Bruno de Stabenrath : « André Malraux a dû tout tester »

Avec La Jeunesse du monde, Bruno de Stabenrath ressuscite les fils Malraux et raconte leur descente aux enfers. Nous l’avons rencontré pour discuter paradis, filles nues et opium.

Propos recueillis par Elena Sokhoshko

Cette interview est issue du Zeweed magazine #10. Pour le trouver près de chez vous, cliquez sur ce lien
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Zeweed :  trois mots pour vous définir ?
Bruno de Stabenrath : Libre. Être libre, c’est aller au-delà des frontières, au-delà des religions, des dogmes, des philosophies.
Humaniste. Ma phrase favorite reste : « Paix aux hommes de bonne volonté. » Chrétien, mais dans le sens grec du terme, « christos » signifiant « témoin ». Je suis le témoin de mon temps, de ma génération, de mon pays, de ma culture, de mon ADN.
Assoiffé. On n’est jamais totalement rassasié de savoir, de rencontres, d’expériences. Mon mantra, c’est : « Tout lire, tout vivre, tout voir, tout boire. »

Votre paradis artificiel préféré?
Je suis contre les drogues, même si j’ai fumé de l’opium à deux reprises et que ce fut une expérience extraordinaire sur le plan physique et intellectuel. J’ai compris pourquoi de grandes personnalités comme Malraux, Baudelaire ou Cocteau étaient fascinées par l’opium : il ouvre des portes de perception uniques et permet de vivre intensément sans forcément abuser.

À quoi pourrait ressembler le paradis ?
Une plage avec trois filles nues. Nous irions nous baigner avec une dizaine de dauphins.

Que diriez-vous à Saint-Pierre en arrivant aux portes du paradis ?
Où est l’espace VIP, Pierre, s’il te plaît ?

Une personne à faire revenir du paradis ?
Je choisirais un artiste, Elvis, par exemple. Je deviendrais son producteur et l’emmènerais faire sa première tournée européenne. Il n’a jamais chanté en Europe.

C’est quoi, l’enfer ?
Pour moi, La France Insoumise.

Si André Malraux avait croisé Timothy Leary, l’imagineriez-vous plutôt en apôtre du LSD ou en ministre anti-trip ?
Ministre anti-trip, en raison de sa responsabilité de ministre de la Culture. Mais je pense qu’il a dû tout tester : LSD, opium, cocaïne, médicaments, alcool… C’était quelqu’un d’addictif. Malraux avait un esprit curieux. Ce qui l’intéressait dans la drogue, ce n’était pas la fête mais la recherche personnelle, la créativité, le développement intérieur. Tous ces grands intellectuels étaient attirés par les paradis artificiels.

« L’enfer, pour moi ? La France Insoumise. »

Vous avez écrit sur le rock maudit, sur les cabossés et maintenant sur les fils Malraux. Quel est le fil qui relie vos obsessions pour la fragilité humaine ?
Le fil conducteur, ce sont toujours des artistes, leur façon d’échapper au réel, de libérer leur esprit et de travailler leur recherche personnelle et créative. Ce sont souvent des gens avec une sensibilité supérieure à la moyenne qui ont besoin d’expérimenter, même si, au bout du chemin, c’est toujours terrible. Des années 1950 à 1970, le cocktail sexe-drogue-alcool était presque un kit obligatoire. Mais quand Jimi Hendrix, Janis Joplin et Jim Morrison sont morts, on a compris que mélanger cigarettes, joints, cocaïne, héroïne, médicaments, alcool, amphétamines, c’était grave. Imaginez tout cela dans un seul corps… Et pourtant, cela a nourri leur créativité, leur émotivité, leur besoin de protection.

Quelle serait aujourd’hui la BO de la Ve République ?
Ce serait malheureusement du rap, et pas le meilleur. J’estime que 80 % de ce qu’on entend, c’est du rap, et 60 % de ce rap est nul. Cela veut dire qu’une grande partie de la jeunesse se nourrit de mauvaise musique, sans véritable culture musicale. On est très loin de l’âge d’or de la chanson française, de Michel Berger, Polnareff ou Gainsbourg. Bien sûr, il y a encore des exceptions comme Juliette Armanet ou Santa, qui proposent de belles choses, mais globalement, la créativité est en berne.
Les artistes vivent surtout des concerts, puisqu’Internet a tué les ventes de disques. Résultat : ils passent leur temps en tournée et n’ont plus le temps de composer.

Votre péché capital ?
La luxure. J’aime la sensualité et les plaisirs du corps. J’aime aussi la gourmandise : pour nous, Français, bien manger est essentiel.

 

Cinq livres à emporter au paradis

– J’avais des ailes mais… je n’étais pas un ange de Frank W. Abagnale (1981), qui a inspiré le film de Steven Spielberg, Catch Me If You Can (Arrête-moi si tu peux, 2002)
L’Héroïne : Une vie, le roman d’Yves Salgues (1987). Il raconte comment, à seize ans, en 1944, à la Libération, il découvre à Toulouse, l’opium et l’héroïne – un testament littéraire incroyable.
Boy de Christine de Rivoyre (1974). Très beau livre qui se déroule sur la côte basque durant l’été 1936-1937.
La Côte sauvage de Jean-René Huguenin (1960). L’auteur est mort vingt-six ans après avoir écrit ce magnifique roman, qui raconte un triangle amoureux.
Le Feu follet de Pierre Drieu la Rochelle (1931).

 

« La Jeunesse du monde : le destin brisé de Gauthier et Vincent Malraux »
de Bruno de Stabenrath
(Folio 2025).

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Journaliste, peintre et musicien, Georges Desjardin-Legault est un homme curieux de toutes choses. Un penchant pour la découverte qui l'a emmené à travailler à Los Angeles et Londres. Revenu au Canada, l'oiseau à plumes bien trempées s'est posé sur la branche Zeweed en 2018. Il est aujourd'hui rédacteur en chef du site.

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