Agnès sur Tara, crédits Fondation Tara

Agnès b. L’interview qui taille

Prêt à porter éthique avant l’heure, art éclairé, lutte contre le dérèglement climatique, joints assumés… Agnès Troublé –AKA Agnès b.– a toujours devancé la mode et les codes de la fashion avec une recette simple : proposer des vêtements intemporels sans en faire aucune publicité . Entre deux collections, elle nous a reçu dans son QG parisien, sis dans la bien nommée rue Dieu.

Paris, jeudi 27 février, 15 heures à quelques pas du canal Saint-Martin. Flanqué d’Alé de Basseville, artiste multi-talents et photographe professionnel depuis 1985 (date à laquelle il travaille avec Andy Warhol, alors qu’il n’a que quinze ans), nous nous présentons à l’accueil du 17, rue Dieu, où un vaste et immeuble 1900 abrite, sur six étages, les bureaux de la multinationale familiale Agnès b. Jean Guillaume, qui pilote la communication de la styliste intemporelle, nous accueille d’un grand sourire avant de nous proposer un café et une rapide visite des lieux. Pour l’occasion, j’ai mis de jolies chaussures de ville bien cirées, surplombées d’un pantalon à pinces dans lequel rentre une chemise impeccablement repassée. Alé est, comme à son habitude, habillé d’un kilt. Alors que nous déambulons d’étages en étages, je me rends compte que je dénote sérieusement. Arrivés au cinquième, alors que nous nous accordons une pause vape sur un balcon donnant sur cour, une fenêtre s’ouvre au sixième : « Venez, venez, vous allez attraper froid ici », nous lance Agnès  en nous invitant, bras tendus, à la rejoindre. Quelques marches plus haut, nous rentrons dans son bureau : une vaste pièce à vivre lumineuse comme notre hôte qui, sans tarder, nous invite au tutoiement. En fond sonore, la musique de Bob Marley sur laquelle Agnès esquisse quelques pas de dance. Alé sort son appareil photo, je sors mon mini-magnéto et, alors que je me surprends à chalouper en rythme sur le « Get Up, Stand Up » du Reggae King, je me dis, les yeux pétillants, que la rue Dieu fait bien les choses. Entretien au sixième ciel.

Séance photo sous l’oeil d’Alé de Basseville dans les bureaux d’Agnès pour la couverture du ZEWEED mag’ # 8

 

ZEWEED : Des vêtements intemporels, faits pour durer et conçus dans une logique de développement durable, c’est la marque de fabrique Agnès b. Aujourd’hui, les grands groupes semblent découvrir les vertus du circuit court ou, en tout cas, mettent cet argument en avant. Ça doit vous faire doucement rire…
Agnès b : Oui, ça me fait rire quand j’entends les patrons du grand luxe, Pinault et Arnault pour ne pas les nommer, raconter soudainement qu’ils fabriquent en France. En fait, ils nous prennent des ateliers que nous maintenons en vie depuis très longtemps. Ils nous les piquent carrément parce qu’ils le peuvent, et c’est arrivé plusieurs fois. Il y a quelque chose de moche dans la démarche parce qu’on se donne une belle image avec un atelier français… puis, après, on fabrique ailleurs. Disons que ça m’amuse autant que ça m’attriste, tant je trouve ça moralement discutable.
Depuis toujours, je fais du 100 % local lorsque c’est possible. Quand les matières sont produites à l’étranger, on confectionne un maximum sur place. Par exemple, au Pérou, où l’on récolte et file la laine de lama, on fabrique aussi nos pulls pour homme. Circuit court et emplois locaux. C’est pareil en Mongolie, où tous nos cachemires sont faits. Ce sont eux qui produisent le fil et bénéficient de la valeur ajoutée de la fabrication de tous nos pulls en cachemire.

« Mon travail, c’est vraiment de faire de bonnes coupes dans des choses pas trop marquées mode et qu’on garde très longtemps. »

Au-delà de l’aspect écologique, ce qui fait le succès de vos vêtements, c’est la qualité des matériaux utilisés.
Oui, c’est ce qui fait le succès d’Agnès b. Je travaille évidemment beaucoup la coupe mais, avant tout, il faut que les matières soient toutes de très bonne qualité. Je suis intransigeante sur ce point. Je dis toujours aux jeunes stylistes : « On ne fera jamais un beau vêtement avec un tissu médiocre, un tissu qui deviendra moche et qui ne tiendra pas le coup.» Mon travail, c’est vraiment de faire de bonnes coupes dans des choses pas trop marquées mode et qu’on garde très longtemps. Ce qu’il faut, c’est que les vêtements parlent d’eux-mêmes. Et moi, il faut que j’assume chaque produit. S’il est en vente, c’est que je suis d’accord avec tout.

