave du coin s’est amenée pour faire de la figu’ et, forcément, il y en a un qui a sorti un bang sur lequel j’ai tiré une énorme latte… Gros bad trip, j’ai vraiment cru que j’allais mourir, mais heureusement, Guy-Man m’a accompagné au bout de ce bad trip et il a trouvé une canette par terre pour jouer au foot, ce qui m’a ramené à la vie ! Pour revenir à ta question, les tournées Justice étaient plus folklo que celles des Daft, surtout en coulisses, mais ce n’est un secret pour personne, on en a même fait un film.

On a l’impression, à t’entendre, que le Pedro défricheur, toujours excité par la nouveauté, le futur, est devenu nostalgique…
C’est l’âge ! Mais je n’ai jamais rien eu contre la nostalgie. D’abord, je pense que notre génération est attachée au passé car on a grandi à une époque charnière, un pied dans le xxesiècle et l’autre dans xxie. Autrement dit, j’ai passé vingt-cinq ans dans chacun des deux siècles, assistant au déclin du physique et à l’avènement du digital. Avant, il fallait une décennie pour voir du changement. Là, en un an et même dans les mois à venir, tout va changer. Chat GPT, Apple qui annonce des AirPods qui vont traduire en direct… La science-fiction qui nous faisait rêver quand on regardait Ulysse 31, est devenue une réalité. Donc la nostalgie est utile car elle permet de comparer ce qui sort aujourd’hui par rapport à ce qu’il y avait avant.

Malgré ce coup d’œil dans le rétro, tu restes encore curieux, tout de même. Tu signes Tatyana qui semble en phase avec la Gen Z…
Oui, Tatyana Jane, qui va sortir son premier album en 2026. Mais regarde, Myd touche déjà beaucoup les nouvelles générations. Je n’oppose pas le passé et le futur, et ne serai de toute façon jamais blasé, toujours excité par la nouveauté. L’idée est moins d’être à la mode que de persévérer ce qu’on aime. Et jusqu’à présent, les gens nous suivent : les nouveaux fans d’Hyperdrama de Justice (2024) sont les petits frères et sœurs de ceux qui écoutaient leur « D.A.N.C.E. » dans les années 2000, et c’est beau à voir. Après les concerts, on entend des jeunes nous dire : « Mon grand frère me saoulait avec Ed Banger et maintenant, c’est moi qui suis dedans. » De 2003 à 2025, ça fait un joli voyage…

Tu as toujours navigué entre l’underground et le mainstream, sans complexe…
Parfaitement, comme Pierre et Gilles, qui vont commencer à nous attendre si on parle trop. J’ai toujours assumé un côté FM, radio friendly dans les prods Ed Banger qui venaient souvent de l’underground le plus radical. Avec DJ Mehdi qui était le premier DA du label, on ne s’est jamais posé aucune barrière. Et, pour ma part, j’ai toujours privilégié les tracks dansants, plus écrits, plus musicaux ; c’est ce que j’ai toujours cherché. Donc, quand on a lancé Ed Banger dans les années 2000, on voulait un peu de tout ça, puisqu’on sortait d’une époque qui avait bouffé de la musique électronique, du rap et aussi les Strokes… Tu rajoutes une imagerie metal et tu obtiens du heavy metal disco qui est l’ADN du label. Allez, go ! Le taxi est là.

Dictature, le mode d’emploi d’Olivier Cachin

L’autoritarisme a le vent en poupe. L’occasion de se replonger dans un voyage culturel où le totalitarisme a servi de carburant à la littérature, à la musique ou au cinéma. Trois visions différentes, mais un même fil rouge : l’autoritarisme comme cauchemar, satire ou pop -song électro. Un voyage culturel où le totalitarisme devient miroir déformant de nos sociétés.

Par Olivier Cachin

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L’Amérique sous la botte

Le Maître du haut château (The Man In The High Castle)
Philip K. Dick, 1962

« C’est en 1947 qu’avait eu lieu la capitulation des Aalliés devant les forces de l’axe. Hitler avait imposé la tyrannie nazie à l’est des États-Unis, l’oOuest avait été attribué aux Japonais. » Tel est le point de départ d’un des romans phares de Philip K. Dick, le plus visionnaire des créateurs de science-fiction. Dans cette uchronie des années 1960’s (le livre date de 1962), on trouve quelques détails étonnants, comme ce personnage présenté comme « le seul qui ait l’air normal » dans l’appareil d’État nazi dirigé par Martin Bormann et qui se nomme… Baldur von Schirach.

Screenshot

« Je ne suis pas un intellectuel, le fascisme n’en a pas besoin. Ce qu’il faut, c’est de l’action », avance un des personnages de ce roman. Le monde de demain ici évoqué est un monde où les minorités ont été exécutées (les Juifs comme les Noirs et les personnes handicapées), tandis que la technologie allemande a permis de conquérir la planète Mars.

Le but de Dick n’est pas de donner les clés de ce futur cauchemardesque (son livre ne nous dit pas qui prendra la tête du parti nazi après la mort de Bormann) ni si les fascistes teutons feront la guerre à leurs alliés japonais. Après des premiers romans destinés au grand public, voilà que cet auteur majeur entre dans la cour des grands avec cette stupéfiante description d’une Amérique à terre, vassalisée et colonisée, comme un boomerang karmique qui venge en mode fiction tous les peuples humiliés par les arrogants Yankees dans le monde et à travers les âges.

Le dictateur veut des vacances

« The Dictator Decides »
Pet Shop Boys, album Super, 2016

Comment raconter la dictature ? Et quand on hurle à la dictature sans être inquiété, n’est-ce pas le signe qu’on ne vit pas sous le joug d’un dictateur ? Huit ans avant l’avènement de Trump 2, en bonne voie pour être légitime possesseur de ce titre marqué du sceau de l’infamie, Neil Tennant et Chris Lowe, alias les Pet Shop Boys, proposaient sur l’album Super une chanson aux multiples interprétations : « The Dictator Decides ».

Plantons le décor : le dictateur d’un pays qui n’est jamais nommé, exprime sa lassitude et son envie de quitter le pouvoir. Au fil des couplets, on devine la terreur et la brutalité qui accompagnent son règne : des opposants qu’il ne peut pas libérer, tout en sachant que la paix n’arrivera pas tant qu’ils sont en prison ; des discours délirants auxquels lui-même ne croit pas tant ils sont remplis de faits inventés (aujourd’hui, on dirait fake news) ; et une armée qui le soutient comme la corde soutient le pendu.

Pet Shop Boys Super

« My facts are invented / I sound quite demented » : voilà qui nous ramène, via un raccourci spatiotemporel, à la réalité états-unienne. Neil a donné quelques clés pour mieux appréhender les mystères entourant ce texte magistral : « Clairement, nous avons plusieurs dictateurs à travers le monde au moment où nous parlons. Ce qui, je l’espère, est intéressant dans la chanson, c’est que ce dictateur-là veut lui aussi être libre. Il en a assez d’oppresser d’opprimer son peuple et souhaite s’évader, vivre sur une plage de la Méditerranée. Je ne sais même pas pourquoi j’ai pensé à ça, mais ça m’est venu à l’esprit : l’idée d’un dictateur qui veut jeter l’éponge, qui se sent pris au piège. » La dictature sur un tempo électronique anxiogène, c’est ça qu’on aime.

Fascisme intergalactique

Starship Troopers
De Paul Verhoeven, 1997
Avec Casper Van Dien, Denise Richards et Michael Ironside

La Terre, dans un futur présumé lointain. Notre planète est dotée d’un gouvernement mondial, une stratocratie colonisatrice qui envahit les lointaines planètes et dont les soldats vont se retrouver face à des cafards géants très agressifs. En surface : un film de SF à gros budget avec effets spéciaux gores à gogo. En sous-texte : la parfaite incarnation du fascisme et de la dictature dans un monde où seuls les citoyens militaires, ou l’ayant été, ont des droits.

Paul Verhoeven, dynamiteur des conventions depuis son Turkish Délices de 1973 qui révéla Rutger Hauer, réalise vingt-cinqquatre ans plus tard avec Starship Troopers, une œuvre d’autant plus subversive qu’elle pourrait passer inaperçue pour ldes esprits simples.

À l’attention de ceux qui cherchent la petite bête (ici, la grosse), quelques pistes : les uniformes des militaires de ce futur dystopique ressemblent furieusement à ceux des officiers nazis. Les propos génocidaires du chef des armées vis-à-vis des insectes géants rappellent la dialectique des colons américains face aux Amérindiens (« Un bon insecte est un insecte mort. »). Les lance-flammes de l’infanterie rappellent le napalm des GIs durant la guerre du Vietnam. Les flashs info, propagandistes à souhait, font penser aux très riches heures de la guerre du Golfe, qui fut traitée comme un laser show. Enfin, ces arachnides extraterrestres qui partagent un but commun ne seraient-ils pas… COMMUNISTES ?

