Georges Desjardin-Legalt

Journaliste, peintre et musicien, Georges Desjardin-Legault est un homme curieux de toutes choses. Un penchant pour la découverte qui l'a emmené à travailler à Los Angeles et Londres. Revenu au Canada, l'oiseau à plumes bien trempées s'est posé sur la branche Zeweed en 2018. Il est aujourd'hui rédacteur en chef du site.

Edito : L’expérimentation du cannabis thérapeutique en état de mort cérébrale?

Une énième prolongation et les mêmes incertitudes sur l’avenir du cannabis à visée médicale. Faute de décisions réglementaires, la politique du provisoire pourrait bien devenir celle du durable… jusqu’à l’épuisement des tenants d’une légalisation du cannabis à visée médicale et de centaine de milliers de patients en échec thérapeutique.

Le feuilleton du cannabis médical à la française s’offre un nouvel épisode. Réuni mi-janvier, le comité scientifique temporaire de l’ANSM a acté une nouvelle prolongation de l’expérimentation, afin d’éviter que les patients encore sous traitement ne se retrouvent brutalement sans solution au 1er avril 2026.
La décision, révélée par le Pr Nicolas Authier, repousse donc – encore – la date butoir du 31 mars 2026, sans préciser la durée de ce sursis.

Objectif nul

Sur le papier, l’objectif se voudrait louable : assurer la continuité d’un traitement pour des personnes atteintes de pathologies lourdes (douleurs neuropathiques réfractaires, certaines épilepsies pharmaco-résistantes, symptômes rebelles en oncologie). Dans les faits, la photographie est plus crue. Lancée le 26 mars : a ce jour, il ne reste plus qu’environ 700 patients encore actifs dans l’expérimentation, sur les quelque 2500 qu’elle accueillait en encore en 2022.

Ce resserrement n’est pas anodin. L’information administrative rappelle que la prolongation vise surtout à maintenir, jusqu’au 31 mars 2026, une prise en charge exceptionnelle des médicaments déjà autorisés au titre de l’expérimentation, sans ouvrir la porte à de nouveaux participants. En clair : on évite la panne sèche, mais on ne ravitaille pas le convoi.

Gaulois réfractaire

Le paradoxe est presque comique — si l’on oublie qu’il s’agit de santé publique. Le ministère a bien notifié à la Commission européenne, en mars 2025, les textes censés encadrer production, qualité et autorisation des médicaments à base de cannabis médical. L’ANSM retrace ce parcours ; Newsweed, plus caustique, décrit un cadre « techniquement complet » qui n’attendrait plus que des textes d’application pour sortir du provisoire. Autrement dit : la cuisine est faite, la table est mise, mais personne ne signe l’addition.

Dans ce vide, les associations tentent de maintenir la pression. Le président de l’UIVEC, Ludovic Rachou, a beau saluer la prolongation, il avertit qu’elle « ne peut remplacer indéfiniment les décisions réglementaires attendues ». Et pendant que l’État reconduit, les patients, eux, patientent — dans un couloir où l’on n’entend que le bruit des tampons.

En attendant bédot

Reste le dernier goulot d’étranglement : la Haute Autorité de santé. Son avis doit déterminer la place du cannabis médical dans le système de soins et, surtout, ses conditions de remboursement par l’Assurance maladie. La HAS a déjà indiqué qu’elle ne pouvait finaliser certains travaux tant que les décrets ne sont pas publiés. Tant qu’il n’est pas rendu, la sortie durable de l’expérimentation demeure suspendue à un « prochain trimestre » toujours fuyant. À ce rythme, la reconduction pourrait finir par devenir la seule politique publique vraiment stable.

Europe : une pétition pour permettre l’accès aux thérapies à base de psychédéliques

Alors que la recherche avance sur l’usage thérapeutique des psychédéliques, le cadre législatif européen reste figé. Une initiative citoyenne européenne appelle à lever les freins réglementaires pour permettre leur usage médical encadré.

Les traitements à base de psychédéliques font aujourd’hui l’objet d’un regain d’intérêt scientifique majeur. Utilisés dans un cadre médical strict, des substances comme la psilocybine ou le LSD montrent des résultats prometteurs dans la prise en charge de troubles résistants tels que la dépression sévère, le stress post-traumatique ou les addictions. Pourtant, en Europe, leur accès reste largement bloqué par des cadres réglementaires obsolètes.