« Mes clients, ce sont des gens qui ne veulent pas se faire avoir par la mode. »

Le portrait type de votre client ?
Le portrait type de mes clients, ce sont des gens qui ne veulent pas se faire avoir par la mode, et qui savent que s’ils viennent là, ils ont un vêtement qu’ils vont garder très longtemps. On a une clientèle fidèle. Maintenant, ce sont les enfants de nos clients d’il y a vingt ans qui viennent chez nous. Les filles portent même les robes de leur mère d’il y a vingt ans. Dans mon placard, il y a des pièces que je porte depuis quarante ans.

Cela fait près de trente ans que vous êtes très investie dans l’écologie et la lutte contre le changement climatique, notamment via la fondation Tara et sa figure de proue, le magnifique voilier du même nom.
Oui, Tara, ce bateau que j’adore et que j’ai acheté avec mon fils, est vraiment comme un symbole de l’écologie. Il est en ce moment à Cherbourg et s’apprête à partir dans les glaces du pôle Nord pendant cinq cents jours afin d’analyser, avec un module en dérive, le changement climatique et tout ce que cela implique. C’est un magnifique projet, devenu une fondation, que je soutiens depuis longtemps. C’est une vision, une philosophie.

« Je dis toujours aux jeunes stylistes : on ne fera jamais un beau vêtement avec un tissu médiocre. »

Vous êtes aussi la plus engagée des stylistes dans le mécénat et l’art. D’où vient cette appétence pour l’art ?
Ça a commencé très petite puisque ma prof de dessin au cours Buffet, à Versailles, a dit à mes parents : « Il faut qu’elle aille aux Beaux-Arts, elle dessine bien. » C’est comme ça que je faisais neuf heures de dessin par semaine aux Beaux-Arts de Versailles. Après, je voulais faire l’école du Louvre, mais je me suis mariée à dix-sept ans avec Christian Bourgois, donc je n’ai pas fait l’école du Louvre. Ce n’était peut-être pas la meilleure idée que j’ai eue d’ailleurs. Je voulais rester pure. J’en avais marre qu’on me tripote. Vous savez, les jeunes filles sont souvent des proies. La seule fois où je ne m’en suis pas plainte, c’est quand une de mes premières rencontres artistiques, Picasso, m’a embrassée.

Agnès b.©La Fab.

« Picasso m’a embrassée, ça a dû me porter chance. »

Picasso ?
Oui, Picasso ! J’allais me marier avec Christian Bourgois, j’avais dix-sept ans. On remontait de la mairie, Picasso descendait l’escalier du palais Grimaldi où il avait son atelier. À mi-chemin, entre deux marches, il s’arrête et me dit : « Vous êtes très jolie. » Puis il m’embrasse gentiment et s’en va. Je m’en souviendrai toujours ! Il avait son tee-shirt blanc rentré dans son short, avec un petit trou là [elle montre le haut de son buste, côté gauche], des sandales… C’était Picasso ! Picasso m’a embrassée, ça a dû me porter chance…

Vous  avez ouvert un lieu : la Fab, où vous présentez des pièces de vos collection, et celles de nombreux artistes. Je crois qu’il y a en ce moment  une très belle exposition d’Hamony Korine à la galerie du Jour, qui fait maintenant partie de la Fab.…
 J’adore la Fab. ! En plus, la presse nous soutient parce que c’est un lieu différent, qui ne ressemble pas aux autres lieux culturels. C’est dans le 13ᵉ, un arrondissement que j’aime beaucoup, très vivant, plein d’étudiants. C’est un nouveau Paris pour moi, différent du Marais ou du 16ᵉ ; un Paris jeune et dynamique. Harmony Korine et moi, c’est une longue et belle histoire. Nous nous entendons sur tout et à merveille. Et je crois que je suis sa plus grande fan ; en tout cas, celle qui a la plus grande collection de ses œuvres. J’aime collectionner, oui, mais j’aime surtout transmettre ma passion, tenter de faire connaître au public les artistes qui me touchent.

Harmony Korine et Agnès, crédits Gaspar Noë
Harmony Korine et Agnès. Crédits : Gaspar Noë

« À mon niveau de richesse, qui n’est pas celui d’Arnault ou Pinault, je partage autant que je peux. »

Dans cette transmission, il y a la notion de partage…
Dans l’art, oui, mais dans tous les domaines, finalement. Je veux absolument que les riches partagent. À mon niveau de richesse, qui n’est pas celui d’Arnault ou Pinault, je partage autant que je peux. Je trouve normal de partager. Je n’ai pas renvoyé depuis très longtemps , de feuille de soin à la Sécurité sociale, et je pense qu’à un certain niveau de revenus, il faudrait y renoncer.

