Né sur l’île singulière de Paul Valéry et Georges Brassens, lancé par la Fonky Family marseillaise, Rachid Daif, alias Demi Portion, poursuit une carrière à la longévité rare dans le milieu du rap français. Viscéralement attaché à la puissance de l’écriture, porté par un flow lancinant, il traverse les générations avec une force en crescendo, bâtie sur des passerelles aussi méditerranéennes qu’inscrites dans la grande tradition hip-hop du collectif. À près de trente ans de carrière et alors que le clip de son single « Ça parle de » cumule plus de 610 000 vues sur YouTube, l’artiste sétois revient sur son parcours virevoltant.
ZEWEED : Cinq mots pour te définir ?
Rachid Daif : C’est difficile, je n’arrive pas à me vendre. Je dirais réservé, car je ne me livre pas facilement. Anxieux, de la vie. Naturel, presque bio. Fédérateur, parce que j’aime bien rassembler, même si on ne revoit pas les gens tout de suite, que l’eau coule sous les ponts, j’aime bien les créer. J’en fais venir mille, y’en a deux qui m’appellent sur l’année, mais je m’en fous. Difficile de trancher pour le dernier. J’aime bien casanier, à fond. Je kiffe chez moi, je kiffe jouer à la Play, j’aime bien être dans mon cocon, mais ça fait trois mois que je ne suis pas rentré. En même temps, je suis vagabond, j’aime bien bouger. Vagabond, c’est bien. S’il faut n’en choisir qu’un : « casabond » ! Mais qui suis-je ? Vagabond, j’aime bien. Je m’adapte à tout.
Trois lieux qui te définissent ?
Sète, forcément, c’est ce que je revendique le plus. Le Maroc, de ma famille. La scène, où je m’exprime.

Ton paradis artificiel de prédilection ?
Tout ce qui est naturel. Tout ce qui est vivant. Donc, la Marie-Jeanne.
Comment se passe ta journée idéale ?
Je dirais sur le stah (toit-terrasse NDLR) de la maison de ma mère et des grands-parents à Maâziz, au Maroc.
À quoi ressemblerait ton paradis ?
À toutes les bonnes âmes, toutes les bonnes ondes, rassemblées dans le même lieu. Il n’y a aucun mot pour le définir. Magnifique serait trop léger. Je n’arrive pas à l’imaginer parce que c’est trop abstrait. Le paradis, c’est la finalité, l’accomplissement de tout ce que tu as fait avant. Toutes ces valeurs te donnent accès à des points qui te permettent d’y accéder. Si j’essaie de l’imaginer, je vois un endroit blanc, vert, avec des couleurs pures et paisibles. Quelque chose de très beau, sans aucun défaut. La perfection à l’état pur. Avec un big lit, un ostéo disponible à toute heure, pas d’argent en circulation. L’autosuffisance à l’état pur. Un monde sans aucun défaut. Je souhaite à tous une place au Paradis.
Qui, déjà monté au paradis, voudrais-tu voir revenir dans notre vie terrestre ?
J’aimerais bien ramener Bob Marley avec sa guitare, son spliff et ses messages de paix.
« je n’ai jamais fait l’apologie de la destruction »
Comment écris-tu tes titres ? As-tu besoin de t’isoler ou de conserver le collectif de l’esprit hip-hop ?
En ce moment j’écris en séminaire. On part, on se loue une maison, on ramène deux enceintes, un micro, trois beatmakers qui ramènent leur matériel. On prend une photo du salon avant, on enlève tout, on retourne le canapé et on s’enferme une semaine. On mange, on dort, on kiffe, on fait que du son, on écoute le lendemain. L’un fait sa prod’, je vais écouter, ça donne le premier morceau. Dès que tout le monde bouge la tête, on sait que c’est bon. On repart avec 15 titres. On fait que des séminaires maintenant. On se régale. J’ai enregistré Poids plume entièrement comme ça en Catalogne. Mots croisés avec ElGrandeToto, c’était à Casablanca. Mais j’écris tous les jours. Je dois avoir 40 000 notes sur mon téléphone. C’est deux mesures, quatre, dix, un thème. C’est pas une écriture de fou, mais ça devient un puzzle. Le plus dur reste de réécrire. Quand c’est trop prise de tête, c’est que c’est pas bon. Les meilleurs morceaux sont ceux écrits direct.

Ça fait quoi de produire devant les détenus d’une maison d’arrêt ?
C’est la finalité d’aller jouer en prison, de faire évader d’une autre manière, par les mots. Ça veut dire : « Les gars, on est toujours en vie. » Ça fait partie de tout ce qu’on a appris dans le rap, de ne pas lâcher l’affaire. C’est cool de ramener un peu de musique, un peu de scratch entre ces murs.
Récemment j’étais aux Baumettes, à Marseille, et à La Farlède, à Toulon. Dès qu’on entre, il faut garder à l’esprit qu’on est là pour chanter, faire passer un message à des jeunes qui n’ont peut-être pas encore trouvé leur chemin. Chaque fois, en entrant, je ne suis pas serein. Tu n’as pas le droit de sympathiser avec les détenus, il y a une pression indescriptible. Et puis, les surveillants qui rajoutent que si tu franchis une limite avec un détenu, tu ressors pas. À Fresnes, ils arrivaient par bloc, ils n’avaient pas le droit de se lever, ni de bouger ; ça m’a marqué. Au bout de trois ou quatre morceaux, on a pourtant réussi à créer une petite fosse ; on a même fait rapper des détenus.
Nous, on écrit souvent qu’il y a la mort ou la prison, et on se retrouve à rapper dans un autre circuit, avec un autre public que celui des salles de concert. Je ne connais ni leur affaire, ni ce qu’ils ont fait ; c’est juste des humains qui sont là, en train de sacrifier leur vie et de purger leur peine, mais ils ne sont pas morts. Ma plus grande richesse, c’est quand je me dis : « Putain, heureusement que j’ai écrit ces textes. » Je me verrais mal chanter en mode ghetto, un peu énervé, un peu sombre, avec des mots mal placés, des insultes. C’est vraiment là que je me dis qu’on a eu de la chance d’avoir cette chance de bien écrire, de faire très attention, de ne pas tirer les jeunes vers le bas.
Il n’y a aucune insulte dans tes textes…
Non, parce que je trouve ça inutile pour faire une rime facile. Parfois un « merde » ou « putain », ça peut passer. Mais les « Nique ta mère », alors que nos mères ne sont pas là, c’est facile, pour la provocation. C’est pas ma vie, ça ne me ressemble pas du tout. J’ai vu des choses complètement dingues, des frères se shooter, mourir, mais je n’ai jamais fait l’apologie de la destruction.
Que feras-tu pour tes trente ans de carrière, en 2026 ?
Il y aura des surprises, dont le band qui m’a récemment accompagné sur scène ; cette fois pour une date à l’Élysée Montmartre. C’est une nouveauté. J’apprécie vraiment de jouer live avec eux.
Propos recueillis par Géraldine Pigault
Insta : demiportionofficiel