La dictature de Verhoeven est d’autant plus terrifiante qu’elle est acceptée, voire revendiquée par une majorité de « citoyens » qui ne voient pas le problème de cette société à deux vitesses. On n’est plus dans le futur, ni en 1997, mais bien en 2025, où les martyrs de l’AmériKKKe sont passés de Martin Luther King à Charlie Kirk. Endoctrinement, fascination pour le leader suprême, impérialisme forcené : Starship Troopers est un pamphlet anti-impérialiste qui fustige la politique étrangère expansionniste des USAÉtats-Unis. Il fallait bien un Batave pour réussir un tel coup de poker et la majorité des bourrins américains n’y ont vu que du feu. Chapeau, Paul.

Straight edge : La tentation clean

De Rimbaud aux punks lyonnais, de Minor Threat aux Thugs, l’histoire du rock balance entre excès et ascèse. Le mouvement « straight edge » a choisi l’ascèse et en a fait un drapeau ; TikTok, une tendance. Mais peut-on vraiment faire trembler les murs avec un verre d’eau à la main ?

Par Patrick Eudeline

 

C’est drôle pour moi de m’y coller. Un sujet pareil… En effet, je n’ai pas la réputation d’être le garçon le plus clean de la Terre. Quand même, je comprends. Le clean est une ascèse, un idéal insurmontable. Un peu comme le dandysme. Mais à l’envers. Un peu d’histoire. Sans remonter à Diogène (le premier straight edge ?), Pythagore ou Voltaire (végétarien), les ancêtres et théoriciens du clean et d’une vie saine ont émaillé la philosophie. On l’a dit : clean, straight edge, il s’agit-là d’ascèse. Dérèglement de tous les sens rimbaldiens, cheveux verts et haschisch chers à Baudelaire, le « tout ce qui ne tue pas rend plus fort » de Nietzsche : voilà d’évidents ancêtres du « Sex, Drugs and Rock’n’Roll ». En face, Thoreau (redécouvert par les hippies) et d’autres prônent une vie saine et se préoccupent d’écologie. Le mouvement initié traversera tout le siècle. Jusqu’au straight edge ?

Straight edge – Starshooter band

Jazzmen bop junkies, poètes beat alcooliques ou défoncés, rock’n’roll naissant et ses amphétamines (de Hank Williams à Elvis), les années 1950 semblent lancer le bal de l’excès et de la déglingue. Quelques années plus tard arrivent pourtant, en chemisette, les Beach Boys et autres gentils garçons comme, au hasard, Bobby Vee, Fabian ou Frankie Avalon. Loin des mauvais sujets façon Vince Taylor ou The Pretty Things, loin surtout de la dope qui arrive en force. Ils sont clean. Cela ne durera pas. Le reste de la décennie n’est que défonce jusqu’au glam rock qui en rajoute une couche. Iggy, Bowie, Stones ! C’est « too much too soon » à tous les étages. Les années 1970 et le clean ? Non, pas vraiment. Quoique…

Punks sages

En pleine année 1974 sort un objet hors normes : le premier LP des Modern Lovers. A priori, ils ont tout pour entrer dans la famille camp et trash. Un son frustre, entre Velvet et Stooges, des textes qui se veulent près de l’os (« Pablo Picasso ne fut jamais traité de trou du cul. »), une production signée John Cale, l’ex-Velvet, et une voix, comme des mélodies qui évoquent irrémédiablement Lou Reed. Que de références au Velvet, ces chantres warholiens de la drogue et de la décadence ! Pourtant, The Modern Lovers, c’est quasi tout le contraire : Jonathan Richman, le leader, loin de la folie glitter, arbore de modestes sweat-shirts et porte le cheveu court et naturel – un refus total de l’artifice. Dès son premier interview, il clame : « Je porte des baskets et non point des platform shoes. Ma taille est celle que vous voyez. Je ne mens pas. Je ne me drogue pas et je bois de l’eau. Je suis un garçon clean et ordinaire, pas une superstar ou un monstre de foire. »

« Je ne mens pas. Je ne me drogue pas et je bois de l’eau. »  Jonathan Richman, The Modern Lovers

Tel est Jonathan. Un gars faussement simple, probablement autiste, comme beaucoup de ceux que la tentation clean interpelle. Le punk qui suit n’est pas connu pour être clean. Mais alors, que dire des intellectuels et discrets Subway Sect ? Anti-Pistols par excellence. Ou de Starshooter ? Français et plus encore : lyonnais ! Ils sautent partout comme de jeunes cabris, sourient aux anges et crachent sur drogues et alcool. Ils vantent, eux, les mérites de l’Ovomaltine. Les jeunes gens modernes succèdent au punk… Eh oui ! Nombre d’entre eux sont clean. Looks, pratiques… il y a assurément quelque chose en eux de ce mirage-là. Starshooter sera plus ou moins imité dans les années 1980 par les jeunes foufous de Blessed Virgins. Leur truc, proclament-ils, n’est pas l’Ovomaltine mais le Benco. Parlez-moi d’une nuance.

Un mouvement sous X

On en vient aux désagréables et bruyants Thugs : des tueurs, des voyous (« thugs ») que ces anciens employés de banque à tristes lunettes ? Armor ? Allons bon ! Ces Angevins baragouinent en anglais de pacotille et ont le triste privilège d’avoir été les premiers à monter sur scène en jogging. De plus, ils s’en vantent ! Laissons ces oubliés du rock dit alternatif et abordons le gros sujet : les Thugs étaient en fait des émules tardifs (1985) de ce qu’on appela le straight edge. En 1981, le groupe américain Minor Threat, qui donne dans le punk hardcore (en gros, plus bruyant, tu meurs), se fait remarquer. Le punk est déjà mort mais son onde de choc ne reflue pas. Minor Threat sont des punks mais sans la crête, le speed ou les excès de Sid Vicious. Ils reprennent la vision de Jonathan Richman, la naïveté et la gentillesse en moins, l’activisme politique en plus. Comme les Dead Kennedys, ce sont des révolutionnaires, des militants. Et pas vraiment de joyeux lurons.

« Les membres de Gojira préfèrent la sobre Lacoste aux clous et au cuir de leurs concurrents métalleux, sont végans et boivent de l’eau. »

Parce que sexe, drogues et tout le divin toutim détournent du combat politique, qui est le seul qui vaille. Cela rappellera à certains les « moines soldats » gauchistes des années 1970, ces trotskistes qui se méfiaient du couple parce que l’amour et le sexe éloignent de la révolution. Les gauchistes étaient déjà des straight edge mais sans la guitare électrique.

Henry Rollins, straight edger pur sang

« Straight Edge », c’est d’abord une chanson. L’origine du mot ? Une « straight edge », c’est une règle plate et graduée. Dès les années 1970, l’expression acquiert un autre sens : les videurs des concerts américains inscrivaient au marqueur un X sur la main des mineurs. Ainsi, les barmen savaient qu’il ne fallait pas leur servir d’alcool. C’est ce signe, ce X, qu’on a appelé le « straight edge ». Repris par Minor Threat, donc.

Drapeau noir

Hors du style de vie austère et militant, le straight edge n’admet qu’un seul vice : le skateboard – le sport, en général, est une valeur clean. D’ailleurs, le straight edge est contemporain de la vogue dans les années 1980 de la musculation. Ces jeunes gens sont des anti-Bowie, des anti-Sid Vicious. Vive le muscle ! Mais (puisqu’on parle muscles) la star du straight edge, c’est bien sûr Henry Rollins. Il y avait, dans la chambre de Virginie Despentes, un poster de Rollins : coiffé en brosse à la Fourcade, il était photographié sur scène, en un sobre noir et blanc. Grand ami de Ian MacKaye, le chanteur de Minor Threat, Rollins a commencé à s’imposer avec Black Flag (nous sommes toujours évidemment dans le registre du boucan hardcore) avant de continuer seul, en leader de son Rollins Band. Acteur de loin plus que Delon (la filmo’ est maigre), il se fait néanmoins remarquer (en 2009, dans la série Sons of Anarchy dans le rôle de A. J. Weston, le flic raciste). Chanteur, rock critic « fanzineux », scénariste, producteur, le garçon est multicarte. Passé par l’école militaire, il en gardera, selon ses dires, le sens de la discipline et du travail.

« Dans les années 1970, pas d’alcool pour les mineurs dans les concerts. C’est ce signe, ce X, qu’on a appelé le “straight edge”. »

Aujourd’hui, le straight edge n’est pas mort mais un peu quand même. Rollins continue sa carrière. Ian MacKaye a fondé Fugazi dans les années 1990 et le straight edge a toujours ses dévots et pratiquants. Comme souvent avec les mouvements issus du rock, il s’est enkysté et survit grâce à sa communauté fidèle qui ne raterait pour rien au monde un come-back de MacKaye. Mais, grosso modo, le mouvement n’est plus qu’une page de l’histoire, entre ska et batcave. Le straight edge est quasi mort, donc, mais le clean lui survit, jusqu’aux… clean girls.

