Alexis C.

Passionné d’histoire et d’écologie, Alexis Chanebau est un puit de science cannabique, une encyclopédie vivante de la belle plante. Auteur de plusieurs ouvrages remarquables dont l'indispensable « Le chanvre (cannabis), du rêve aux mille utilités », il collabore régulièrement pour Zeweed.

Quand le cannabis fait foi: ces reliques en chanvre qui ont forgé le christianisme

Si le cannabis est diabolisé depuis une cinquantaine d’année, l’Histoire nous compte une toute autre approche de la belle plante. Indissociablement lié à la religion ainsi qu’à la royauté, le chanvre accompagne vers l’éternel quatre figures majeures du christianisme que je vous propose aujourd’hui de redécouvrir.

LE « SAINT CHANVRE »

Il s’agit d’un morceau de la corde censée avoir lié les mains du Christ à la Croix lors de la Crucifixion, elle porterait, dit-on, les traces du sang de Jésus. Cette relique déposée, d’après la tradition, par Sainte Hélène au 4ème siècle, est toujours visitable au monastère de la Sainte-Croix (Timios Stravos) à Omodos, l’un des plus anciens de Chypre, fondé vers l’an 200.
Sainte Hélène était la mère de l’empereur romain Constantin 1er, qui décréta le christianisme religion officielle. C’est à la suite d’un pèlerinage et de fouilles à Jérusalem, sur le lieu du Calvaire, qu’elle découvrit la Sainte Croix. De retour vers Rome, elle fit escale à Chypre en 327, à l’âge de 80 ans, pour y faire ce don sacré.
De nombreux miracles furent attribués à ce Saint Chanvre et la chapelle devint un lieu saint pour tous les chypriotes.

Le Saint Chanvre: il faut le voir (ou le fumer) pour y croire.

LES SANDALES DU CHRIST

Résultats d’analyses (microscope à balayage électronique, analyse spectrométrique) du professeur Gérard Lucotte, directeur de l’Institut d’anthropologie génétique moléculaire, concernant la Relique des Sandales du Christ :
« Les trois couches originales de la sandale : au-dessus une couche fine de chanvre (étudiée) ; au milieu une couche épaisse de palmier oriental (étudiée, sang en étude) ; au-dessous une couche fine en bois (olivier ? en étude). » L’or identifié fut daté de l’antiquité et le sable d’aragonite découvert sur le cuir, se retrouve spécifiquement à Jérusalem.

En 2005, Gérard Lucotte sera tenu à l’écart par la communauté scientifique : analysant la tunique d’Argenteuil, il affirmera y avoir  retrouvé l’ADN du Christ, reconstituant « le portrait d’un homme d’origine moyen-orientale, à la peau blanche, opiomane et porteur de morpions. »
Don du pape Zacharie en 752 au roi Franc Pépin III, ces reliques furent rapportées de Jérusalem à Rome par Sainte Hélène en l’an 327.
Elles sont aujourd’hui exposées à la basilic de Prüm en Allemagne.

Les sandales du Christ

LE LINCEUL DE PHILIPPE Ier (1052-1108)

La tombe de ce roi de France fut découverte le 1er juillet 1830, dans l’abbaye de Fleury à Saint-Benoît-sur-Loire (45730). Son corps avait été enveloppé dans une longue cape rouge tissée, après analyse, avec « une armure de toile, chaîne et trame de chanvre, une deuxième trame de laine a été passée, entre deux fils de trame chanvre. » (A. France-Lanord, La tombe de Philippe 1er à Saint-Benoît-sur-Loire, p. 377, 1992).

Ce 4ème roi capétien, au 3ème plus long règne de l’histoire de France (48 ans), fut inhumé à Fleury car ayant été excommunié pour avoir répudié sa femme, Berthe de Hollande, il ne désirait pas être enterré à côté de ses ancêtres, dans la basilique royale de Saint-Denis.
Sa sépulture est la seule d’un souverain français médiéval à n’avoir été ni violée, ni déplacée de son emplacement original.
D’autres linceuls de chanvre sont attestés, dont celui de la reine mérovingienne Arégonde (520-580), épouse de Clotaire 1er (basilique Saint-Denis).

Philippe 1er, inhumé dans une cape de chanvre pour l’éternité

LE CILICE DE SAINT LOUIS

Ce gilet porté par le célèbre roi, est encore en parfais état aujourd’hui. Composé de crin et de chanvre, il est daté aux alentours de 1260. C’est l’un d’un des trois seuls vêtements royaux du 13ème siècle conservés en France. Une étiquette porte l’inscription : « C’est la haire saint Louis roy de France ».

Le Silice de Saint Louis.

