Longtemps autorisée, la culture du chanvre a disparu au cours du xxe siècle. Mais à qui a profité le crime ? Synthèse de faisceaux concernant la confiscation d’une matière première dédiée à l’homme.
Aurait-on oublié que, pendant des siècles, le chanvre (Cannabis sativa) fut le moteur de nos sociétés européennes ? Cordes et voiles de marine, spécifiquement constituées de l’écorce filamenteuse de sa tige, sont ainsi à l’origine des grandes découvertes établies par Christophe Colomb, Vasco de Gamma, Fernand de Magellan, puis de l’essor du commerce maritime international. Les fibres du chanvre sont effectivement considérées comme les plus résistantes (même au sel marin et à l’humidité) du règne végétal et elles remplaçaient, jadis, le plastique dont nous n’arrivons pas à nous débarrasser aujourd’hui. Cette matière première composait également le textile de base dans nos campagnes (langes, draps, nappes, vêtements, mouchoirs, linceuls, etc.). « Personne n’ignore qu’un sac est une sorte de poche plus ou moins grande, selon l’usage auquel on le destine, qu’il est fait d’une forte toile en fil de chanvre et qu’il exige deux coutures pour le former », écrivait savoureusement une « société de savants et d’artistes », en 1831, dans son Dictionnaire technologique ou Nouveau Dictionnaire universel des arts et métiers et de l’économie industrielle et commerciale.
Les graines de chanvre alimentaient alors nos poules, pigeons, servant d’appâts pour les poissons, sans aucun contrôle de THC. Culture traditionnelle indispensable pour les premiers colons américains, il était même interdit de refuser de cultiver du chanvre pour l’État, de 1763 au 1769, en Virginie sous peine d’emprisonnement ! L’invention de la machine à vapeur et des câbles métalliques, vers 1850, l’importation du coton, puis l’arrivée du kérosène et des matières plastiques vers 1950, poussèrent progressivement notre belle plante aux oubliettes. Pourtant, en 1938, un article du magazine Popular Mechanics expliquait que le chanvre générait plus de 25 000 produits (de la dynamite à la Cellophane) et que sa culture promettait de devenir la première industrie américaine. Il n’en a rien été, le chanvre étant incapable de lutter face aux différentes formes de lobbies.
Chimie : le chanvre est soluble dans DuPont de Nemours
Le 2 août 1937, une loi anti-chanvre américaine, la Marijuana Tax Act, est promulguée. Dotée d’un impôt prohibitif, elle naît à l’initiative de la Commission des finances, seule institution habilitée à envoyer directement les projets de loi au Congrès sans obligation de débats préalables. Le Congrès est alors présidé par Robert L. Doughton, un démocrate proche du géant de la chimie DuPont de Nemours, dont 60 % du chiffre d’affaires se fait par alternative au chanvre. Sa prohibition prend alors la forme d’une conspiration à deux têtes : Andrew W. Mellon (chef de la CIA, bras droit du Président américain Herbert Hoover et propriétaire de la compagnie pétrolière Gulf Oil) est alors le principal investisseur banquier de la firme DuPont de Nemours ; Harry J. Anslinger, nommé chef du Bureau fédéral des narcotiques en 1930 par le même Andrew Mellon (dont il épouse la nièce), est chargé de présenter la loi au Congrès.
Avec la Marijuana Tax Act qui réduit le chanvre à peau de chagrin, la voie est libre pour DuPont de Nemours qui enchaîne les brevets :
- brevet de la réduction chimique du bois en 1937 pour fabriquer du papier avec du dioxyde de soufre ;
- brevet du nylon en 1938, alors que le chanvre était utilisé jadis par les familles paysannes pour confectionner leurs propres vêtements ;
- brevet du Téflon en 1938, alors que son concurrent direct, en plomberie ou en fontainerie, est encore de nos jours, la filasse de chanvre ou de lin ;
- brevets des premiers tests de détection du cannabis en 1938, vendus sous licence ;
- brevets de pesticides en 1970 (dont le Benlate DF (Benomyl), produisant des effets si nocifs sur les testicules et la prostate des animaux qu’on pensa l’utiliser comme stérilisant chez l’homme), alors que le chanvre est une culture polyvalente dépolluant les sols et qui ne nécessite aucun engrais chimique.
Si le chanvre n’avait pas ainsi été taxé de manière dissuasive, puis mis hors la loi, les affaires de DuPont de Nemours n’auraient jamais pu prospérer de la sorte. La loi anti-chanvre américaine de 1937 évoluera, après la Seconde Guerre mondiale, vers une interdiction totale de cette culture partout dans le monde après la Convention unique sur les stupéfiants ratifiée par l’ONU en 1961, sous la houlette de… Harry J. Anslinger, devenu entre-temps chef de la Commission des stupéfiants aux Nations Unies.
