Depuis l’an 2000, Sébastien Tellier s’est imposé comme une valeur sûre de la musique terrienne. L’auteur de l’inusable Ritournelle a décapsulé l’année 2026 avec Kiss the Beast, nouvelle aventure musicale entre hits discoïdes avec Nile Rodgers ou Kid Cudi et ballades romantiques en VF. Magnéto, Seb !
Entretien Guillaume Fédou
Zeweed : Salut Sébastien, comment ça va ?
Sébastien Tellier : Ça va… Je veux dire, ça va comme d’habitude, c’est-à-dire que je suis dans un grand cinéma permanent. Et souvent, je choisis le rôle de celui qui ne va pas. Mais en fait, derrière ce masque de « drama » je vais plutôt bien. J’aime entretenir une espèce de vague à l’âme en permanence dont j’ai besoin pour créer, et qui me pousse à m’exposer aussi..
Comment tu t’expliques ce besoin de mal-être quand tout le monde rêve du contraire ?
C’est dû à une mauvaise lecture du monde. Je pensais que c’était impossible de sortir de mon trou, et comme j’étais en attente de perfection, de choses qui soient parfaitement bien, il m’était impossible d’être heureux. Je pense qu’au départ, j’ai pris le problème à l’envers, en attendant que ça me tombe dessus. J’attendais le succès sur mon canapé, au fin fond du Val-d’Oise. Et après, j’ai compris que non, qu’il fallait se prendre en main, faire des efforts. Mais pas seulement psychologiques, aussi des efforts physiques. C’est-à-dire bien manger, marcher, prendre l’air, voir la lumière. J’ai vécu tellement longtemps dans la pénombre…
Ton adolescence était synonyme de pénombre ?
Au Noël de mes 9 ans, mes parents m’offrent un ghetto-blaster avec de petits spots lumineux synchronisés avec la musique : à partir de ce moment, je me suis enfermé dans ma chambre avec la musique à fond pendant des années. Ensuite, mon premier appart à Paris était sans fenêtre… Et puis il y a eu le studio. Donc oui, on peut dire que j’ai passé une bonne partie de ma vie dans le noir. Tout ça a eu une grosse influence sur ma psychologie et ma musique.
Du noir avec quelques lights quand même ?
Oui, les fameux spots et la télévision qui tenaient une place folle dans mon existence. La télé, c’était le monde extérieur pour moi, un monde totalement fantasmé, celui du show à paillettes. Éragny-sur-Oise dans les 80’s était la ville la plus triste de France, sans la moindre boutique cool, tandis qu’à la télé tu avais ces gens géniaux qui s’amusaient, paradaient, et j’avais clairement l’impression de ne pas faire partie de la parade. Les émissions de Drucker me rendaient fou, mais toutes les émissions en fait, surtout le Top 50 ! Tous ces mecs super bien coiffés, super bien sapés, je me souviens du clip Nikita d’Elton John à l’arrière de la Rolls, un Dieu vivant quand moi j’étais un freak collé à l’écran…Tout ça a eu une forte répercussion sur mon moral et la façon dont je me suis construit par la suite.
« Les émissions de Drucker me rendaient fou, mais toutes les émissions en fait, surtout le Top 50 ! »
Tu jalousais les stars qui passaient chez Drucker ou au Top 50 ?
Ah mais jalousie de tout ! J’allais dans une école qui s’appelait Saint-Martin-de-France qui était un internat, mais pas de chance j’étais externe parce que j’habitais juste à côté. Donc tu avais tous ces internes qui vivaient à Paris, à Versailles, ils avaient des beaux apparts, de belles propriétés et quand j’allais chez eux je me disais : “Mais pourquoi je n’ai pas tout ça, moi ?” J’étais d’un naturel envieux jusqu’à ce que je pige que mon truc à moi c’était la musique.
Tu as donc suivi une scolarité normale, ce qui est une véritable information.