Comment voyez-vous la guerre déclarée au cannabis par le gouvernement ?
Ils mélangent tout, ils ne savent pas ce que c’est. Moi, je ne suis jamais passée de la weed ou du teuch à la cocaïne. Ça m’a toujours dégoûté. J’ai vu la connerie de la cocaïne, des gens à fond en train de dire des conneries jusqu’à 9 heures du matin. Ça fait longtemps que j’ai compris la connerie de la coke ! Mais fumer un pétard, j’aime bien. Ça me donne la pêche. C’est comme si j’avais bu un verre ou une Zubrowka. Il y a des gens que ça endort ; moi, c’est le contraire. Ça me dynamise, ça me donne la pêche. Je ne fume pas le soir, d’ailleurs ; plutôt dans la journée. Je ne m’en cache pas d’ailleurs. J’aime bien ne pas m’en cacher, de fumer des joints.

« J’aime bien ne pas m’en cacher, de fumer des joints. »

Que leur diriez-vous pour les convaincre de légaliser ?
À eux, je ne sais pas. Je crois qu’ils ne veulent rien entendre, même pas ouvrir le débat. Aux autres, je dirais qu’il faut se regrouper. Il y a Éric Piolle qui est pour ça. Par exemple, ce maire de Grenoble [EÉLV], je voulais lui mettre un petit message pour lui dire bravo, parce que c’est la seule chose à faire. On a besoin d’être renseigné sur tout ça. Encore une fois, ils mélangent tout parce qu’ils ne savent pas. C’est important de défendre cette idée que ce n’est pas parce qu’on fume de la weed qu’on va tomber dans la cocaïne. Il faut éradiquer la cocaïne et ces merdes, tout comme certains médicaments qui tuent ! Mais ça, c’est plus compliqué, parce qu’il y a beaucoup d’argent en jeu. Mais s’obstiner à interdire la weed et le teuch, c’est ridicule. Je tiens à ce qu’on le dise !

Et on va même l’écrire ! Sur ce sujet, vous parlez en connaissance de cause…
Ça fait quarante ans que je fume. En revanche, je ne sais toujours pas rouler un pétard [rires]. J’ai toujours été avec des gens qui fumaient, donc ça n’a jamais été un souci. Mais ce qui est drôle, c’est qu’à chaque fois que j’allais à un concert, on me demandait si j’avais des feuilles… Moi qui ne sais pas rouler ! Faut croire que j’ai une tête à fumer des joints [Agnès s’esclaffe]. « T’as des yeuf ? », je l’ai entendu tellement de fois… D’ailleurs, j’en ai parfois sur moi. Et surtout, j’ai des copains qui roulent autour de moi.

« C’est important de défendre cette idée que ce n’est pas parce qu’on fume de la Weed qu’on va tomber dans la cocaïne. »

Mais il faudrait une légalisation encadrée et responsable…
 Évidemment, il faut encadrer ça, l’interdire aux mineurs, avoir une politique de prévention, notamment sur la route. Tu prends le volant, tu as trop bu : tu déconnes. Tu prends le volant, tu as fumé des pétards :  ce n’est pas bon non plus . Faut quand même le dire… Moi, en tout cas, ce n’est pas mon cas. Mais, au volant, ce n’est pas bon. C’est comme l’alcool, c’est pareil. Cela étant, économiquement, c’est aussi très intéressant pour l’État. Ça l’est aux États-Unis et au Canada, où c’est légalisé. Commercialement, il y a aussi des choses formidables à faire avec le roi du Maroc ! Ils font du haschich incroyable !

Ah oui ?
Ah oui ! Je suis allé à Ketama, j’ai vu comment c’était fait et c’est incroyable. Je me suis retrouvée dans une petite maison avec un groupe de fermiers, il y avait un grand sommier en métal, ils avaient mis toutes les fleurs dessus, ils tapaient avec des baguettes comme sur un tambour, et dessous il y avait un tissu qui ramassait le truc. Il n’y a pas plus naturel ! Je me souviens aussi d’une époque où il y avait un tampon du roi du Maroc apposé sur un voile de coton écru qui enveloppait la savonnette de hash. C’était sous Hassan II. Il faudra s’arranger avec le roi du Maroc pour qu’il nous exporte du haschich de qualité !

 

 

 

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Alexis est un homme curieux de toutes choses. Un penchant pour la découverte qui l'a amené à travailler à Los Angeles, Londres, New York et Neuilly sur Seine. En 2019, l'oiseau à plumes bien trempées s'est posé sur la branche Zeweed. Il en est aujourd'hui le rédacteur en chef.

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