Prohibition : cannabis vs pastis
En 1933, après treize ans d’échec, la prohibition de l’alcool aux États-Unis est abrogée avec le 21e amendement. Les industriels de l’alcool veulent récupérer leur marché perdu, mais se heurtent à un nouveau concurrent : le cannabis, dont la consommation s’est développée en leur absence. C’est ici que l’on retrouve le déjà cité Harry J. Anslinger. D’abord indifférent au cannabis, il devient soudainement son plus farouche opposant après 1933. Pourquoi ce revirement ? Parce que les lobbies de l’alcool, mais aussi du tabac et du papier, voient d’un mauvais œil l’expansion du chanvre et de ses dérivés. Anslinger, proche de ces milieux industriels, orchestre alors une vaste campagne de diabolisation du cannabis.
En 1937, derrière le Marijuana Tax Act, on retrouve un puissant lobbying des industriels de l’alcool. Leur objectif ? Éliminer une alternative perçue comme trop compétitive. Des archives montrent que des acteurs du secteur alcoolier ont soutenu cette loi, notamment via des contributions aux campagnes de sénateurs favorables à l’interdiction du cannabis. L’économiste Richard J. Bonnie et l’historien Charles H. Whitebread, dans leur étude The Marihuana Conviction: A History of Marihuana Prohibition in the United States (1974), expliquent comment l’industrie de l’alcool a pesé sur ces décisions politiques en soutenant les campagnes d’Anslinger et des prohibitionnistes du cannabis. Le résultat est immédiat : alors que l’alcool retrouve sa légalité et son marché, le cannabis est relégué au rang de drogue criminelle.
Papier de chanvre : la gueule de bois
Après quatre cents ans d’hégémonie du papier chiffon (chanvre et lin), l’invention de la pâte à papier de bois, en 1846, change la norme de production du papier. En 1916, le ministère de l’Agriculture américain (USDA) publie cependant les résultats des nouveaux procédés de papeterie (Bulletin n° 404) démontrant qu’à surface égale, le chanvre fournit quatre fois plus de pâte à papier que le bois, en consommant un quart, voire un septième des produits chimiques (soufre, chlore) nécessaires au traitement des fibres de bois : « Pour la production de 25 tonnes de fibres papetières par jour, il est possible d’utiliser la production de 4 000 ha de chanvre, au lieu de sécuriser, conserver, reboiser et protéger 16 390 ha de bois pour la pâte à papier », est-il notifié. Pourquoi un tel paradoxe ?
Pendant la guerre hispano-américaine de 1898, la moitié de l’armée de Pancho Villa est composée d’Indiens (principalement des Yaquis), grands fumeurs de marijuana. Quand le révolutionnaire au grand chapeau et ses soldats font main basse sur 323 000 hectares de forêt mexicaine appartenant au magnat des médias William Randolph Hearst, celui-ci voit rouge : ces vastes étendues lui servent à fabriquer sa pâte de bois pour produire le papier nécessaire à son empire médiatique (28 journaux, 18 magazines, des stations de radio et des compagnies de cinéma). Furax, Hearst met en place un marijuana bashing dans ses journaux populaires (on y parle de « Noirs fous de cannabis qui violent des femmes blanches en jouant de la musique “jazz satanique vaudou” » et d’autres horreurs sur les Mexicains) dans lequel s’engouffre le Congrès américain qui aboutira au Marijuana Tax Act. Pour bien enfoncer le clou, il fera ouvrir la tombe du général mexicain après sa mort pour voler sa… tête !
Big Pharma : « Pain is gain. »
D’abord, un chiffre qui interroge. Selon les données officielles de Medicare (système d’assurance santé géré par l’État américain), entre 2010 et 2013, un médecin dans un État où le cannabis médical est autorisé prescrira 1 826 doses en moins par an d’anti-douleurs que son collègue qui n’a pas le droit de recommander à ses patients de fumer des joints. Dès lors, on comprend mieux l’intérêt pour les groupes pharmaceutiques d’étouffer la fumée.
En 2014, l’hebdo américain The Nation révèle que le financement des groupes d’opposition au cannabis aux États-Unis est principalement soutenu par l’industrie pharmaceutique, dont Purdue Pharma, les laboratoires Abbott, Alkermes, Janssen, producteurs d’anti-douleurs, et Pfizer, distributeur de produits opiacés (qui a investi 6,7 milliards en 2024 pour produire un anti-inflammatoire à base de cannabinoïdes). Pourtant, le cannabis a fait son apparition dans la pharmacopée américaine officielle il y a bien longtemps : en 1851 et jusque dans les années 1930, il était couramment prescrit comme analgésique, sédatif, antispasmodique ou antiémiétique (contre les nausées).