Il est exposé à l’église Saint-Aspais de Melun, France
Le fait que ses reliques soit composées de cannabis sativa rend crédible leurs authenticités, appuyé par le précepte In dubio pro traditione : en cas de doute, priorité à la tradition!

Prohibition du cannabis : à qui profite l’interdiction?

Longtemps autorisée, la culture du chanvre a disparu au cours du xxe siècle. Mais à qui a profité le crime ? Synthèse de faisceaux concernant la confiscation d’une matière première dédiée à l’homme.

Aurait-on oublié que, pendant des siècles, le chanvre (Cannabis sativa) fut le moteur de nos sociétés européennes ? Cordes et voiles de marine, spécifiquement constituées de l’écorce filamenteuse de sa tige, sont ainsi à l’origine des grandes découvertes établies par Christophe Colomb, Vasco de Gamma, Fernand de Magellan, puis de l’essor du commerce maritime international. Les fibres du chanvre sont effectivement considérées comme les plus résistantes (même au sel marin et à l’humidité) du règne végétal et elles remplaçaient, jadis, le plastique dont nous n’arrivons pas à nous débarrasser aujourd’hui. Cette matière première composait également le textile de base dans nos campagnes (langes, draps, nappes, vêtements, mouchoirs, linceuls, etc.). « Personne n’ignore qu’un sac est une sorte de poche plus ou moins grande, selon l’usage auquel on le destine, qu’il est fait d’une forte toile en fil de chanvre et qu’il exige deux coutures pour le former », écrivait savoureusement une « société de savants et d’artistes », en 1831, dans son Dictionnaire technologique ou Nouveau Dictionnaire universel des arts et métiers et de l’économie industrielle et commerciale.

Les graines de chanvre alimentaient alors nos poules, pigeons, servant d’appâts pour les poissons, sans aucun contrôle de THC. Culture traditionnelle indispensable pour les premiers colons américains, il était même interdit de refuser de cultiver du chanvre pour l’État, de 1763 au 1769, en Virginie sous peine d’emprisonnement ! L’invention de la machine à vapeur et des câbles métalliques, vers 1850, l’importation du coton, puis l’arrivée du kérosène et des matières plastiques vers 1950, poussèrent progressivement notre belle plante aux oubliettes. Pourtant, en 1938, un article du magazine Popular Mechanics expliquait que le chanvre générait plus de 25 000 produits (de la dynamite à la Cellophane) et que sa culture promettait de devenir la première industrie américaine. Il n’en a rien été, le chanvre étant incapable de lutter face aux différentes formes de lobbies.

Chimie : le chanvre est soluble dans DuPont de Nemours

Le 2 août 1937, une loi anti-chanvre américaine, la Marijuana Tax Act, est promulguée. Dotée d’un impôt prohibitif, elle naît à l’initiative de la Commission des finances, seule institution habilitée à envoyer directement les projets de loi au Congrès sans obligation de débats préalables. Le Congrès est alors présidé par Robert L. Doughton, un démocrate proche du géant de la chimie DuPont de Nemours, dont 60 % du chiffre d’affaires se fait par alternative au chanvre. Sa prohibition prend alors la forme d’une conspiration à deux têtes : Andrew W. Mellon (chef de la CIA, bras droit du Président américain Herbert Hoover et propriétaire de la compagnie pétrolière Gulf Oil) est alors le principal investisseur banquier de la firme DuPont de Nemours ; Harry J. Anslinger, nommé chef du Bureau fédéral des narcotiques en 1930 par le même Andrew Mellon (dont il épouse la nièce), est chargé de présenter la loi au Congrès.

Avec la Marijuana Tax Act qui réduit le chanvre à peau de chagrin, la voie est libre pour DuPont de Nemours qui enchaîne les brevets :

  • brevet de la réduction chimique du bois en 1937 pour fabriquer du papier avec du dioxyde de soufre ;
  • brevet du nylon en 1938, alors que le chanvre était utilisé jadis par les familles paysannes pour confectionner leurs propres vêtements ;
  • brevet du Téflon en 1938, alors que son concurrent direct, en plomberie ou en fontainerie, est encore de nos jours, la filasse de chanvre ou de lin ;
  • brevets des premiers tests de détection du cannabis en 1938, vendus sous licence ;
  • brevets de pesticides en 1970 (dont le Benlate DF (Benomyl), produisant des effets si nocifs sur les testicules et la prostate des animaux qu’on pensa l’utiliser comme stérilisant chez l’homme), alors que le chanvre est une culture polyvalente dépolluant les sols et qui ne nécessite aucun engrais chimique.