Clean girls et clean boys

Tout est dans l’intitulé. Lisse, sage, sapée discret, l’ennuyeuse clean girl est dans la place. Les féministes n’approuvent pas : une nana, ça tape sur la table et rejette les codes et diktats (de discrétion, de soumission à l’esthétique girlie, etc.) du patriarcat. Les hommes ? Ils baillent d’avance. Ou les épousent.
Et les garçons clean, une tendance en vue née du straight edge ? Pas plus que cela. Cependant, je pense irrésistiblement à Gojira. Ils ne revendiquent pas le terme, certes, mais préfèrent la sobre Lacoste aux clous et au cuir de leurs concurrents métalleux, sont véganes, écolos et boivent de l’eau. En fait, tout y est, jusqu’à l’engagement politique. Le groupe est excellent, surtout quand il s’acoquine pour le meilleur avec des chanteuses d’opéra. Cela change de l’insupportable growl saturé dont abusent les vocalistes heavy metal. Excellents, donc, mais (pardon) ennuyeux comme la pluie.
Ce qui est le danger en général de cette tentation clean ou straight edge. C’est ainsi : bad boys, suicidaires et autres grands défoncés ont toujours fait plus rêver que ceux qui prêchent et s’économisent. Je finirai par cette confession du regretté Daniel Darc : « Mais si j’arrête, je chante avec quoi ? Je raconte quoi ? Regarde Elton John. Dès qu’il a stoppé la coke et le reste, il n’a plus fait que de la merde ! » Mais le Pete Doherty assagi d’aujourd’hui, s’il a pris 30 kilos, sort toujours de bons disques, non ? Je vous laisse en décider.

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Jimmy Cliff (1944-2025)

Pionnier du reggae, chanteur solaire et acteur culte, Jimmy Cliff nous a quitté à 81 ans pour rejoindre Peter Tosh, Bob Marley et Lee Scratch Perry au Paradis Rasta. Le Jamaïcain laisse derrière lui une œuvre immense. Notre hommage. 

James Chambers de son vrai nom, Jimmy Cliff arrive sur terre un 30 juillet 1944… dans une paroisse. Dans ses vertes années, le Jamaïcain grandira entre champs, églises et soundsystems improvisés. À 14 ans, il quitte la campagne pour Kingston, déterminé à faire entendre sa voix dans une capitale où les studios poussent comme des champignons. Après avoir tapé à pas mal de portes et éssuyé autant de refus, Jimmy finit par croiser le producteur Leslie Kong. Avec lui, Cliff enregistre “Hurricane Hattie”, qui est immédiatement un succès local. Rapidement repéré par Island Records, il devient l’un des premiers Jamaïcains à exporter le ska, puis le reggae, hors de l’île. Europe, Amérique du Sud, Afrique : partout où il passe, Jimmy Cliff incarne cette musique en pleine gestation, cocktail de revendication, d’humour et d’espoir qui n’a pas encore de nom : le reggae. 

Jimmy Cliff superstar

A la fin des années 60, Jimmy Cliff est déjà un artiste planétaire. L’album “ Hard Road to Travel” (1967) posera les bases de son style : des cuivres qui tapent, une voix lumineuse, des textes poignants. Puis viennent les chansons cultes : “You Can Get It If You Really Want”, “Many Rivers to Cross”, “Wonderful World, Beautiful People ou encore « Reggae Night ».

Si Cliff est vu comme un héraut pop du reggae, un  « vulgarisateur international » du style, il l’est devenu  sans jamais sacrifier ses convictions. Dans les années 80, l’album “Cliff Hanger” est récompensé d’un Grammy. En 2012, “Rebirth” signera son grand retour, couronné d’un succès critique et commercial. En quelque 6 décennies de carrière, Jimmy Cliff n’aura jamais cessé d’enregistrer et tourner. A 75 ans, il se produisait encore sur scène.

Craft et High tech’ 

Pour comprendre l’empreinte laissée par Jimmy Cliff, il faut entrer dans l’atelier sonore où se façonnaient ses disques. Ses premiers enregistrements sont captés chez Leslie Kong au studio Beverley’s, un endroit minuscule mais vibrant, où le ska se transforme peu à peu en rocksteady. Les musiciens qui l’entourent jouent souvent sur des guitares Fender, des basses Fender aussi (Fender Precision, précisément), et des batteries aux peaux détendues pour créer ce rebond grave emblématique de sa texture sonore. Les cuivres – trompettes éclatantes, saxophones chaleureux – sont captés dans des pièces minuscules, donnant ce son serré, presque compressé, typique des productions jamaïcaines de l’époque.
Plus tard, Cliff enregistre à l’incontournable studio Dynamic Sound, véritable usine à tubes reggae, puis dans les studios londoniens d’Island, où les ingé’ son utilisent de nouvelles techniques : overdub (prises multiples), reverbs à plaques EMT (pour reproduire l’effet d’un enregistrement dans une vaste salle de concert) , sections rythmiques repiquées avec un soin quasi scientifique. Ce mélange de débrouille jamaïcaine et de rigueur britannique donne à ses albums une texture unique : chaude, granuleuse, pleine d’air et de vibrations humaines. On y entend autant la sueur des musiciens que l’ambition d’un artiste qui veut rendre son île audible jusqu’aux mégalopoles.

Collab’ mythiques

Jimmy Cliff ne s’est jamais enfermé dans un style. Il collabore avec Kool & the Gang, Sting, Annie Lennox, Joe Strummer, et participe au projet militant “Sun City”, où Bruce Springsteen et Steven Van Zandt rassemblent des artistes contre l’apartheid sud-africain. Il chante, il proteste, il rassemble. On retrouve sa voix sur “Dirty Work” des Rolling Stones. On l’appelle pour des chœurs, des duos, des projets hybrides.
Ses textes – “Vietnam”, “Struggling Man”, “Sitting in Limbo” – deviennent des hymnes de résistance douce, d’entêtement lumineux. Cliff n’est pas seulement une star : c’est une conscience, un humaniste, un agitateur pacifique. Un homme pour qui la musique ne sert jamais de simple divertissement.

En 1972, Jimmy Cliff entre dans la légende avec “The Harder They Come”. Dans le rôle d’Ivan Martin, petit chanteur jamaïcain broyé par un système corrompu, il incarne une jeunesse qui rêve de gloire mais tombe dans la violence. Le film devient culte, un choc visuel et musical. Grâce à lui, le reggae sort de la Jamaïque et conquis le globe. La bande originale du film, portée par Cliff, devient culte dès sa sortie. En 1982,  la Jamaïque l’honorera de l’Order of Merit, la plus haute distinction culturelle du pays. En 2010, il est intronisé au Rock and Roll Hall of Fame. 
Si sa disparition marque la fin d’une époque, son souffle continuera de rouler longtemps sur les platines, dans playlists comme dans nos coeurs.
Rest in Peace, Maestro. 

Jungle Groove, la nouvelle compile Zeweed 100% Drum & Bass

Le monde est une Jungle. Autant y danser en cadence sous la canopée. Disponible dès aujourd’hui sur toutes les plateformes, Jungle Groove, la 8ème compilation made in Zeweed, explore  la jeune scène Drum & Bass, avec les Français du label Hyperactivity Music, Vektah, Speaker Louis, Miami Jungle,  BRK, mais aussi Cassius, pour un remix de leur tube ‘I Love U So’. Sans oublier les British, de l’excellent label Tru Thoughts, Potential Badboy, Bruk Rogers -le titre Taiwanais déjanté de Oberka- mais aussi le retour de Cät Cät avec un track bien chill pour reprendre son souffle avant de se laisser emporter au tempo d’autres pépites…

La compile est accessible sur toutes les plateformes via ce lien ou en cliquant sur la couverture ci-dessus

Eric Pajot

Flying high à bord du Starship

Le Starship, c’est le Boeing 720 qui transporta les plus grands groupes de rock entre 1973 et 1977. Entièrement refait pour répondre aux besoins de ses turbulents passagers, théâtre de tous les excès, le « Party Plane » contribuera à forger l’image de groupes comme Led Zeppelin, les Allman Brothers ou Deep Purple.

Les années 1970 verront l’avènement des Rock-Stars. Suivies par des hordes de groupies, ces nouvelles idoles des jeunes jettent des téléviseurs du 10e étage des hôtels, en saccageant consciencieusement les chambres et roulent à tombeau ouvert dans de sublimes bolides qui finissent rapidement à la casse ou dans une piscine.
C’est aussi l’époque où les tournées aux Etats-Unis deviennent de plus en plus longues avec des dates dans beaucoup de villes moyennes, et où les musiciens passent de plus en plus de temps dans des bus ou des vols moyen-courrier, avec tous les tracas que cela suppose (perte ou retard de bagages, déboires avec la police ou les populations locales, fouilles complètes à l’aéroport etc).