Une initiative citoyenne européenne propose de faire évoluer ces règles afin de soutenir la recherche, d’harmoniser les politiques de santé et de permettre l’accès encadré à ces thérapies innovantes. L’objectif : fonder les décisions publiques sur les données scientifiques plutôt que sur des interdits hérités du passé.
Signer cette pétition, c’est soutenir une approche rationnelle et humaine de la santé mentale.

Le lien pour soutenir d’une signature l’initiative est accessible en cliquant ici

La prohibition du cannabis en chiffres

Nombre d’usagers, montant des amendes, coûts de la répression, âge moyen de la première expérimentation… ZEWEED vous résume la prohibition en 10 chiffres clé. 

1970

L’année où, le 31 décembre, la loi « relative aux mesures sanitaires de lutte contre la toxicomanie et à la répression du trafic et de l’usage illicite des substances vénéneuses » fait passer la détention et la consommation de cannabis dans le domaine du droit pénal. Elle est abrogée en l’an 2000, à la suite de la refonte du Code de la santé publique. La détention et l’usage du cannabis restent malgré tout interdits.

15,3

L’âge moyen d’expérimentation du cannabis en France, stable depuis la fin des années 1990.
Sources : « Enquête sur la santé et les consommations lors de la journée Défense et citoyenneté » (Escapad), 2017 ; « Cannabis et cannabinoïdes de synthèse », Drogues et addicitons : Données essentielles, OFDT, 2019.

900

Le nombre de Français entre onze et soixante-quinze ans fumant du cannabis quotidiennement. Ce chiffre place la France en tête du classement européen.
Source : Rapport OFDT 

36

Le nombre de pays, en 2024, où le cannabis est dépénalisé ; auquel il faut en ajouter huit où il est partiellement dépénalisé.
Source : Sénat.fr

1,823

En milliard d’euros, les rentrées d’argent si l’État contrôlait la production et la vente de marijuana (523 M€ de dépenses publiques en matière de répression + 1,3 milliard d’euros de recettes fiscales).
Source : Terra Nova/Le Monde, 2019.

96

Le nombre d’heures de garde à vue que peut occasionner la détention d’un gramme de cannabis.
Source : Service Public 

3 750

En euros, le montant de l’amende pour usage de cannabis, qui peut également occasionner une peine maximale d’un an de prison. Depuis mars 2019, « l’action publique peut être éteinte par le versement d’une amende forfaitaire d’un montant de 200 € ».
Source : ordonnance n° 2021-409 du 8 avril 2021, du Code de la santé publique.

78%

En 2022, 78% des Français étaient favorables à la légalisation du cannabis thérapeutique
Source : IFOP

3,24

En milliards d’euros, le montant du marché illégal de cannabis en France, soit entre 360 et 500 tonnes de cannabis consommées par an en France.
Source : rapport de l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ) et de l’OFDT, 2020.

568,1

En millions d’euros, le montant des dépenses publiques pour lutter contre le cannabis (398,4 M€ pour la répression, 125,1 M€ pour la justice, 8,1 M€ pour la santé, 36,5 M€ pour la prévention). On estime les coûts de la légalisation dix fois moindres.
Source : Christian Ben Lakhdar et Pierre-Alexandre Kopp, « Faut-il légaliser le cannabis en France ? Un bilan socio-économique », Économie et prévision, n° 213, 2018.

Fashion : en mode chanvre

Longtemps relégué au rang de textile brut, quasi folklorique, et vaguement écolo, le chanvre opère un retour— et cette fois, il ne se contente pas de faire de la figuration dans les rayons green. Il s’infiltre dans les imaginaires mode, non comme une éalternative au coton, mais comme une matière à repenser.

Des labels comme Story mfg., Evade House d’Evangelina Julia, ou MARKAWARE s’en emparent avec des approches opposées mais complémentaires : d’un côté, gestes lents, teintures naturelles, broderies méditatives ; de l’autre, ligne radicale, silhouettes chamaniques, crochet sensualisé.
Dans tous les cas : fini le chanvre babos. Place à la matière-mode, très contemporaine.