Si le chanvre n’avait pas ainsi été taxé de manière dissuasive, puis mis hors la loi, les affaires de DuPont de Nemours n’auraient jamais pu prospérer de la sorte. La loi anti-chanvre américaine de 1937 évoluera, après la Seconde Guerre mondiale, vers une interdiction totale de cette culture partout dans le monde après la Convention unique sur les stupéfiants ratifiée par l’ONU en 1961, sous la houlette de… Harry J. Anslinger, devenu entre-temps chef de la Commission des stupéfiants aux Nations Unies.

Prohibition : cannabis vs pastis

En 1933, après treize ans d’échec, la prohibition de l’alcool aux États-Unis est abrogée avec le 21e amendement. Les industriels de l’alcool veulent récupérer leur marché perdu, mais se heurtent à un nouveau concurrent : le cannabis, dont la consommation s’est développée en leur absence. C’est ici que l’on retrouve le déjà cité Harry J. Anslinger. D’abord indifférent au cannabis, il devient soudainement son plus farouche opposant après 1933. Pourquoi ce revirement ? Parce que les lobbies de l’alcool, mais aussi du tabac et du papier, voient d’un mauvais œil l’expansion du chanvre et de ses dérivés. Anslinger, proche de ces milieux industriels, orchestre alors une vaste campagne de diabolisation du cannabis.

En 1937, derrière le Marijuana Tax Act, on retrouve un puissant lobbying des industriels de l’alcool. Leur objectif ? Éliminer une alternative perçue comme trop compétitive. Des archives montrent que des acteurs du secteur alcoolier ont soutenu cette loi, notamment via des contributions aux campagnes de sénateurs favorables à l’interdiction du cannabis. L’économiste Richard J. Bonnie et l’historien Charles H. Whitebread, dans leur étude The Marihuana Conviction: A History of Marihuana Prohibition in the United States (1974), expliquent comment l’industrie de l’alcool a pesé sur ces décisions politiques en soutenant les campagnes d’Anslinger et des prohibitionnistes du cannabis. Le résultat est immédiat : alors que l’alcool retrouve sa légalité et son marché, le cannabis est relégué au rang de drogue criminelle.

Papier de chanvre : la gueule de bois

Après quatre cents ans d’hégémonie du papier chiffon (chanvre et lin), l’invention de la pâte à papier de bois, en 1846, change la norme de production du papier. En 1916, le ministère de l’Agriculture américain (USDA) publie cependant les résultats des nouveaux procédés de papeterie (Bulletin n° 404) démontrant qu’à surface égale, le chanvre fournit quatre fois plus de pâte à papier que le bois, en consommant un quart, voire un septième des produits chimiques (soufre, chlore) nécessaires au traitement des fibres de bois : « Pour la production de 25 tonnes de fibres papetières par jour, il est possible d’utiliser la production de 4 000 ha de chanvre, au lieu de sécuriser, conserver, reboiser et protéger 16 390 ha de bois pour la pâte à papier », est-il notifié. Pourquoi un tel paradoxe ?

Pendant la guerre hispano-américaine de 1898, la moitié de l’armée de Pancho Villa est composée d’Indiens (principalement des Yaquis), grands fumeurs de marijuana. Quand le révolutionnaire au grand chapeau et ses soldats font main basse sur 323 000 hectares de forêt mexicaine appartenant au magnat des médias William Randolph Hearst, celui-ci voit rouge : ces vastes étendues lui servent à fabriquer sa pâte de bois pour produire le papier nécessaire à son empire médiatique (28 journaux, 18 magazines, des stations de radio et des compagnies de cinéma). Furax, Hearst met en place un marijuana bashing dans ses journaux populaires (on y parle de « Noirs fous de cannabis qui violent des femmes blanches en jouant de la musique “jazz satanique vaudou” » et d’autres horreurs sur les Mexicains) dans lequel s’engouffre le Congrès américain qui aboutira au Marijuana Tax Act. Pour bien enfoncer le clou, il fera ouvrir la tombe du général mexicain après sa mort pour voler sa… tête !

Big Pharma : « Pain is gain. »

D’abord, un chiffre qui interroge. Selon les données officielles de Medicare (système d’assurance santé géré par l’État américain), entre 2010 et 2013, un médecin dans un État où le cannabis médical est autorisé prescrira 1 826 doses en moins par an d’anti-douleurs que son collègue qui n’a pas le droit de recommander à ses patients de fumer des joints. Dès lors, on comprend mieux l’intérêt pour les groupes pharmaceutiques d’étouffer la fumée.