Led Zeppelin en 1973, les premiers locataires du Starship.

A Starship is born

En 1973 le chanteur Bobby Sherman et son manager rachetèrent à United Airlines un Boeing 720 dans le but de le convertir en jet pour les tournées et de le louer.
C’est ainsi que naquit le légendaire « Starship ».
Acheté pour 600.000 $, cet avion de ligne de 138 places fut complètement remodelé à la demande de ses nouveaux propriétaires pour accueillir le rock’n roll lifestyle (40 places après la transformation). Après 200.000 $ de travaux de rénovation le Starship offrait une cabine centrale avec un canapé de 10 m de long, un téléviseur et un magnétoscope, avec une collection de video K7 qui allait des Marx Brothers à Deep Throat, un bar avec un orgue électronique, une suite avec un waterbed king size et des couvertures en fausse fourrure, et même une fausse cheminée.

Le premier groupe à louer le Starship fut Led Zeppelin, nous sommes en 1973.
Le manager du groupe, Peter Grant, avait décidé dès la formation du groupe que pour arriver au sommet il fallait d’abord conquérir les Etats-Unis. Grant se démena pour assurer un maximum de dates dès la 1ère tournée, en 1969, tout en maintenant la presse à l’écart. Il refuse sciemment toutes les demandes d’interviews pour laisser les musiciens cultiver le mystère. Mais ces tournées, très longues et aux multiples dates n’étaient pas de tout repos pour ces musiciens brit’ aux cheveux longs, pour ces fumeurs de weed paumés dans le Midwest où les habitants sont peu versés dans la mouvance hippie (on pense au film Easy Rider sorti la même année et à sa fin tragique).

Le party plane des Stones, Led Zeppelin, Bob Dylan et Elton John

A ces premiers inconvénients, il faut ajouter les fréquentes turbulences aériennes que subissent les petits monomoteurs à hélice qui étaient généralement utilisés. Ceux-là mêmes qui coutèrent la vie à Buddy Holly, Otis Redding, Glenn Miller ou Stevie Ray Vaughan.
Lorsque Led Zeppelin inaugure le Starship, c’est un des plus grands groupes de rock du monde.
C’est la fin des innombrables arrêts dans les motels:  le Starship ramène  tous les soirs le groupe et son entourage à L.A, où la fête commencée à bord se poursuit dans les bars du Sunset strip ou au Hyatt Hotel , surnommé le «Riot House».

Le Starship était devenu le nouveau standard pour les rock-stars et fut utilisé (entre autres) par : les Rolling Stones, Deep Purple, John Lennon, Alice Cooper, Bob Dylan & the Band, Peter Frampton, les Allman Brothers, les Bee Gees ou encore Elton John.
Ce dernier, qui avait loué le Starship pour sa tournée US de 1974, s’était retiré dans la suite de l’avion pour faire une sieste. En se réveillant, il eu la surprise de trouver Stevie Wonder chantant « Crocodile Rock »  au piano situé derrière le bar.

Les Stones, toujours plus haut.

Lorsque le groupe Allman Brothers Band entra dans le Starship pour leur tout premier trajet ils furent accueillis par un « Welcome Allman Brothers » écrit en lignes de cocaine par les précédents occupants: Led Zeppelin.
Quand les Rolling Stones louèrent le Starship pour leur tournée « STP », alors qu’il découvre l’intérieur de ce Las Vegas volant,  Mick Jagger s’exclamera « it’s very tacky » (c’est très tape-à-l’oeil). Ce sera le seul à se plaindre, les autres groupes adulant le « party plane ».
Peter Frampton, lui, racontera que ses musiciens avaient pris l’habitude de dissimuler leur stock de weed dans leurs sacs de linge sale pour échapper aux contrôles des chiens renifleurs des douanes.

« C’est de mauvais goût » (Mick Jagger à propos de la décoration de la cabine)

Le Starship symbolisera aussi l’isolation croissante des rock-stars durant les 70’s.
Un ancien dirigeant d’Atlantic Records se souvient qu’à l’issue d’un concert de Led Zeppelin à Minneapolis, le guitariste Jimmy Page était déjà en train de se faire servir un homard Thermidor à bord du Starship sur la piste de décollage alors que la foule en délire réclamait un rappel dans le concert qu’il venait de quitter.
Il était fréquent pour les musiciens de s’engouffrer depuis leur hôtel en peignoir dans une limousine, direction le Starship, dans lequel ils prolongeaient leurs courtes nuits.
Pour les Rolling Stones en 1975, le Starship avait un avantage: celui de réveiller Keith Richards avant chaque concert, dans une période où il s’enfonçait de plus en plus dans la dope.

Elton John, perché sur le tarmac.

1977 fut la dernière année de bons et loyaux services du  Starship, avec la tournée de Led Zeppelin puis de Peter Frampton (celle de l’album « Frampton Comes Alive »).
On raconte que pour beaucoup de managers de groupes de rock le Starship était un indicateur de leur position dans le music business. Il était fréquent d’inviter des journalistes et des personnalités à bord, et tous les caprices étaient permis, comme par exemple partir manger un homard à Boston lorsqu’on est à Miami (Deep Purple).
Le Starship fut ensuite vendu à divers propriétaires, pour finir en pièces détachées en 1982. Entre-temps il y avait eu le 2e choc pétrolier: l’époque n’était plus aux tournées en super jets.
Il reste les photos et la musique de cette époque totalement déjantée.

Joey Starr : l’entretien quatre étoiles bien toquées

Plus de trois décennies après la sortie d’Authentik, le premier album de NTM, Joey Starr continue d’étonner et détonner. Que ce soit sur scène, dans sa distillerie ou en cuisine avec les plus grands chefs, Joey saute avec une déconcertante aisance d’une passion à l’autre. Olivier Cachin a réussi à  rattraper le « Jaguarrr « pour lui poser quelques questions.

« C’est quoi le nom de ton magazine ? Zeweed ? Les drogues de beatnick j’ai arrêté depuis longtemps ! » Quand JoeyStarr débarque, c’est toujours l’heure de la punchline. Artiste depuis une quarantaine d’années, l’homme que sa maman appelle Didier a grandi sous les yeux du public, passant du rôle de barbare du rap français à celui de star du petit écran avec 11 millions de téléspectateurs pour le feuilleton Le Remplaçant, dont il est à l’origine. L’ancien rappeur de NTM est désormais réalisateur de documentaires, acteur sur les planches et sur grand écran, metteur en scène de théâtre et auteur d’un émouvant récit autobiographique, Le petit Didier, récit de ses jeunes années. En plus de tout ça, il mange et boit avec des chefs cuisiniers, il en a même fait un magazine. Pour Zeweed, il nous raconte tout ça, et plus…  

Zeweed : Bonjour Didier. L’autre jour j’ai vu Zoxea des Sages Poètes de la Rue, qui était touché par le fait que Kool Shen ait arrêté d’écrire. Et toi ?
Joey Starr :J’écris toujours, mais plus comme avant. Je n’écris plus de chansons, mais du docu à caractère social axé aussi sur le mémoriel. Netflix nous a acheté les développements, donc on n’est pas en train de bricoler, j’ai monté une prod’ avec trois gars, on fait de la coécriture, je suis en train de faire un roman graphique avec eux, cinq histoires autour de l’ivresse, l’éthylisme et la distillation. Quand j’ai des velléités de faire de la musique, c’est Tuco qui écrit pour moi (L’ex Nathy, avec qui Joey a monté le duo Caribbean Dandee, NDLR). Si on refait un Caribbean Dandee, je vais regratter, mais là j’ai mis ça de côté. Mon mode d’écriture est complètement différent quand c’est pour le théâtre ou la fiction. Et j’ai fait Le Petit Didier

Le rap en solo, c’est fini ?
Je fais des Sound Systems et des Food Systems, il y a toujours de la musique. Ça peut m’arriver de faire de l’impro, j’anime beaucoup, comme un ambianceur, et je reprends des vieux standards. 