Oui jusqu’au bac, qu’ils m’ont filé avec une note de 9,99 sur 20. Avec une mère instit’, je ne pouvais pas être bon dernier, j’assurais le strict minimum pour toujours être à la limite. Mais j’adorais l’école qui était un grand espace de liberté, il y avait des terrains de sport même si je n’en faisais pas, des bois pour aller fumer des clopes en cachette et, surtout, une salle de musique qui s’appelait l’Orangerie et où l’on pouvait aller quand on voulait. C’était cool car il avait des batteries déjà installées, des guitares branchées sur des amplis… Et avec l’influence de mon père, bossant dans les cosmétiques, qui voulait absolument que je sois musicien j’ai vite commencé à m’en servir. C’était parti.
Ton père qui a joué dans le groupe Magma ?
Non, c’était seulement un copain du groupe, lui jouait en amateur, mais c’était un excellent guitariste rythmique. C’est lui qui m’a enseigné la science profonde des accords, leur complexité. On jouait de la guitare tous les deux le samedi après-midi, on écoutait des cassettes en voiture, surtout Bulles de Polnareff, son album préféré. Le premier morceau qu’il m’a appris au piano c’est le Clara 1939 sur la BO du Vieux Fusil par François de Roubaix. Depuis, j’adore les accords qui ne sont ni majeurs ni mineurs où, justement, tu ne joues pas cette partie-là de l’accord, ce qui laisse un suspense. C’est aussi ça La Ritournelle, ce mystère venu d’accords non-résolus. J’aime les accords car c’est intime, tu es seul face au piano ou avec la guitare sur les genoux : « Et si je décalais le petit doigt ça se passerait comment ? »
En l’an 2000, tu te sens prêt à affronter la capitale et à démarrer ta carrière avec des Repetto aux pieds en hommage à Serge Gainsbourg ?
Serge, le Dieu des accords ! Alors oui, c’est bien vu sauf que je portais plutôt des Weston rouges à l’époque. J’avais des Repetto pour la scène mais je préférais celles de Michaël Jackson avec les élastiques dont il se servait pour danser, elles étaient plus faciles à porter tout en gardant ce petit côté classe. Comme je n’avais pas un physique à faire de l’urbain, il fallait que je crée mon propre style. Or même si je viens d’un milieu plutôt populaire, j’ai une tronche un peu vieille France, grand nez et petit menton, avec des cheveux qui tardent à venir sur le crâne. Si bien qu’au départ, je me suis fondu dans les codes de la French touch versaillaise, pull en V, barbe, cheveux longs… Et je me suis dit que j’allais faire de la grande musique instrumentale française, sans même me donner la peine de chanter, juste des chœurs dans mon premier album et c’est tout. Bon après j’ai chanté quand même.
Une façon aussi de prendre une place à part dans la French touch qui explosait à cette époque.
Oui, je voulais être le plus Français de la French touch ! En plus de vouloir suivre mes maîtres Michel Legrand, Georges Delerue et François de Roubaix, j’avais très envie de rester moi-même, de ne pas « jouer au ricain » avec une casquette à l’envers. Quand j’allais à Los Angeles invité par les Daft, Air, Phoenix, on dormait au Magic Hotel – enfin, sauf les Daft qui avaient déjà leur chalet merveilleux dans les Hills – et je voyais bien que les vrais Américains comme Sofia Coppola (qui utilisera son sublime Fantino dans Lost in Translation, NDR) ou Spike Jonze ne rêvaient en réalité que de Paris, du style européen… Donc je me suis dit que j’allais rester Français et garder mon nom, qui est le plus neutre du monde mais qui rappelle quand même un roman de Maupassant, La Maison Tellier. Donc je passais par la grande porte !
C’est aussi une forme sincérité, car ce qui a l’air très travaillé ne l’est peut-être pas tant que ça…
Exactement ! Ma chanson Naïf de cœur parle de cette façon un peu naïve et spontanée d’aborder les choses et de mener une carrière qui peut paraître chaotique vue de l’extérieur. Tous mes albums, j’y croyais tellement au moment où je les faisais… J’ai toujours essayé d’être hyper sincère à chaque instant. Après Sexuality, j’aurais du continuer dans cette pop à la MGMT, surfer sur le succès après deux tournées aux USA, mais non, j’ai fait My God is Blue, un truc complètement barré largement incompris. Pareil avec cet album-Kiss The Beast, c’est très libre : on passe d’une ballade acoustique comme Un Dimanche en Famille à un titre hyper électro comme Thrill of the night, les titres club sont en anglais et les chansons mid-tempo romantiques en français, ça alterne sur tout l’album.
