ZEWEED N°12

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Description

Édito

Femmes des années 420

Sur le grand écran, le cannabis a depuis longtemps gagné la bataille culturelle. On rit du sujet, on moque ses travers, un peu comme un personnage qui raconte des blagues sans vraiment quitté le fond de son canapé. C’est ainsi depuis les frères Lumière : les pratiques « déviantes » sont légalisées par l’image avant de l’être par les textes et, comme souvent (de l’homosexualité rendue familière par le cinoche, à l’adultère glamourisé par des décennies de comédies), la société valide les futurs avant les ministères.
Pourtant, tout n’est pas rose, et ceci pourrait être une expression genrée : il reste comme une désagréable impression qu’une grosse moitié de la salle a été oubliée. Quand le cannabis devient le roi d’Hollywood, c’est une affaire de mecs, les femmes restant hors champ la plupart du temps. Or (ce sera un scoop pour certains), les femmes « bédavent », elles aussi – mais pas avec les mêmes droits au plaisir. L’homme gentiment déchiré est cool, débonnaire, parfois culte ( Big Lebowski, Willie Nelson, Snoop, et on en passe), quand la femme stone devient vite suspecte. Un joint, deux ambiances : une femme ne plane pas, elle gère son stress ; elle ne se tape pas des barres quand elle est high, elle se relaxe ; elle n’est pas scotchée sur son canap’ devant « Affaire conclue », elle gère ses douleurs. Bref, on lui accorde l’effet, à condition de refuser l’intention. Comme avec le sexe, le plaisir féminin doit encore présenter ses papiers.
La suite est moins drôle, donc plus intéressante. Car ce que l’on autorise à voir finit toujours par cadrer ce que l’on autorise à vivre. Tant que la femme qui fume reste du côté du soin, elle passe ; dès qu’elle glisse vers le plaisir, elle dérange. Mais le cinéma a su rendre banal un type en peignoir qui oublie ses clés : il pourra sans doute accepter, un jour, une femme qui plane sans mode d’emploi. À force de raconter que les femmes consomment « autrement », on dit surtout qu’elles ne consomment jamais librement. Le jour où une héroïne sera juste stone, drôle et un peu ridicule sans excuse ni mission, quelque chose aura bougé. On ne parle pas ici d’un Grand Soir mais d’un déplacement discret : celui qui fait passer un geste relevant du registre de l’explication à celui de l’évidence. Et, comme souvent, personne ne pensera à demander la permission.

Bonne lecture,

Alexis Lemoine
Rédacteur en chef

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