Tu as l’impression d’être devenu une star grand public ?
Ça je m’en fous. Avec le temps, je comprends que j’ai une fibre artistique qui ne va pas que dans le sens d’écrire du rap. Je traine avec des gens très apaisés, avec qui on échange beaucoup pour écrire. Mais je me sens dans la continuité de ce que j’ai fait avec ces documentaires ou ces deux magazines que j’ai sorti (Five Starr et Le Guide Bistronomique, ndr) qui sont des alibis pour parler de legs, faire du mémoriel, du social. Five Starr c’est pas des recettes de cuisine, je passe beaucoup de temps à table avec des chefs, les mecs ont toujours des histoires de ouf concernant les produits, mais qui t’emmènent sur des histoires humaines. La plupart des plats français sont des plats métissés. Si on prend l’exemple de la choucroute, le chou vient de Chine, ce sont les marins qui ont rapporté ça pour combattre le scorbut… Moi et ceux avec qui je suis, on aime raconter ces histoires de France méconnues qui vivent dans les travées. Hier je suis allé voir l’expo Sarah Bernhardt, elle était sculptrice, productrice de théâtre, comédienne, peintre, je crois que c’est ça être artiste, pas simplement se cantonner à un seul truc. Quant à être artiste grand public, déjà quand j’ai eu l’idée originale du Remplaçant, je ne pensais même pas que TF1 reviendrait vers moi ! Du coup ça s’est inscrit comme ça, tac tac, moi je l’ai pris dans la gueule comme la mère de mes enfants qui m’appelle pour me dire « Didier, t’as fait onze millions ! » Woaw. D’ailleurs si elle ne m’avait pas appelé, je crois que j’aurais été au courant une semaine après. Je suis dans ma dynamique. Cette histoire de mise en scène de Cette petite musique que personne n’entend, c’est Clarisse Fontaine qui est venue me voir. J’ai aimé son texte, ça m’a fait le même déclic que la première fois que je suis allé faire des lectures. J’avais envie d’en être. 

« C’est quoi le nom de ton magazine ? Zeweed ? Les drogues de beatnick j’ai arrêté depuis longtemps ! »

Fini l’image de barbare des débuts ?
Je suis père de famille, j’ai aussi une strate qui s’inscrit dans la normalité. J’ai la sensation de m’inscrire dans une continuité, je n’ai pas besoin d’exister, et la promo me fait toujours autant chier. J’étais -et je suis encore- en construction, il m’arrivait des trucs ou je provoquais des choses dont je n’étais pas au contrôle. J’étais un bel électron libre, je le suis encore mais je suis un chef de tribu, ça change bien la donne. Je ne refuse pas d’être un artiste grand public, mais je n’en ai rien à foutre en fait. Je ne pense pas à mon image, je fais les choses pour moi. Je ne vis pas dans l’œil de l’autre. Je me suis retrouvé à faire une dégustation d’absinthe dimanche, j’ai encore les cheveux qui tirent, ça envoie bien, j’adore. La moustache, ça me plait. Je suis très Chartreuse absinthe en ce moment. Les herbes, hein !

C’est mieux que de chasser le dragon…
C’est un autre sport, encore. Mais je me suis inscrit dans un autre truc. On fait du rhum, je cherche des financiers pour les magazines…

Tu fais du rhum ?
On monte une marque, ça s’appelle Carnival Sun Juice, toujours un peu yélélé. On fait venir de la mélasse de Belize, la Barbade et la Jamaïque, on a des trucs qui vieillissent au Cap Vert, de la mélasse d’Afrique qu’on va recevoir, on fait des assemblages, on fait vieillir, c’est un carnet de voyage. Pour la musique, je suis toujours collé avec DJ Naughty J et Cut Killer pour les Sound Systems. Cut je l’ai foutu sur le scoring de Cette petite musique que personne n’entend, il a fait toutes les ambiances musicales, et il est aussi sur le score du Remplaçant. Je ne suis pas parti comme l’autre jouer au poker et salut tout le monde. J’ai toujours ce besoin de live, de performance, que je retrouve au théâtre. Mouiller le maillot, parce que c’est bien beau de gratter mais j’avoue que j’ai des moments où je tourne en rond et je suis content d’avoir des Food Systems. L’autre jour je suis parti jouer avec deux chefs et Naughty J, j’ai animé de 17h à minuit quoi, tout en cuisinant machin. Je suis encore dans cette hyperactivité-là, en fait. 

Crédits : Ralph Wenig/Zeweed

Tu as essayé le CBD?
J’avais un pote qui était en pension à Clamart, donc je devais avoir treize ou quatorze ans,
et ce type, je l’ai retrouvé il n’y a pas longtemps. Il a vu que j’étais branché dans la cuisine et il me raconte qu’il a rencontré un chef d’une tribu dont les membres consommaient un truc qu’il a ramené en France. C’était du CBD. Il m’explique que ça a plein de propriétés, que ci, que ça, tac tac. C’est comme ça que j’ai découvert le truc, en fait. J’en consomme parce que tu sais,j’ai le corps qui tire et qui m’envoie des signaux, vu que je ne fais pas de sport, donc effectivement ça a des vertus thérapeutiques assez intéressantes. Sinon j’ai arrêté les drogues de beatnik, je ne fume plus ; enfin, juste mes petites cigarettes – c’est mon petit plaisir. Je ne fume pas de CBD ; en revanche, j’en prends pour mon dos, pour mon épaule… Donc vive le CBD!

Un Food System, c’est la gastronomie plus le Sound System ?
Les chefs avec qui je traine, ce sont des bons vivants. On boit, on mange, ça me va très bien. Il y a des gens qui me demandent pourquoi je fais ça, mais je me fais plaisir ! Ils croient que c’est une contrainte par corps ? Les mecs sont mes potes, ils m’apprennent des trucs, ils sont de bonne compagnie. La donnée intéressante des Food Systems, c’est qu’on joue devant des gens après les avoir fait manger, et ils ne sont pas acquis à ce qu’on va faire. Parfois la tête des gens en face c’est camping, et on arrive à les jeter avec de l’électro, de la trap, c’est magnifique. Ça me rappelle le théâtre, où le public est tout autre que ce que j’ai vécu dans la musique. Il y a plein de gens que j’ai conquis par ça et qui reviennent, et surtout j’ai une partie de mon public qui quand il voit une affiche avec écrit JoeyStarr se dit : « Nous on pensait que t’allais chanter ! », des têtes de tortue comme ça. Le Food System, l’idée c’est de les faire manger, de les faire digérer et peut-être qu’après on ira calibrer leurs étrons après digestion ! C’est des journées passées à bouffer avec des chefs, il y a de la musique, Naughty J est là aussi, et d’un seul coup tu te dis « Ça, on peut le proposer au public ». J’ai fait des soirées dans le Sud-Ouest avec un petit bar alternatif, Éric Ospital en train de cuisiner sur une plancha, les mecs sont sous MDMA, on arrive à les faire bouffer sous MD ! L’autre il leur cuisine sous le nez de ces trucs ! Si on arrive à faire ça, on peut aller plus loin. J’ai cette fibre entertainer qui est très forte.

« Je passe beaucoup de temps à table avec des chefs, les mecs ont toujours des histoires de ouf » 

Ton premier rôle de fiction c’était en 1990 dans l’épisode « Taggers » de la série Le Lyonnais.
Ouais, un truc comme ça. Je ne comprenais pas ce que je foutais là ni même ce que je racontais mais j’étais avec mes potes donc ça m’allait. Ma vraie première sensation au cinéma, je ne te cache pas, c’est Le Bal des actrices avec Maïwenn. Où je suis en impro totale, elle m’a pris au dernier moment, elle est partie en écriture pour moi, elle a senti que j’avais le débit pour la connerie assez facile, elle s’est dit « Je vais le mettre là-dedans, dans son rôle ». C’était assez jubilatoire. Après je me suis retrouvé à apprendre des textes, enfin Polisse ça n’était pas complètement écrit non plus, je me suis encore surpris. Même pour Elephant Man, je me disais que j’allais galérer pour faire rentrer tout ça. Quand j’ai commencé à lire, wow… Mais j’ai appris en chemin que j’aimais l’acting, et je me suis rendu compte que le théâtre m’apportait beaucoup. C’est une sensation particulière de se retrouver là après avoir passé 25 ans avec les mêmes personnes dans notre microcosme. Quand David Bobée m’a proposé Elephant Man, j’ai dit « Trois heures, t’es un ouf, je n’y arriverai jamais ! » Et il me dit que si je lui fais confiance, on va y arriver. Tu vois ce que fait Bobée, quand il a envie de toi tu ne peux pas dire non. Et en fait je ne savais pas que ça existait mais il m’a mis un répétiteur avec qui on s’est très bien entendu, on a beaucoup ri. Il me faisait faire des conneries, des exercices mnémotechniques, et ça marche grave ! Surtout je pensais qu’avec ce que je m’étais mis dans le cornet, je devais être un peu altéré à ce niveau-là et en fait non. Quand l’envie y est, le corps suit. Bien sûr il y a des séquelles, on ne peut pas être à la fois protagoniste et spectateur, mais ça ce n’est pas à moi d’en parler. 