En 2014, l’hebdo américain The Nation révèle que le financement des groupes d’opposition au cannabis aux États-Unis est principalement soutenu par l’industrie pharmaceutique, dont Purdue Pharma, les laboratoires Abbott, Alkermes, Janssen, producteurs d’anti-douleurs, et Pfizer, distributeur de produits opiacés (qui a investi 6,7 milliards en 2024 pour produire un anti-inflammatoire à base de cannabinoïdes). Pourtant, le cannabis a fait son apparition dans la pharmacopée américaine officielle il y a bien longtemps : en 1851 et jusque dans les années 1930, il était couramment prescrit comme analgésique, sédatif, antispasmodique ou antiémiétique (contre les nausées).

Quand les rois et empereurs de France encourageaient la culture du chanvre

Pendant des siècles la France et le chanvre ont filé le parfait amour. En attendant que l’Etat,  la plante et la planète se réconcilient, Zeweed vous invite à parcourir les plus belles déclarations d’allégeance faites au cannabis par les rois et empereurs du pays des lumières.

Charlemagne et le canava

La barbe de Charlemagne était fleurie, nous enseignent comptes et chansons. Mais fleurie de quoi? De cannabis pourquoi pas! Car l’empereur n’était pas insensible aux multiples propriétés et applications du chanvre. Dans son Capitulaire De Villis, Charlemagne invitait vivement ses sujets à la culture du chanvre (appelé alors canava), matière première essentielle à la confection de tissus, toiles, voiles et cordages. « Quid de lana, lino, vel canava  » Qu’en est-il  de la laine, du lin et du chanvre? » avait invectivé le roi des Francs.
(Capitularia de Villis vel curtis imperii, article LXII, Circa 800).

Louis XV libère le commerce du chanvre…

Près d’un millénaire plus tard, en 1720, le régent du jeune roi Louis XV, Philippe d’Orléans, publia un arrêt favorisant l’essor du cannabis agricole : « Arrêt du conseil d’état qui ordonne que le commerce du chanvre dans l’intérieur du royaume sera libre. Fait défense de le faire sortir et de l’envoyer à l’étranger et permet à la Compagnie des Indes d’établir des magasins et le prix des chanvres. » (Imprimerie royale, Paris : Arrêt du 29 décembre 1719, document F-21084-105 de la BNF).

… avant que Louis XVI et Necker n’en fassent une priorité

Peu avant la révolution française, en 1779, c’est Jacques Necker, ministre des finances de Louis XVI qui sera chargé de recenser les provinces cultivant le chanvre et d’encourager cette culture afin de ne pas dépendre d’importations pour cette matière première essentielle.  Comme aujourd’hui, les services de l’État désiraient la mise en œuvre d’une agriculture capable de rivaliser avec l’Empire de Chine ou l’Amérique.
C’est la raison de ce courrier adressé alors à tous les maires de France:
« La France est obligée, Messieurs, de tirer annuellement de l’étranger une grande quantité de chanvre, ce qui fait sortir beaucoup d’argent du Royaume. Le gouvernement, occupé plus que jamais des moyens de remèdes aux inconvénients de l’exportation du numéraire, a pensé qu’il était possible d’augmenter la culture de cette plante au point de ne plus recourir à l’étranger. Pour juger de l’augmentation dont cette production est susceptible, le Roi a déterminé de faire constater de la manière la plus précise la quantité de terrain qui est propre au chanvre dans chaque province. » (Lettre adressée au Maire Consul de Mandelieu, le 5 juin 1779 par Jacques Necker, conservée aux Archives Municipales de Mandelieu – HH1 : « Culture du chanvre », 1779).

1803 : Napoléon ordonne aux préfets de semer

Le 18 février 1803, Napoléon Ier encourageait la culture de cette plante, autrefois essentielle à la fabrication des cordages de la marine militaire : « Paris, 29 pluviôse an 9, Ordre 6585 : Faire semer en France du chanvre. Le ministre fera connaître la quantité de cette denrée qu’il peut acheter cette année. Le ministre la répartira entre les différents départements et arrondissements, en donnant ordre aux sous-préfets et préfets de la faire semer dans les communes. Ils donneront l‘assurance que ce chanvre sera acheté à un prix déterminé, rendu dans un point central désigné. Bonaparte. » (Archive de la marineCorrespondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l’empereur Napoléon III, Tome 8, p. 207, 1861).

A la semaine prochaine pour un nouvel épisode de l’Histoire du chanvre!

Alexis Chanebau

 

Ecrivain, historien et encyclopédie vivante de l’histoire du cannabis , Alexis Chanebau a écrit plusieurs livres sur la belle plante dont le remarquable ouvrage « Le chanvre, du rêve aux mille utilités!« , disponible sur ici sur Amazon

 

Ainsi kiffait Zarathoustra !

