Libérez les free parties!
Initié par Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, puis porté par son successeur Laurent Nuñez, le projet de loi RIPOST, pour « réponses immédiates aux phénomènes troublant l’ordre public, la sécurité et tranquillité de nos concitoyens », doit être présenté prochainement à l’Assemblée nationale, après son adoption par le Sénat le 26 mai dernier. « Danger mortifère, trouble à l’ordre public, débauche organisée » c’est à coup de sémantique borderline RN que le gouvernement vends sur les plateaux télé la loi Ripost depuis deux semaines, loi qui entend matraquer les free parties et leurs organisateurs.
Sur le papier le texte du projet de loi parle de délit organisé, de prison ferme pour les organisateurs et participants actifs (DJ, VJ, Sécu), d’amende forfaitaire délictuelle (oui, comme celles dressées pour achat de stups) et de confiscation du matériel scéno et sono.
Désormais, la teuf, c’est une affaire de keuf, et pour la place Beauvau, les free parties n’ont que trop vécu.
C’est oublier un détail de taille : les free parties ne sont pas un accident folklorique de la France périphérique. Elles sont l’un des laboratoires les plus féconds de la techno européenne, si ce n’est mondiale. Là où se bricolent des sons, des beats, des tribus, des graphismes, une économie du système D, une manière de faire collectif sans billetterie, sans merchandising, sans carré or où l’on privatise le kiff. Hardcore, tribe, acid, house, trans, gabber, hardtek : une large part de ce que les clubs comme le Rex, la Mao Miao ou le KM 25 recyclent aujourd’hui vient de ces nuits illégales où les talents de demain ont appris à monter sur scène sans remplir un Cerfa.
R.O.I. de la fête
Les free parties sont surtout le dernier bastion qui résiste au grand parc d’attractions marchand. Pas de carré VIP, pas de Veuve Cliquot pour les sponsors, pas de partenariat Red Bull, pas de bracelet cashless qui transforme un poignet en terminal de paiement. On y goûte encore cette chose devenue presque obscène : un espace de liberté qui n’a pas été converti en machine à fric, contrairement aux Eurockéennes de Belfort, à la We Love Green, au Golden Coast ou à Rock en Seine, 4 festivals racheté par Mathieu Pigasse, AKA le R.O.I. de la fête.
Les rave sauvages sont leur opposé : on y danse sans trop consommer, on s’y produit sans produire de contenu rentable. S’organiser hors des circuits culturels homologués, c’est aussi rappeler que la culture ne naît pas toujours subventionnée par un comité de sélection dont une marque de bière ou une enseigne de banque en ligne aura acheté les votes. Et dans le cas de la culture électro, cette culture « off grid » commence avec un camion, un générateur, trois câbles et cette vieille maxime : les meilleures soirées sont souvent improvisées. Il y a quelque 35 ans, le collectif Spiral Tribe en était la preuve (toujours) vivante.
Légaliser la liberté
Ripost prétend donc protéger la société. Ou tout du moins la jeunesse. En réalité, il protège surtout une idée de l’ordre : celle où la nuit ferme à 2 heures, où le bruit acceptable est assujetti à la TVA, où cette jeunesse n’est respectable que devant un festival labellisé.
Tout comme la prohibition du cannabis, la répression aveugle poussera inexorablement les fêtes plus loin, plus vite, plus clandestinement. Donc moins négociées, moins sécurisées, moins visibles pour les secours. Et c’est là le paradoxe : au nom de la sécurité, on fabrique le danger.
Il ne s’agit pas de sacraliser chaque free partie comme un nouveau Burning Man période 1990-92. Il s’agit de choisir autre chose que de mener une guerre culturelle à coup de lacrymo et mise en garde à vue à 180 BPM. Il s’agit de déclarer sans humilier, de dialoguer, prévoir des zones temporaires, initier les médiations, accompagner la réduction des risques. Il s’agit de légaliser la liberté de s’amuser, de l’encadrer intélligement sans la dénaturer.
En refusant de baisser le volume de ses lois, une démocratie court le risque mortel de devenir sourde à l’essence même de sa constitution: le vox populi. A bon entendeur…