Tu es un peu hypocondriaque ?
J’ai 55 piges, frère ! J’ai fait des roulades avant, nanana, mais j’ai vraiment envie de voir grandir mes fils parce que je suis très fier d’eux, les trois à leur façon, ils me régalent donc j’ai envie d’être là. Si j’étais en phase descendante, je ne sais pas comment je serais mais ça n’est pas du tout le cas en fait. Et puis je ne fais pas tous les jours la même chose : Là je fais une interview avec toi, de la promo pour la pièce Cette petite musique que personne n’entend qui va se jouer un mois au Festival d’Avignon, où on m’attend au tournant parce qu’avec mon passif et vu ce que la pièce raconte, voilà…

Crédits : Ralph Wenig/Zeweed

Ton dernier trip ?
J’ai été à Majorque faire les cérémonies Ayahuasca. Avec des vrais Amazoniens hein, pas des pompes à vélo. J’ai dû partir dix jours avant pour faire un régime sans alcool, sans viande, sans drogue, sans sel, sans sucre, sans lactose. Il reste légumes et poisson mais sans sel mec, t’as la rage. C’est une copine comédienne qui m’a engrainé. Au départ je me suis intéressé à ça pour faire un doc, finalement je me suis dit que j’allais faire don de mon corps à la science, et j’y suis allé. Dix jours sans drogue et sans alcool, eh ben ça s’est très bien passé en fait. Ensuite on a fait les cérémonies pendant quatre cinq jours et ils m’ont gardé trois jours après pour la ré acclimatation. J’étais curieux, c’est un truc que j’avais envie de raconter. 

On te revoit quand à l’écran ?
Là on repart sur une saison complète du Remplaçant, on va tourner six épisodes dans la région de Bordeaux, ça va me faire du bien. J’ai rencontré un mec que je kiffe particulièrement, Michaël Abiteboul, avec qui j’ai tourné Machine, une série qui arrive sur Arte où je joue le rôle d’un vieux Marxiste. C’est une fiction sensée raconter la différence entre le syndicalisme, le marxisme et le capitalisme, tout ça sur fond de kung-fu avec une petite blonde très menue, Margot Bancilhon. Elle a taffé : Elle démonte sept gros Coréens alors qu’elle doit peser 50 kilos ! (Il se lève, NDLR) OK c’est bon pour toi ? Alors moi, je vais vaquer à de nouvelles aventures !

 

Propos recueillis par Olivier Cachin

Orlus@orlus.fr

 

Rap & Ganja, le guide d’Olivier Cachin

Petite plongée dans les lyrics fumeuses du hip-hop made in USA et fait en France, à la gloire de la marijuana… Mais pas seulement. Puff Puff Pass !

On le sait depuis que le rap existe : la Weed est un élément important de cette culture, qu’il soit consommé ou évoqué par les artistes (souvent les deux, d’ailleurs). Pas question ici de référencer l’intégralité des textes sur le sujet, mais plutôt de surligner les plus drôles, les mieux écrits ou ceux qui portent une réflexion intéressante sur ce sujet vieux comme le monde (car, comme chacun sait, on se défonçait déjà dans l’Antiquité).
Aux États-Unis, si les premiers textes sont plutôt à tendance éducative et montrent une forte tendance morale quand il s’agit de drogues (on se souvient du fameux « White Lines (Don’t Do It) » de Grandmaster Melle Mel), dès les années 1980, l’apologie de la marijuana fait son apparition. Les old timers se souviennent du duo EPMD (l’acronyme de Erick & Parrish Making Dollars) qui, dès son premier album sorti en 1988, Strictly Business, évoquait « Jane », une femme qui fait tourner les têtes.

OG du ganja rap

Au cas où on aurait un doute, le titre « sample » le fameux « Mary Jane » de Rick James. C’est le début d’une saga pour E Double et PMD qui sortiront un « Jane » numéroté (2, 3, 4, 5, 6, 7 !) pendant vingt ans, sur chacun de leurs albums contenant tous le mot « Business » (Unfinished Business, Business As Usual, Business Never Personal, Back In Business, Out Of Business et We Mean Business), prouvant qu’ils ont de la suite dans les idées.
On ne reviendra pas sur le fameux titre de NWA, « Express Yourself », dans lequel Dr. Dre se vante de ne pas fumer d’herbe, pour revenir en solo quelques années plus tard, en 1992, avec l’album The Chronic, une ode à la Weed, suivi en 1999 de l’album 2001, dont la seule illustration est une feuille d’herbe. Seuls les idiots ne changent jamais d’avis, on l’a toujours dit.

Eazy-E, membre fondateur de NWA, a, lui, toujours été sur la même ligne, signant en 1993 « Down 2 Tha Last Roach » : une réponse à Dre où il se vante d’une conso intensive : « And don’t forget, we still getting’ higher than a motherfucker ! », vantant le pouvoir hydroponique du « Skunky funky dookie doobie ».
Snoop Dogg, dès son premier album produit par Dr. Dre, toujours en 1993, a mélangé les produits avec « Gin and Juice » : « Rollin’ down thе street, smokin’ indo, sippin’ on gin and juice ». Il a enfoncé le clou en devenant brièvement Snoop Lion, en 2012, lors d’une conversion rasta courte comme un mégot ; l’occasion d’un album en 2013, coproduit par Major Lazer : Reincarnated.

Cypress Hill, le groupe de B-Real, Sen Dog et Mixmaster Muggs, a bâti sa carrière sur l’appréciation de la Weed, faisant la couverture du fameux mag’ US High Times (une première pour des rappeurs), et les Blunt Brothers Method Man & Redman sont carrément passés sur grand écran avec « How High », dont le sujet n’est pas difficile à imaginer à la lecture du titre.Kid Cudi, avec « Marijuana », a choisi de vanter les mérites de cette herbe qui le rend heureux, ces « pretty green buds » qu’il apprécie tant et qui l’ont aidé à décrocher de l’alcool (même s’il avoue « ne pas pouvoir oublier Grey Goose »).


Afroman, avec son hit de 2000, « Because I Got High », a en revanche développé un point de vue critique : « J’ai bousillé ma vie parce que je me suis défoncé / J’ai perdu mes gosses et ma femme parce que je me suis défoncé. » On est loin de la sainte trinité glorifiée par Lil Wayne dans un de ses classiques : « Pussy, Money, Weed ».

Le rap français déclare sa flamme à la Weed

Et en France ? La conso y est forte et donc, en toute logique, la présence cannabique dans les lyrics atteint un fort taux de concentration : de NTM et son fameux « Pass pass le oinj » (« Y’a du monde sur la corde à linge ») à Raggasonic, leurs frères d’arme et de bong qui ont prôné la légalisation dans plusieurs morceaux, en passant par de nombreux autres.
On se souvient même d’un groupe oublié, signé sur le label indé Big Cheese, nommé Schkoonk Heepooz. Et qui a oublié le plan retraite de Doc Gynéco, invité en feat par Ärsenik sur « Affaires de famille » en 1998 ? « Un coffee shop, une casse pour mon cop, Madame / Je cotise pour ma retraite à Amsterdam. » Les ambitions simples d’un fumeur de Weed, en somme.
Mais si le Nord a transmis le message de la Weed, Marseille n’est pas restée en chien : sur Ombre est lumière (1993), IAM a vanté les louanges du « Shit Squad »… sans qu’Akhenaton et Shurik’n en soient consommateurs. AKH/Oncle Shu : « Allez, goûte ça mon fils / Deux barrettes et je parie que tu te prends pour Aménophis / Mmh, non merci. Et toi Jo ? Non de même / Cela n’empêche pas que l’on approuve quand même / Ils sont nos amis quoi que j’avertis / Sors ta plaque et le Shit Squad est de la partie ! » La morale de l’histoire ? « Beaucoup ne voient pas que la légalité cache des produits analogues : alcool et tabac sont des drogues. »

La suite (car il y en a une), on la trouve dans le premier volume des fameuses Chroniques De Mars (1998) : trilogie de compilations mettant en avant les talents des rues marseillaises. Nul n’a oublié le mythique « Le retour du Shit Squad » rappé par un collectif puissant (Fonky Family, Faf Larage, 3e Œil, Freeman, K-Rhyme Le Roi et Sentenza aka AKH).
Don Choa lance : « Ici on est à Marseille, mon frère / Sortis tout droit du contener / Le produit qui te met à l’envers / Tu flaires les joints mieux que les chiens de la douane volante / Fume des mixtures à base de boulettes brûlantes. » Sentenza réplique : « Si ganja il y a chez toi, gringo / Elle sautera au nom du père, du fils et du Sentenza, amen / Je serai sec si tu n’es pas chaud, prépare un bon space gaspacho. »
C’était en 1998. Quatorze ans plus tard, le redoutable lyriciste Hugo TSR balance : « Coma Artificiel » et évoque les addictions avec plus de noirceur : « On a le blues, les poumons calcinés / Demande à Nounours, c’est pas toujours de la bouffe sur la gazinière / Quand les cendars s’entassent, le foie est plein d’entailles / Moi et ma ‘teille c’est le grand amour, et tous les soirs c’est la Saint-Ballantines. »