De la marge au manifeste 

Longtemps mis de côté pour sa rugosité, son grain, son ancrage trop “terrestre”, le chanvre était peut-être trop réel pour une mode qui valorisait l’illusion. Aujourd’hui, dans un paysage saturé de plastiques bio-sourcés et de storytelling creux, le chanvre pose une autre question : et si on arrêtait de mimer l’innovation pour renouer avec ce qui a toujours fonctionné ?
Ce retour ne doit rien à la nostalgie. Il s’agit d’un changement de regard. Ce que l’on jugeait “rugueux” est devenu sensuel. Ce qu’on appelait “roots” devient désirable. Le chanvre n’est plus enfermé dans l’esthétique du bio-primitif. Il est passé de la boutique ésotérique au showroom de créateur. 

C’est que la mode, aujourd’hui, ne cherche plus à faire“propre” ou “écolo” — elle cherche à faire vrai. Et dans une époque où même le recyclé est marketé, le chanvre offre une matérialité indisciplinée moins facilement récupérable. Il force à ralentir. À penser la coupe différemment. À assumer un certain grain — au sens propre comme au sens figuré et poétique.
Car le chanvre réintroduit la vérité des fibres, la force des gestes, la temporalité du vivant. Il ne prétend pas être la solution. Il incarne une autre grammaire stylistique — plus texturée, plus authentique, plus radicale.

Et les designers qui s’en emparent le savent : travailler le chanvre aujourd’hui, ce n’est pas faire une collection green. C’est faire un statement stylistique et politique.

Douceur vs désir 

D’un côté : Story mfg. et MARKAWARE. Le chanvre s’y déploie dans une esthétique du lien et du soin. Teint à la main, brodé, parfois rapiécé, il évoque une temporalité anti-performative, presque désarmante. On est dans la douceur, l’intimité, l’éloge du geste. Une mode qui ne crie pas, mais qui reste.

MARKAWARE Hemp Collection Spring_Summer 25
MARKAWARE – Spring Summer 25

De l’autre : Evade House par Evangelina Julia. Le chanvre est ici tout sauf apaisé — il explose en sensualité. Crocheté à la main dans une esthétique mystique et organique, il devient peau, armure, sexué. Portée par des artistes comme Charli XCX ou Julia Fox, sa couture artisanale assume la tension entre fragilité textile et puissance du corps. On est loin du tissu écolo-planplan : ici, le chanvre est incandescent.

EvadeHouse Saison 2019
EVADE HOUSE 2025 – photographer GERAY_MENA

Le cutting edge AELIS et PANGAIA. 

Chez AELIS, maison de Haute Couture fondée par Sofia Crociani, le chanvre accède au rang de matière précieuse. Sculpté, suspendu, magnifié, il s’inscrit dans une logique de rigueur technique au service d’une liberté formelle. Ce n’est plus une fibre brute — c’est un levier d’émotion, un langage de la fragilité. Le geste couture n’est pas effacé, mais reconfiguré… Le chanvre, ici, gagne ses lettres de noblesse non pas par ornement, mais par intensité. 

AELIS Couture SS 2025

Puis vient PANGAIA, où la matière est langage technologique. Le chanvre y devient support d’innovation biotech : teintures issues de bactéries, fibres régénératives, armure douce d’un futur plus net. On est encore plus loin de la rusticité folklorique. On entre dans une couture du XXIe siècle, où les matériaux sont aussi des manifestes. C’est le projet nommé PANhemp™ — comprendre encres atmosphériques, colorants alimentaires recyclés — tout est calculé, calibré, pensé pour l’impact et la beauté fonctionnelle. Ici, le chanvre n’est plus une contrainte à contourner, mais un vecteur d’esthétique augmentée.
Deux axes modes donc, pour une même ambition : faire du chanvre un matériau d’invention stylistique, et non d’excuse durable.

Langage textile 

Le chanvre ne fait pas d’effet wow !. Il fait effet monde. Ce n’est pas une surface, c’est un terrain d’expérimentation. Et c’est en ce sens qu’il ouvre la voie à un design incarné, non plus dominé par l’image, mais par l’expérience. Dans un monde post-pandémique obsédé par la reconnexion, il se pose comme une matière-remède : le chanvre ne parle pas d’austérité, il parle d’ancrage. C’est une autre idée du luxe : sentir, durer, être en lien. Non pas posséder la matière, mais l’habiter.
Cette fibre tisse un récit. Le vêtement en chanvre devient un lieu d’inscription.