Utilisé depuis des millénaires dans la plupart des grandes civilisations, le cannabis est une plante aux vertus élévatrices qui permettait aux prêtres, chamans et sorciers de rentrer en contact avec l’au-delà et le divin. Chaque mois, je vous propose de découvrir une culture ancestrale faisant honneur à l’herbe magique, avec aujourd’hui un focus sur Zarathoustra, la Perse et les Rois Mages.

Environ 1000 ans avant notre ère, le prophète Zarathoustra évoquait déjà le cannabis (haoma) dans son livre sacré, le Zend-Avesta, ouvrage répertoriant des milliers de plantes médicinales.
«  Je célèbre les hautes montagnes où tu as poussé, ô Haoma ! Je célèbre la terre où tu pousses, odorant et fortifiant, belle plante omnisciente. Honneur à Haoma, qui rend l’esprit du pauvre aussi élevé que celui du riche. Honneur à toi, Haoma, qui élève l’esprit du pauvre autant que s’élève la sagesse des grands. » Le poème dans son intégralité est disponible en cliquant sur ce lien

(Portrait de Zarathoustra, Temple Mithraïque de Doura-Europos, Syrie, IIIe siècle)

Rois Mages et Ganja

S’ils ont bel et bien existé, les Rois Mages (qui portaient le bonnet phrygien, futur symbole de la République française) étaient très certainement des zoroastriens : le mot « mage » (du persan magis) désignant un disciple de Zarathoustra, adepte de techniques religieuses incluant l’absorption de puissantes préparations contenant du cannabis (bhang, mang, haoma).
Sans les Rois Mages, la chrétienté n’aurait pas eu la même histoire. Car c’est bien à l’issue d’un rêve inspiré  par des breuvages rituels,  cannabiques et psychotropes qu’ils décidèrent de rentrer chez eux sans en avertir Hérode ( l’Évangile selon Matthieu, Mt 2, 1-12).

Les mages analysaient leurs rêves ou accédaient à des « états extatiques » quelquefois bercés par des chants et des danses rituelles (la ronde des Derviches tourneurs, adeptes historiques du haschich, en est un héritage direct, transmis par les rites incantatoires de la déesse scythe Tabiti-Hestia).

La plus ancienne représentation des rois mages connue (basilique Saint-Apollinaire-le-Neuf, Ravenne, VIe siècle).

Dans les textes de la Perse ancienne, le bhang, à base de chanvre, était un ingrédient de « la boisson illuminante » (Rōšngar Xwarišn) qui permettait à Wištāsp, ami de Zoroastre, de voir « la grande Xwarrah » (splendeur divine) et le « grand mystère »
Bhang ou Mang (mot en Pahlavi, entre le IIIe et le Xe siècle) fait référence à une concoction de chanvre appelée mang ī wištāsp « le chanvre de Wištāsp » .

« L’oeil de l’âme »

Selon les ouvrages pehlevis (Perse ancien) Dâtastân i Dênîk et Dênkart, le kavi Vîstâçpa aurait ouvert « l’œil de l’âme » pour atteindre la connaissance par l’extase en buvant une coupe où auraient été mêlés « hôm ut mang », (du hôma et du chanvre indien), et du vin mêlé à ce même chanvre indien. »
La Vendidad (« La loi contre les démons »), loue aussi le bhang en tant que « bon narcotique de Zoroastre ». Vers 700 avant J.-C.
L’Haoma, liqueur fermentée, était la « liqueur de Vie » eucharistique des mazdéens ou des zoroastriens, un équivalent avestique du fameux « soma » védique dans l’hindouisme, qui lui s’est avéré être à base d’éphédra grâce aux découvertes archéologiques.

En 1990, L’archéologue russe Viktor Sarianidi identifiera dans le Turkménistan des poteries datées d’environ 1.000 ans avant J.-C , contenant des résidus de cannabis, de pavot et d’éphédra, (trois plantes qui seraient d’après Sariadini les ingrédients clefs de l’haoma), dont l’usage était réservé aux prêtres durant les  cérémonies religieuses.
Selon l’Avesta, le saint livre zoroastrien, l’Haoma est une divinité comestible qui peut venir à bout de toutes souffrances.

En 2013, au nord-ouest de la Mésopotamie, des fouilles dans la ville antique de Çatal höyük, en Turquie,  ont révélé un tissu de chanvre daté de 9000 av. J.-C. : « Les analyses montrent que ce morceau de tissu est en lin tissé avec du chanvre » précisera alors le responsable des fouilles Ian Hodder (Stanford University). La plante était utilisée dans sa totalité : la racine pour la médecine (anesthésique), la tige pour les textiles et les cordes, les feuilles et les fleurs pour la religion comme pour ses pouvoirs thérapeutiques et  les graines pour en extraire de l’huile (arômes, éclairage). Dans la culture de la péninsule anatolienne, dans  le cannabis, rien ne se perdait,  tout se transformait.
Vivement le retour de ces religions ancestrales!