Drogue douce et lyrics hard

En 2006, Sinik écrit « Mon pire ennemi » : un texte dans lequel il transforme le produit en un comparse maléfique : « J’ai qu’une envie, c’est qu’il me quitte, qu’on arrête de faire équipe / Quand je le fuis il me suit, quand je le fume il me quitte. » Le shit en prison ? « Un traître, une salope, en promenade les bagarres sont de sa faute. »
Ce point de vue moral, Kery James le développera lui aussi dans la chanson d’Idéal J : « Un nuage de fumée » : « Dans un simple joint ma rage je contiens […] / Un nuage de fumée infâme enfume ton âme / En vain tu essaies de semer les drames qui consument ton âme. » Nul n’est plus intransigeant qu’un fumeur repenti : « Pourquoi je ne pense qu’à me défoncer ? Pourquoi j’ai mal à le prononcer ? » se demande Vald, en 2018, dans « Rechute » ; morceau d’introspection, d’autocritique et de dégoût de soi bien moins léger qu’il n’y paraît au premier abord.
Nekfeu, qui a déserté le biz depuis quelques années, rappait avec désinvolture dans « Joint de culotte », inclus en 2014 sur son Black Album retiré de la vente (mais audible sur YouTube – Internet n’oublie jamais) ; des rimes mêlant sexe et spliff : « Yo, t’es éblouissante, roule un spliff avant les réjouissances / Je sais que tu désires ce petit plaisir avant la vraie jouissance […] / T’es tout le temps speed, tu goûtes mon shit / Prends un bout, roule et si c’est cool, on couche ensuite. » Le bon vieux temps ? Pas sûr.

Mad in France

Celui qui n’a jamais eu aucun complexe à franchir toutes les limites du bon goût, y compris sur le sujet qui nous intéresse ici, c’est bien évidemment Alkpote qui, dans « Amsterdam City Gang », rappe quelques lignes fumantes : « J’fume du fromage bleu, de l’amné trop bonne / Je reviens de ‘Dam et j’ai ramené trop d’drogues […] /Toi tu aimes consommer du matos low-cost / Moi c’est que de la frappe que je te propose. »
Caballero & JeanJass, eux, ont lancé le concept High & Fines Herbes (2020) : une série de vidéos de dégustation sur YouTube et une obsession pour ce duo venu du plat pays qu’est la Belgique. Dans « Meilleure vie » JeanJass rappe : « Ma meuf est bonne mon teuteu est crémeux / Pas besoin pour écrire, mais quand j’en ai j’écris mieux. » On retrouve d’ailleurs la formule High & Fines Herbes au menu d’un nombre conséquent de morceaux du duo : « Vie ordinaire », « 24 heures », « Dans le miroir », « Pompe à essence » et « Type plante » notamment.

PNL fait partie de ces groupes qui assument un passé dans l’illicite et l’ont documenté dès leur premier projet, la mixtape QLF (Que la famille), sortie en 2014. Dans le désormais fameux « Je vis, je visser », Ademo rappe : « On te fait le taga, on te fait la beuh / Tu viens du 16, on te fait la cess. » Car oui, les « ienclis » du 16e arrondissement de Paris semblent plus intéressés par la poudre blanche que par les plantes vertes. Arrivés au sommet de la gloire (et de la tour Eiffel pour le clip), Ademo et N.O.S. sortent « Au DD », et ça bédave one more time : « Sur ton cœur j’fais trou de boulette […] / Au DD, je la passe, la détaille, la pé-cou, la vi-sser, des regrets devant ton bébé. » Précisons pour ceux qui ne connaissent pas bien ce duo fraternel, que PNL refuse de glorifier l’illicite et ont des lyrics entre regrets et repentirs, tout en assumant leur parcours.
Koba LaD, lui, s’est moins posé de questions. Capable de raconter ses astuces de dealer lors de ses premières interviews, il est l’archétype du rappeur perpétuellement en position high, un joint à la main et le sourire aux lèvres. Ainsi, en 2020, dans « Bedodo » (sur l’album Détail, 2020), il affirme : « Pour dodo, je fume quatre bedodos » (« de beuh », précise-t-il).
Guère moins maladroits, certains passages de « No Pasarán », le morceau collectif anti-RN produit par Kore, qui évoquent le sujet THC. Si Kerchak parle vite fait du sujet (« Je vais voter à gauche, mais c’est pas que pour la léga’ du canna’ »), Zola met carrément les pieds dans le plat : après avoir proposé un octogone à Bardella, il lance : « Ferme les frontières mais la dope remontera de Marbella quand même. » Il a beau rajouter : « Donc tous les jours fuck le RN » pour se recentrer sur le sujet, le mal est fait et la rime cannabique pro-trafic fit couler beaucoup d’encre.

La dernière taf

Un peu de légèreté pour conclure, et enfin une présence féminine avec Theodora, chanteuse et rappeuse qui a fait sensation au récent Hyper Weekend Festival en interprétant une magnifique version acoustique de « Ils me rient tous au nez » avec Chilly Gonzales au piano. Celle qui se surnomme « Boss Lady » sur TikTok, a fait chauffer les streams avec son titre au son « bouyon » : « Kongolese sous BBL ». Entre deux rimes sur son anatomie (« Même si parfois je ne joins pas les deux bouts / C’est à cause de mon fiak, il éloigne trop mes genoux / Et mes gros seins me font souvent mal au cou. »), la Boss Lady évoque son état chlorophylle : « J’suis pétée sous Cali, pollen jaune Maya l’abeille. » Pour une artiste qui fait le buzz, quoi de plus naturel ?

 

Le jour ou le disco est mort

1979, Chicago. La nuit où les vinyles ont explosé, où la haine anti-disco s’est emballée, façon pogrom redneck. Steve Dahl, DJ frustré, orchestre un autodafé de la culture dance. Résultat : un chaos incandescent, des milliers de disques en cendres, et le rock blanc qui croit gagner une guerre. Spoiler : le disco est immortel.

 

Nous sommes le 12 juillet 1979, à Comiskey Park, Chicago, Illinois. L’équipe de baseball locale des White Sox affronte les Tigers de Détroit, alors que 18 000 spectateurs sont attendus pour une soirée qui rentrera dans l’histoire, mais pas en raison de la performance des joueurs mais de celle d’un jeune DJ.

Rewind : Steve Dahl, vingt-quatre ans, est un disc-jockey qui s’est fait virer de la radio WDAI le soir de Noël 1978, suite aux faibles audiences de son Morning Show. WDAI change de format et met désormais en avant ce son 4 x 4 puissant, cet enfant de la Philly Soul qu’est le disco ; une musique dont l’incarnation française est Cerrone, qui triomphe aux États-Unis avec Donna Summer, Village People, Loleatta Holloway et Gloria Gaynor. Les Bee Gees, dont la B.O. du blockbuster Saturday Night Fever vient de rafler le Grammy Award de l’album de l’année, après avoir passé vingt-quatre semaines en tête des charts (il y restera cent vingt semaines, jusqu’en mars 1980), obtiendront 16 certifications platine avec plus de 16 millions d’albums vendus.

Rednecks vs disco

L’équipe des White Sox a l’idée d’engager Dahl, qui travaille désormais sur la radio WCKL, pour animer l’avant-match et booster la fréquentation du stade. Dahl voue une haine personnelle au disco : le 6 juillet 1979, quand meurt la disco star Van McCoy à l’âge de trente-neuf ans, Dahl casse son single « The Hustle » en direct à l’antenne.

Pour le match du 12 juillet, Dahl a une idée : tous les spectateurs qui viendront avec un disque de disco ne paieront que 98 cents. La nuit de Cristal du boom boom beat se met en place, car c’est bien d’un autodafé dont rêve cet animateur qui se pointe le soir du match en tenue militaire. Ce gimmick bête et méchant va devenir le catalyseur de la haine montante face au disco beat qui envahit l’Amérique.

Ce sentiment de submersion est alimenté par la popularité du style, qui a été utilisé dans de nombreux singles d’artistes rock : Rod Stewart a triomphé avec « Do Ya Think I’m Sexy? » ; les Rolling Stones ont sorti « Miss You » ; Kiss a cartonné avec « I Was Made For Lovin’ You » ; le batteur de jazz Idris Muhammad s’est lui aussi converti ; Meco (Domenico Monardo), fameux arrangeur, a sorti des versions disco du Magicien d’Oz et de Star Wars. Bref, le disco est partout ; cette musique « de Noirs et de pédés », comme aiment à l’appeler les white trash racists, est en train de grand-remplacer le rock blanc dans cette Amérique qui a tant de mal à assumer son multiculturalisme. Dahl fait le forcing dans son émission de radio et ça marche : alors que le match du 11 juillet n’a attiré que 15 500 spectateurs dans le stade de 44 000 places, ce sont plus de 50 000 personnes qui vont envahir Comiskey Park, le 12 juillet – la plupart sans ticket. Un Woodstock redneck, onze mois après le fameux festival, mais avec la haine en lieu et place du Peace & Love de la décennie précédente. Et 20 000 personnes resteront devant le stade, où le happening tournera à l’émeute.