Story MFG SS 25
Story MFG SS 25

 

C’est aussi ce qui en fait une fibre propice à la renaissance d’un certain artisanat. Parce qu’il  demandant du temps, un savoir-faire et d’autre outils de confection, il ravive l’importance du craft dans un secteur de moins en moins obsédé par l’automatisation. Le chanvre valorise le geste. Il rend visible l’humain derrière le vêtement.
Dans une époque où le “fait-main” devient une forme de résistance, il en est l’un des supports les plus puissants.

Révolution circulaire

Avec le chanvre, une autre grammaire du vêtement se dessine. Une mode qui ne cherche plus à innover pour innover, mais à régénérer du lien. Entre corps et textile. Entre terre et geste. Entre artisanat et technologie.
Ce n’est plus une matière du passé. C’est une langue vivante, en pleine mutation. À mi-chemin entre biotech low-impact, spiritualité textile et artisanat augmenté, le chanvre propose donc une vision régénérative de la création : moins spectaculaire, plus essentielle.

Et dans ce futur du vêtement, l’artisanat ne disparaît pas — il évolue. Il transforme le vêtement en interface sensible entre le corps et le monde. Le chanvre, par son exigence même, réinstalle l’humain dans la boucle créative. 
Il ne s’agit finalement pas de faire du chanvre une icône marketing. Il s’agit de lui redonner sa capacité d’agir, de transformer — par le style, par le sens, par la sensation. 

Qu’on se le dise :  la vraie révolution n’est pas dans les imprimantes 3D ou les NFT en tissu. Elle est dans le retour à une matière qui a toujours été là, et qu’on commence enfin à reécouter.
Le chanvre ne sauvera pas à lui tout seul l’impact écologique de la mode. Mais il peut l’aider à redevenir un terrain de style, pas juste de storytelling. Et dans une époque qui recycle tout sauf le sens, c’est déjà un luxe rare.

Par Doria A.

Insta : 

@shunsukeishikaw
@markaware_marka_official
@aeliscouture
@storymfg

 

Credits photos:
MARKAWARE Hemp Collection Printemps/Eté 2025 [2 images]
MARKAWARE, par le designer Shunsuke Ishikawa
Photographe @shuhei_tsunejawa
Evade House d’Evangelina Juli [2 Photos]
Photographe pour Image Saison 2019 Sasha Chaika @sashachaika
Photographe  pour saison 2025 GERAY MENA @geraymena
Story mfg [2 photos]
Campagne Printemps/Eté 2025
Photographe : Hollie Fernando @holliefernando
AELIS Couture [2 Photos]
Défilé Printemps/Eté 2025 – 2 images
Credits @Lauchmetrics

 

Pedro Winter « J’ai pris la fête au sérieux dès mes 14 ans »

Figure tutélaire de la nuit parisienne, patron d’Ed Banger et compagnon de route des Daft comme de Justice, Pedro Winter raconte trente ans de fêtes et de musiques sans œillères. Entre nostalgie joyeuse et appétit intact de nouveauté, il reste le passeur d’une scène en perpétuel mouvement.

Entretien Guillaume Fédou

Cet article est issu du Zeweed magazine #10. Pour le trouver près de chez vous, cliquez sur ce lien
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« San Pedro » avait quasiment tout réussi dans une carrière dont il célèbre les trente ans cette année – ses premières soirées au Fumoir du Palace remontent à 1995. Dans ce mausolée des années 90 et 2000 qu’est devenu son célèbre bureau/disquaire Ed Banger de la rue Ramey (Paris 18), chambre d’ado éternel où s’amoncellent  tee-shirts, mugs, posters, K7’s, badges, sneakers en série limitée et même flipper à son effigie (le tout sera bientôt condensé en un seul objet), il ne manquait qu’une seule pièce maîtresse : le portrait signé Pierre & Gilles dont il rêve depuis  toujours et auquel ZeWeed a enfin donné l’occasion de voir le jour. 

L’occasion de faire le point sur ce drôle d’oiseau toujours perché sur sa « Butte magnétique » de Montmartre où il travaille avec la plupart de ses potes depuis les balbutiements d’Internet, du temps où les modems 56 K faisaient un bruit sorti des enfers. Daft Punk, Justice, Oizo, Breakbot, Myd et bientôt Tatyana-Jane (voir page XX) lui doivent beaucoup, et sans s’enfermer dans une nostalgie même joyeuse, Pedro sait ce qu’il doit à ses Teachers et surtout aux artistes Ed Banger qu’il a si bien su mettre en lumière. Spoiler alert : le parrain de la « french touch » n’est pas vraiment adepte du « fresh teuch ».