Quand la France chantait le chanvre

Autre temps, autre mœurs ! Pendant des siècles et jusqu’à sa prohibition mondiale en 1961, le cannabis était librement cultivé en France. Utilisé pour tisser cordes et voiles ainsi que la fabrication de nos habits -du lange pour bébé au linceul-, le chanvre était partout. En mémoire de cet âge d’or et en attendant le retour de la belle plante dans notre vie quotidienne, Zeweed a retrouvé trois hymnes d’antan célébrant son usage.

La Chanson du Chanvre de Louise Michel (1830-1905).
Composé en 1886 par d’une des figures majeures de la Commune de Paris, ce chant de révolte rappelle l’utilisation du chanvre en tant que matière première et revenu de base d’autrefois

La chanson du rouet (1857).
Le texte est de Charles-Marie Leconte de Lisle (1818-1894), célèbre auteur de La Marseillaise, qui passa une grande partie de sa jeunesse en Bretagne, près de Dinan, où les rouets filaient le chanvre nécessaire à la confection des voiles et cordages des navires. Pendant trois siècles, du XVIème au XIXème,  la Bretagne en exporta dans le monde entier, faisant la fortune de cette région.

« Ô mon cher rouet, ma blanche bobine,
Je vous aime mieux que l’or et l’argent !
Vous me donnez tout, lait, beurre et farine,
Et le gai logis, et le vêtement.
Ô mon cher rouet, ma blanche bobine,

Vous chantez dès l’aube avec les oiseaux;
Eté comme hiver, chanvre ou laine fine, 
Par vous, jusqu’au soir, charge les fuseaux. »

A l’origine, la musique était de Georges Bizet. Quarante ans plus tard, Maurice Ravel composera sa propre version, ici interprétée par Jessye Norman:

Il existe aussi des adaptations plus rurales à partir du texte original à l’instar de cette interprétation:

La route du chanvre, de Pierre Dac (1941)
Cette chanson a été composée pendant la seconde guerre mondiale par le célèbre comédien-humoriste Pierre Dac (futur partenaire de Francis Blanche), pendant son incarcération en 1941 à la Carcel Modelo, prison modèle de Barcelone. Libéré en 1943 contre quelques sacs de blé et des fûts d’essence négociés entre Espagnols et Britanniques grâce à la Croix-Rouge française, Pierre Dac rejoindra finalement Londres où ce chant de résistance fut enregistré et diffusé en direct à la BBC. Il faut rappeler qu’avant l’arrivée des fibres synthétiques dans les années 1950-60, le chanvre (cannabis sativa) était communément considéré comme la plus solide des fibres végétales, la référence absolue pour la confection des cordes et notamment celle du gibet, pour pendre les traitres où les ennemis. Extraits :

« Amis, chantons avec ferveur,
Le chanvre purificateur.
Pour faire justice prompte,
Le chanvre aura, par ma foi,
Dans le règlement de compte,
Une place de premier choix.

Holà ! Les Laval et consorts,
Voilà ce que s’ra votre sort,
Et cependant, à tout prendre,
Vous êtes tombés si bas,
Que la corde qui va vous pendre
Vous ne la valez même pas.

Regardez bien, mauvais larrons,
Le beau chanvre que nous tressons,
Venez, venez à la ronde,
Sans bousculade, approchez,
Il y en aura pour tout l’monde,
C’est l’moment d’en profiter ! »

 

Ces cordes de chanvre qui ont changé l’histoire

Avant l’arrivée des matières synthétiques dans les années 1950-60, les fibres textiles issues de la tige du cannabis sativa étaient universellement reconnues comme étant les plus solides et les plus résistantes au sel et à l’humidité, faisant de la plante une denrée stratégique majeure.

Durant des siècles, le chanvre était une matière première indispensable pour les marines de guerre (la norme pour la confection des cordes et voiles), servant aussi également aux armées de terre pour actionner diverses machines ou engins offensifs (catapultes, balistes, frondes, arcs, arbalètes, échelles de cordes, etc.). Voici quelques exemples illustrant ces hauts faits imputables à notre matière première préférée.

