Le jour ou le disco est mort

1979, Chicago. La nuit où les vinyles ont explosé, où la haine anti-disco s’est emballée, façon pogrom redneck. Steve Dahl, DJ frustré, orchestre un autodafé de la culture dance. Résultat : un chaos incandescent, des milliers de disques en cendres, et le rock blanc qui croit gagner une guerre. Spoiler : le disco est immortel.

 

Nous sommes le 12 juillet 1979, à Comiskey Park, Chicago, Illinois. L’équipe de baseball locale des White Sox affronte les Tigers de Détroit, alors que 18 000 spectateurs sont attendus pour une soirée qui rentrera dans l’histoire, mais pas en raison de la performance des joueurs mais de celle d’un jeune DJ.

Rewind : Steve Dahl, vingt-quatre ans, est un disc-jockey qui s’est fait virer de la radio WDAI le soir de Noël 1978, suite aux faibles audiences de son Morning Show. WDAI change de format et met désormais en avant ce son 4 x 4 puissant, cet enfant de la Philly Soul qu’est le disco ; une musique dont l’incarnation française est Cerrone, qui triomphe aux États-Unis avec Donna Summer, Village People, Loleatta Holloway et Gloria Gaynor. Les Bee Gees, dont la B.O. du blockbuster Saturday Night Fever vient de rafler le Grammy Award de l’album de l’année, après avoir passé vingt-quatre semaines en tête des charts (il y restera cent vingt semaines, jusqu’en mars 1980), obtiendront 16 certifications platine avec plus de 16 millions d’albums vendus.

Rednecks vs disco

L’équipe des White Sox a l’idée d’engager Dahl, qui travaille désormais sur la radio WCKL, pour animer l’avant-match et booster la fréquentation du stade. Dahl voue une haine personnelle au disco : le 6 juillet 1979, quand meurt la disco star Van McCoy à l’âge de trente-neuf ans, Dahl casse son single « The Hustle » en direct à l’antenne.

Pour le match du 12 juillet, Dahl a une idée : tous les spectateurs qui viendront avec un disque de disco ne paieront que 98 cents. La nuit de Cristal du boom boom beat se met en place, car c’est bien d’un autodafé dont rêve cet animateur qui se pointe le soir du match en tenue militaire. Ce gimmick bête et méchant va devenir le catalyseur de la haine montante face au disco beat qui envahit l’Amérique.

Ce sentiment de submersion est alimenté par la popularité du style, qui a été utilisé dans de nombreux singles d’artistes rock : Rod Stewart a triomphé avec « Do Ya Think I’m Sexy? » ; les Rolling Stones ont sorti « Miss You » ; Kiss a cartonné avec « I Was Made For Lovin’ You » ; le batteur de jazz Idris Muhammad s’est lui aussi converti ; Meco (Domenico Monardo), fameux arrangeur, a sorti des versions disco du Magicien d’Oz et de Star Wars. Bref, le disco est partout ; cette musique « de Noirs et de pédés », comme aiment à l’appeler les white trash racists, est en train de grand-remplacer le rock blanc dans cette Amérique qui a tant de mal à assumer son multiculturalisme. Dahl fait le forcing dans son émission de radio et ça marche : alors que le match du 11 juillet n’a attiré que 15 500 spectateurs dans le stade de 44 000 places, ce sont plus de 50 000 personnes qui vont envahir Comiskey Park, le 12 juillet – la plupart sans ticket. Un Woodstock redneck, onze mois après le fameux festival, mais avec la haine en lieu et place du Peace & Love de la décennie précédente. Et 20 000 personnes resteront devant le stade, où le happening tournera à l’émeute.

Disco autodafé crédits PM magazine

 

Autodafé disco

Durant le premier match, des douzaines de tifos siglés « Disco sucks » sont agités dans les gradins, et le public balance des singles et des albums sur la pelouse, qui devient vite un champ de mines où poussent d’étranges fruits noirs plantés dans la terre. Rusty Staub, joueur des Tigers, urge ses équipiers de porter leurs casques de combat pour leur protection : « Il y avait des disques balancés partout, je n’ai jamais rien vu d’aussi dangereux de toute ma vie », se souvint-il après cette nuit de folie. La foule chauffée à blanc (c’est le cas de le dire) balance aussi des pétards et des bouteilles de bière ; des petits brasiers improvisés ont lieu dans les gradins.