« J’aurais adoré vivre à la préhistoire, construire des pièges, tuer des dinos pour les manger. »
Avec Mouton, Loup, Animale, tu sembles explorer thème de l’animalité, même s’il y a des précédents avec Trilogie Chien, Cochonville et même Oursinet. C’est presque un concept ça ?
Ah ah, oui, mais de façon tout à fait naturelle, intuitive, pas réfléchie du tout. J’ai commencé par le Mouton, en pensant à la détresse existentielle que l’on devine au fond de l’œil de cette pauvre bête qui va à l’abattoir. On l’arrache à sa condition, il part en camion, il est balloté, j’adore ce sentiment de destinée abominable. Comme Animals de Pink Floyd. Et en deuxième, j’ai écrit Loup, qui se déguise en chien pour que ça passe mieux. On est proche de la fable, mais avec une sorte de réalisme magique. Si je devais transcrire cette idée au cinéma ça donnerait un mélange entre la Belle et la Bête et Taxi Driver.
À quand le film de Sebastien Tellier ? On sent que tu as un film en tête.
Tu ne crois pas si bien dire, j’ai écrit plein de scénarios, le dernier en date c’est Panique au poney club ! Ce serait sur des gens piégés dans un poney club et peu à peu obligés de devenir violents pour échapper à ce confinement forcé.
L’amour et la violence, toujours !
On n’en sort pas, ah ah ! Moi, j’aurais adoré vivre à la préhistoire parce que la violence était permise. J’aurais adoré construire des pièges, tuer des dinos pour les manger, les dépecer, mais bon je vais pas travailler dans un abattoir non plus. On refoule trop, tout le temps, notre seul espoir serait que la technologie nous emmène si loin que l’on puisse redevenir des animaux. Ce devrait être la ça le but ultime de la technologie, et aussi de nous permettre de quitter la Terre avant que le Soleil ne gonfle et que tout explose. Voilà tout ce que je demande : redevenir animal et partir.
La chanson Amnésia avec Kid Cudi, ça parle de quoi exactement ?
Amnésia, c’est mon herbe préférée. Au départ on la trouvait sous le manteau mais à Amsterdam, elle était bien présentée, dans des petits sachets, y avait des paillettes… Mais dans la chanson c’est aussi une femme. « Mon coeur s’éveille et je vois, je vois pour la première fois » : ça ne peut pas être que de la weed ! C’est un savant mélange… J’adore ce titre, il est totalement fou.
« Kid Cudi, il roule des joints de 30 cm de weed pure, on dirait un cigare ! »
On imagine que ce thème a du plaire au rappeur de Marijuana (titre de Kid Cudi en 2018, NDLR) ?
Oui on s’est plutôt bien retrouvés la-dessus avec Kid Cudi. Il roule des joints de 30 cm de weed pure, on dirait un cigare ! Tu sais, en Californie, c’est un autre délire : ils se filment en train d’allumer un joint et diffusent ça partout. Je savais bien sûr que le thème de la weed allait lui plaire, on a bossé l’instru à fond avec Sebastian. Ma partie en français était calée, tout est allé vite. J’étais à l’aise puisqu’il m’avait déjà samplé, et même posté des stories où il chantait Roche… Tout s’est hyper bien passé, lui en mode instinctif et moi en mode bon élève, j’étais le petit garçon qui rêve de drogue et lui celui qui s’est drogué. Ou est-ce l’inverse ?
Comment tu définirais la Tellier’s touch en un mot ?
Romantico-planante. Comme la chanson Parfum Diamant, ma préférée de l’album.
Sebastien Tellier : Kiss The Beast (Because Music).