 La guerre de cent ans (de 1337 à 1453)

Lors de cet interminable conflit, les archers gallois recrutés par l’armée anglaise massacrèrent régulièrement la noble cavalerie française à l’aide de leurs célèbres grands arcs en bois d’if, hauts de deux mètres, appelés « Longbow ». La corde permettant de les actionner était spécifiquement tissée en chanvre, quelquefois en soie, cirée pour être imperméabilisée contre la pluie, son coût de fabrication comptait pour la moitié du coût total de l’arc. Une certaine force était nécessaire pour subir la pression de 50kg exercée par la corde tendue, et pour être capable de tirer une dizaine de flèches par minute jusqu’à 300 m de distance.

Cette arme se révèlera particulièrement décisive lors de la bataille de Crécy (le 26 août 1346), opposant 40 000 français aux 15 000 anglais d’Edouard III, dont 6000 archers gallois. Ceux-ci décochèrent 50 000 flèches par minute sur l’armée de Philippe VI qui ne disposait, en réponse, que de mercenaires arbalétriers génois utilisant des cordes en cheveux et crin, sans force et sans précision quand elles étaient humides, alors que les cordes rustiques en chanvre des Longbbows gagnaient en dureté une fois mouillées. La fine fleur de la chevalerie française y fut ainsi allègrement décimée, dans un terrible fracas nimbé de pluies d’orage.

Archers anglais lançant leurs flèches en chargeant des chevaliers français à la bataille de Poitiers (Bibliothèque nationale d’Autriche/AKG-Images)

Le personnage de Robin des Bois, mythique archer anglais équipé de son Longbow, est un symbole romanesque de la révolte des paysans contre la noblesse anglaise en 1381. C’est par peur d’un tel soulèvement armé en France, que sous Charles VI, la noblesse obtint la suppression de la formation des archers ce qui valut aux Français d’être à nouveau surclassés à la bataille d’Azincourt en 1415.

La bataille de Fleurus (1794)

Le 26 juin 1794, le destin de la toute jeune république française ne tenait plus qu’a un fil : lors de la bataille décisive de Fleurus (Belgique), un cordage de chanvre actionné par 64 français, guidait, en effet, le tout premier ballon d’observation militaire du monde, pour épier et déjouer le dispositif des armées coalisées (Angleterre, Autriche, Pays-Bas, Hanovre) s’apprêtant à envahir la France, victime du chaos de la révolution.

Ce ballon captif à hydrogène nommé « L’Entreprenant », placé sous le commandement de son inventeur, le chimiste Coutelle, permettait d’observer jusqu’à 29 km, une avance de troupe d’au moins une journée de marche. Les observations étaient glissées jusqu’au sol le long d’un câble dans un petit sac en cuir. La vue de l’aéronef terrorisait l’ennemi nota Coutelle dans ses mémoires : « L’effet moral produit dans le camp autrichien par ce spectacle si nouveau fut immense ; il frappa surtout les chefs qui ne tardèrent pas à s’apercevoir que leurs soldats croyaient avoir affaire à des sorciers ». Finalement, les Autrichiens levèrent le camp, les Anglais retraversèrent la Manche le jour même, et le ballon fut tiré « comme un toutou au bout de sa laisse » sur 45 kilomètres, pour aider à reprendre les villes de Bruxelles et d’Anvers. C’était le tout début de la guerre aérienne et la France sera sauvée de l’invasion.

L’Entreprenant, ballon monté par Coutelle, lors de la bataille de Fleurus en 1794 (« Collection Tissandier », Library of Congress, Washington).

Bohémond et la prise d’Antioche

Voici comment, par une nuit de mai 1098, Bohémond de Tarente, prince normand du diocèse de Coutances et chef de l’armée des Francs de la première croisade, escalada le premier le mur d’Antioche (située de nos jours en Turquie), afin de prendre le contrôle de la ville fortifiée, après huit mois de siège : « Il tenoit en ses mains une eschiele de cordes de chanvre mout soutilment fete [faite avec art]. » (Guillaume de Tyr, Historia rerum in partibus transmarinis gestarum, chapitre 21, récit du 12ème siècle). L’extrémité inférieure de cette échelle de chanvre envoyée par Firouz, un garde arménien qui dirigeait la tour des Deux Sœurs, était garnie de crochets ferrés pour la fixer, tandis que la partie supérieure devait être fortement attachée sur le revêtement des remparts.

Photo : dessin original de Gustave Doré : Bohémond et ses troupes escaladant les défenses d’Antioche, paru dans Histoire des croisades, de J. Michaud, (Paris, 1877, vol. 1, planche p. 82).

Le débarquement des Alliés en Normandie (1944)

Lors du débarquement allié de Normandie, le 6 juin 1944, les rangers américains commandés par le lieutenant-colonel James E. Rudder, sont parvenus à escalader la falaise de la pointe du Hoc, grâce à leurs échelles de cordes de chanvre, fixées à l’aide de quelques grappins.