Disco autodafé crédits PM magazine

 

Autodafé disco

Durant le premier match, des douzaines de tifos siglés « Disco sucks » sont agités dans les gradins, et le public balance des singles et des albums sur la pelouse, qui devient vite un champ de mines où poussent d’étranges fruits noirs plantés dans la terre. Rusty Staub, joueur des Tigers, urge ses équipiers de porter leurs casques de combat pour leur protection : « Il y avait des disques balancés partout, je n’ai jamais rien vu d’aussi dangereux de toute ma vie », se souvint-il après cette nuit de folie. La foule chauffée à blanc (c’est le cas de le dire) balance aussi des pétards et des bouteilles de bière ; des petits brasiers improvisés ont lieu dans les gradins.

Mais ce n’est que le début. À 20 h 40, avant le second match, Steve Dahl fait son apparition, accompagné de Lorelei, une bimbo connue pour ses pubs sexy, et de son pote de la station de radio Garry Meier, dans une Jeep. Dahl est en uniforme militaire avec un casque, il savoure son quart d’heure de gloire. Lui qui a été viré à cause du disco, prend enfin sa revanche. Il harangue la foule : « On a pris tous les vinyles disco que vous avez amenés, on les a foutus dans une boîte et on va les faire exploser cooooomme il faut ! »
La sécurité est débordée : 5 000 à 7 000 personnes vont débouler sur le terrain après l’explosion, qui est déclenchée dans un pandémonium indescriptible. Dahl est en feu, il bave de rage : « Ils n’oublieront jamais ça ! Ils ne nous feront pas avaler ça, nous autres rock & rollers allons résister et nous allons triompher ! »

Steve Dahl au sommet de sa foire. Crédits PM Magazine

La déflagration est assourdissante, des morceaux de vinyle brûlants volent dans les airs, un énorme cratère occupe le milieu du terrain, là où la caisse géante d’albums et singles disco a explosé.
« Disco sucks », répété tel un mantra de haine des dizaines de fois par le DJ et le public du stade, est le cri de guerre de cette meute que plus rien ne retient. Certains prennent peur et veulent quitter le stade, mais la sécurité a bloqué les portes pour empêcher la foule restée à l’extérieur de venir rejoindre les émeutiers. Sur le tableau du score, une inscription apparaît en lettres majuscules : « PLEASE RETURN TO YOUR SEATS », mais rien n’y fait.
Après l’explosion, Dahl, espérant peut-être calmer une foule de plus en plus agressive, demande aux techniciens de la sono, la musique de l’hymne national. Ne l’obtenant pas, il lance : « Vous savez quoi ? Je vais chanter moi-même ! Et j’ai besoin de vous ! Donnez-nous une rythmique disco, ça sera la seule fois que je vous y autorise, c’est pour une bonne cause ! »

Dans le chaos, en tenue militaire, le pathétique ambianceur se lance dans une version beuglée de « Do Ya Think I’m Sexy? », le disco hit de Rod Stewart, revisité avec des paroles obscènes dans lesquelles il annonce « toujours porter des pantalons moulants avec une chaussette dedans, ça fait baver les nanas ! Tu me trouves disco, baby ? Je connais les pas de danse ! » Et il dandine sa silhouette morbidement obèse sur la pelouse. À 21 h 08, les policiers débarquent en tenue anti-émeutes, à la grande satisfaction des spectateurs restés dans les gradins : 39 arrestations auront lieu, une trentaine de blessés sont à déplorer mais aucun mort – on ne sait par quel miracle, vu l’intensité de l’événement.

Nettoyage ethnique & radios rock

Le calme finit par revenir suite à l’intervention policière, mais le second match n’aura jamais lieu, la pelouse étant trop endommagée, même après une heure de nettoyage intensif par le personnel du stade. Les Tigers sont déclarés vainqueurs par forfait des White Sox, jugés responsables de ne pas avoir fourni les conditions nécessaires à la tenue d’un second match.

Les retombées de cette triste nuit furent multiples. Dave Marsh, dans le magazine Rolling Stone, a décrit cette Disco Demolition Night comme « le délire le plus parano auquel pouvait conduire le nettoyage ethnique des radios rock ». Il ajouta : « Les mâles blancs de dix-huit à trente-quatre ans sont en majorité ceux qui voyaient le disco comme venant des homosexuels, des Noirs et des Latinos, et par conséquent les plus susceptibles de répondre aux appels visant à éradiquer de telles menaces pour leur sécurité. Cela va sans dire, les appels de ce genre sont racistes et sexistes. »

Le dance floor de la Disco Demolition Party. Crédits Fred Jewell_Associated Press

Côté musiciens, Nile Rodgers de Chic a comparé cette funeste nuit à celle des nazis, le 9 novembre 1938, tandis qu’Harry Casey, du groupe KC and The Sunshine Band, considéra que Dahl était « juste un pauvre crétin ».

En 2025, la dimension raciste et discriminatoire de ce dérapage non contrôlé est établie. Un tableau immense apparaît dans l’exposition « Disco : I’m coming out », visible jusqu’au 17 août à la Philharmonie de Paris, célébrant cette date funeste. Le jour où le disco est mort.

Histoire d’un tube : La Cucaracha

C’est le moment de retrouver votre cours d’histoire cannabique préféré : Zeweed vous raconte aujourd’hui l’origine de la plus célèbre mélodie mexicaine, un hymne insolent et entêtant. Oubliez la Macarena, cet été, on se met tous à la Cucaracha!

Vous avez dû la supporter en klaxons, dans le métro et en BO de milliers de gadgets Made in China qui peuplent les bazars. Cette chanson, c’est… la Cucaracha:

Vous avez dû la supporter dans les transports en commun, dans des supermarchés ou face aux milliers de gadgets Made in China qui peuplent les bazars. Cette chanson, c’est… la Cucaracha.

Un fait peu connu, puisque le consensus concernant la première chanson sur notre plante préférée est en général en faveur de “Reefer Man”, un classique provoquant sorti en 1932. Cette composition Jazz très fun, jouée par le détonnant Cab Calloway, arrive en réalité trois ans après « Muggles » (du patriarche de la trompette Louis Armstrong) mais surtout près de 20 ans après la Cucaracha.
Fun fact: “Reefer Man” a tout de même le privilège d’avoir, en introduction, le tout premier sketch sur la Ganja  gravé sur vynile, bien avant les comédiens Cheech et Chong, dans les années 70.
La particularité de la Cucaracha, c’est qu’il existe autant de versions que de types de tequilas au Mexique.

Hymne au cul du joint

La mélodie reste toujours la même, mais les paroles varient selon les régions et le contexte politique du pays.
Si on ne connaît pas exactement la date de sa composition, trois interprétations sont particulièrement iconiques et elles reflètent les trois sens du mot Cucaracha. Le mot en espagnol, signifie « cafard » et s’applique différemment selon la période :

– Au sens propre, comme dans la première partition du morceau (qui remonte à 1818 et la guerre d’indépendance du Mexique avec l’Espagne, qui dura de 1810 à 1821). Dans cette version, c’est l’histoire d’un Cafard qui a perdu une patte et qui a des difficultés à se déplacer.
– Au sens figuré, comme en 1870, pour s’opposer à la nomination de l’empereur Maximilien d’Autriche
– Et dans le cas de la version la plus connue de la chanson, celle qui l’a établie comme un monument national digne de Frida Kahlo : en argot.
Car Cucaracha signifie avant tout “joint” en espagnol ! C’est d’ailleurs de ce mot que viendrait l’expression “roach” en anglais qui signifie “Cul de joint” et “Cockroach” qui est le nom du Cafard en anglais.
Dans cette version dédiée au révolutionnaire Victoriano Huerta (président du Mexique entre 1913 et 1914), pas d’ambiguïté dans les paroles:

Le cafard Le cafard/ 
Ne peut plus marcher/ 
Parce qu’il n’a pas/ 
Parce qu’il lui manque/ 
De la marijuana à fumer.

L’origine de cet étrange hommage ?
Le révolutionnaire était très fortement soupçonné d’être un fumeur en raison des énormes lunettes noires qu’il portait à cause de sa cataracte (une maladie des yeux), d’un amour de la fête certain qui lui donnait une démarche qu’on va qualifier “d’incertaine” et de rumeurs appuyées sur des parfums aromatiques qui l’entouraient à chacun de ses déplacements.

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