Mais ce n’est que le début. À 20 h 40, avant le second match, Steve Dahl fait son apparition, accompagné de Lorelei, une bimbo connue pour ses pubs sexy, et de son pote de la station de radio Garry Meier, dans une Jeep. Dahl est en uniforme militaire avec un casque, il savoure son quart d’heure de gloire. Lui qui a été viré à cause du disco, prend enfin sa revanche. Il harangue la foule : « On a pris tous les vinyles disco que vous avez amenés, on les a foutus dans une boîte et on va les faire exploser cooooomme il faut ! »
La sécurité est débordée : 5 000 à 7 000 personnes vont débouler sur le terrain après l’explosion, qui est déclenchée dans un pandémonium indescriptible. Dahl est en feu, il bave de rage : « Ils n’oublieront jamais ça ! Ils ne nous feront pas avaler ça, nous autres rock & rollers allons résister et nous allons triompher ! »

Steve Dahl au sommet de sa foire. Crédits PM Magazine

La déflagration est assourdissante, des morceaux de vinyle brûlants volent dans les airs, un énorme cratère occupe le milieu du terrain, là où la caisse géante d’albums et singles disco a explosé.
« Disco sucks », répété tel un mantra de haine des dizaines de fois par le DJ et le public du stade, est le cri de guerre de cette meute que plus rien ne retient. Certains prennent peur et veulent quitter le stade, mais la sécurité a bloqué les portes pour empêcher la foule restée à l’extérieur de venir rejoindre les émeutiers. Sur le tableau du score, une inscription apparaît en lettres majuscules : « PLEASE RETURN TO YOUR SEATS », mais rien n’y fait.
Après l’explosion, Dahl, espérant peut-être calmer une foule de plus en plus agressive, demande aux techniciens de la sono, la musique de l’hymne national. Ne l’obtenant pas, il lance : « Vous savez quoi ? Je vais chanter moi-même ! Et j’ai besoin de vous ! Donnez-nous une rythmique disco, ça sera la seule fois que je vous y autorise, c’est pour une bonne cause ! »

Dans le chaos, en tenue militaire, le pathétique ambianceur se lance dans une version beuglée de « Do Ya Think I’m Sexy? », le disco hit de Rod Stewart, revisité avec des paroles obscènes dans lesquelles il annonce « toujours porter des pantalons moulants avec une chaussette dedans, ça fait baver les nanas ! Tu me trouves disco, baby ? Je connais les pas de danse ! » Et il dandine sa silhouette morbidement obèse sur la pelouse. À 21 h 08, les policiers débarquent en tenue anti-émeutes, à la grande satisfaction des spectateurs restés dans les gradins : 39 arrestations auront lieu, une trentaine de blessés sont à déplorer mais aucun mort – on ne sait par quel miracle, vu l’intensité de l’événement.

Nettoyage ethnique & radios rock

Le calme finit par revenir suite à l’intervention policière, mais le second match n’aura jamais lieu, la pelouse étant trop endommagée, même après une heure de nettoyage intensif par le personnel du stade. Les Tigers sont déclarés vainqueurs par forfait des White Sox, jugés responsables de ne pas avoir fourni les conditions nécessaires à la tenue d’un second match.

Les retombées de cette triste nuit furent multiples. Dave Marsh, dans le magazine Rolling Stone, a décrit cette Disco Demolition Night comme « le délire le plus parano auquel pouvait conduire le nettoyage ethnique des radios rock ». Il ajouta : « Les mâles blancs de dix-huit à trente-quatre ans sont en majorité ceux qui voyaient le disco comme venant des homosexuels, des Noirs et des Latinos, et par conséquent les plus susceptibles de répondre aux appels visant à éradiquer de telles menaces pour leur sécurité. Cela va sans dire, les appels de ce genre sont racistes et sexistes. »

Le dance floor de la Disco Demolition Party. Crédits Fred Jewell_Associated Press

Côté musiciens, Nile Rodgers de Chic a comparé cette funeste nuit à celle des nazis, le 9 novembre 1938, tandis qu’Harry Casey, du groupe KC and The Sunshine Band, considéra que Dahl était « juste un pauvre crétin ».

En 2025, la dimension raciste et discriminatoire de ce dérapage non contrôlé est établie. Un tableau immense apparaît dans l’exposition « Disco : I’m coming out », visible jusqu’au 17 août à la Philharmonie de Paris, célébrant cette date funeste. Le jour où le disco est mort.

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Journaliste, peintre et musicien, Georges Desjardin-Legault est un homme curieux de toutes choses. Un penchant pour la découverte qui l'a emmené à travailler à Los Angeles et Londres. Revenu au Canada, l'oiseau à plumes bien trempées s'est posé sur la branche Zeweed en 2018. Il est aujourd'hui rédacteur en chef du site.

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