Cette action a été déterminante, pour finir de neutraliser l’artillerie lourde allemande, qui pilonnait l’arrivée des alliés sur les plages de Utah Beach et de Omaha Beach.
Lors de la seconde guerre mondiale, les fibres de chanvre furent utilisées massivement pour confectionner les toiles et suspentes de parachutes, les toiles de tente, les cordages, hamacs, sacs et uniformes militaires (jusqu’aux coutures de bottes des rangers).

Photo : L’escalade de la pointe du Hoc en juin 1944 (Conseil Régional de Basse-Normandie / National Archives USA).

 

Quand le cannabis se fait Dieu

De la Chine au Pérou, de l’Inde à l’Afrique, le cannabis est utilisé depuis des millénaires dans les cérémonies religieuses. Mais saviez-vous que certaines cultures en avait fait une divinité à part entière? Aujourd’hui, je vous parle de la vénération de la Ganja, spiritualité qui inspirera entre autre le mouvement Rastafari. Tous à la messe!

Vers 1850, au sud du Congo dans la province du Kasaï, le roi Kalamba-Mukenge, chef de la tribu bantoue Baluba de l’ancien royaume du Bashilange, décida de remplacer tous les dieux et fétiches par du chanvre. La plante était alors symbole de protection sociale, de prospérité, de paix et d’amitié. Cette audacieuse interprétation animiste de la vie, reliant directement le pouvoir divin à une entité végétale évitait toute représentation humaine, évitant par là-même les tensions et guerres dues à quelque appartenance ethnique.
Ce mode de vie écologique et paisible dû à cette unique plante, inspirera plus tard, au XXème siècle, les premiers mouvements rastafaris (1930) ou hippies (1960).

Selon Ernst Lawrence Abel, auteur de l’ouvrage  Marijuana, the first twelve thousands years publié en 1980, le royaume de Bashilange connu une paix durable grâce au cannabis. Ses habitants se nommaient eux-mêmes les Bena Riamba, soit « les fils du chanvre », le mot riamba signifiant « chanvre « .
Leurs chènevières se nommaient lubuku, qui veut dire « amitié ». Ils se saluaient avec l’expression moio, désignant à la fois le « chanvre » et la  « vie « , attribuant ainsi des pouvoirs magiques universels à la plante.

Deux Bena Riamba à la messe.

En inhaler était devenu une tradition afin qu’aucun de ses membres ne soit agressif ou ne commette de délits. Tant et si bien que des liens sociaux et amicaux s’établirent finalement entre les tribus locales, traditionnellement guerrières. Certaines lois sanctionnaient, par exemple, les coupables d’adultère à fumer du cannabis jusqu’à perde connaissance.

Un fidèle convaincu

Un rituel religieux fondé sur le chanvre fut mis en place, incluant parfois l’ingestion d’une boisson liturgique (le Bhang), qui était pour eux un moyen d’entrer en contact avec les ancêtres et le monde des esprits.

      En 1881, deux explorateurs allemands (le capitaine Hermann Von Wissman et le Dr Pogge), fraternisèrent avec le roi Kalamba Mukenge qui signa avec eux un pacte de « frères de chanvre », assistés par Meta Nsankulu, prêtresse du chanvre et sœur du roi. À la demande de Tshisungu, beau-fils héritier du roi, le traditionnel pacte du sang fut remplacé par la consommation d’une boisson au cannabis, à laquelle on attribuait une force métaphysique supérieure à celle du sang.

« In weed we trust »

Avec l’arrivée des colonisateurs Belges en 1885, Kalamba et les autres rois de la région finiront par entrer en rébellion, entrainant leur perte et celle d’une religion dont la pratique ferait le plus grand bien à nos dirigeants.

Sources :
Docteur J. Maes, « KalambaMukenge. Fondateur du ‘Riamba‘ ou culte du chanvre », article paru dans le périodique Pro Medico n°4, Produits Lambiotte Frères, 1938.
Sula Benet, « Diffusion précoce et utilisations populaires du chanvre. », dans Cannabis et Culture. Éd. Véra Rubin. Chicago : Éditions Mouton, 1975. p. 39 et 45.
Collections du Musée de Tervuren, « Kambala Mukenge, Fondateur du ‘Riamba’ ou culte du chanvre », L’Illustration congolaise, n° 217, p. 7539-7542, 1939.
Alexis Bonew, « De l’art nègre à l’art africain », 1er colloque européen sur les arts d’Afrique Noire, 1990, p. 122-126.