Zeweed : Pedro, on a l’impression qu’en te proposant cette couverture avec Pierre et Gilles, on a touché un point sensible…
Pedro Winter : Hypersensible, vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point. J’en rêve depuis trente ans. Depuis cette lettre que je leur ai envoyée quand j’avais 19, et surtout celle qu’ils m’ont envoyée en retour, avec un cœur sur l’enveloppe et une carte postale de Sylvie Vartan dédicacée à l’intérieur… J’étais en larmes ! Et je suis encore tellement ému aujourd’hui… J’ai fait pas mal de trucs dans ma vie, des trucs réussis, d’autres moins – reçu des médailles, des honneurs – mais là, Pierre et Gilles, c’est la consécration. Je suis surexcité par cette journée. Nous avons rendez-vous à 15 heures, j’ai commandé un taxi à 14 h 30 pour le Pré-Saint-Gervais, on va être bon.

“J’ai fait pas mal de trucs dans ma vie mais là, Pierre et Gilles, c’est la consécration.”

Cette couv’ Pierre et Gilles, c’est comme si tu faisais une sorte de « coming out pop ». Après avoir flirté avec la house, l’électro, le hip hop, le métal, tu es un vrai poppy en fait ! Au sens noble du terme, celui de pop art…
Oui merci, c’est mieux ! Pourquoi pas la pop mais Pierre et Gilles, c’est assez niche au départ. Ils sont devenus populaires avec le succès, mais c’était d’abord une avant-garde avec les créateurs de l’époque – Kenzo, Castelbajac, Alaïa, Jean-Paul Gaultier, la bande du Palace… C’est ce que j’ai voulu récréer presque vingt ans après au fumoir du Palace : une tribu de gens tout aussi intéressants de la mode, de la jeune scène house française – Philippe Zdar, Dimitri from Paris, les Daft – et des skateurs qui ne pouvaient pas rentrer en boîte. On a réussi à faire en sorte que ces rencontres nocturnes n’aient rien de superficiel et qu’elles s’inscrivent dans la durée. Ma seule prétention aujourd’hui est de pouvoir durer. C’est un point commun avec Pierre et Gilles qui se sont rencontrés en soirée. Bientôt cinquante ans de couple et de travail en commun ! Et moi, je fête mes trente ans de carrière dans la techno!

Qu’est-ce qui te fascine autant dans leur travail, d’un point de vue iconographique ?
Tout ! La référence au christianisme dans leurs images pourrait choquer mais ils en jouent ; il y a toujours un filtre second degré, une sorte d’humour bienveillant, sans profanation… Ils développent une imagerie féerique et ludique qui court depuis les pochettes de Deee-Lite, Daho jusqu’à aujourd’hui. Ils font tout à la main, sans aucune IA pour les aider. Ce que j’aime aussi chez eux et qui m’inspire au quotidien, c’est leur absence totale de frontières : ils aiment autant Zahia dont ils font une icône contemporaine, que Madonna, l’icône intemporelle… Je me reconnais là-dedans : je suis aussi à l’aise quand je joue avec Chloé Caillet dans un festival underground à Marseille que quand je m’éclate avec Bob Sinclar aux Vieilles Charrues devant 60 000 personnes… Ce côté transversal caractérise notre vision commune de la pop.

Avec cette passion pour Pierre et Gilles, on imagine que tu prenais soin des visuels pour tes premières soirées aux Folies Pigalle, puis au Palace…
Bien sûr, on cherchait à tout prix à attirer l’œil sur nos visuels pour les soirées « Hype » : on achetait des Playboy vintage ou des Lui, rue des Archives, avec mon ami La Shampouineuse [le graphiste Michel Poulain – NDLR] ; on trouvait des vieilles pubs hi-fi des années 1970 avec des gens sur des canapés – ça a fait mouche. On a développé un champ lexical très rétro-futur qui a fait école.

Comment un gamin d’à peine 20 pouvait-il à ce point prendre la fête au sérieux quand tous les autres ne pensaient qu’à s’amuser?
Figure-toi que j’ai pris la fête au sérieux pour la première fois de ma vie quand j’avais 14, en stage de tennis à Pessac ! J’ai joué « What is love» de Deee-Lite trois fois d’affilée sur un lecteur K7 dans le club house. C’était un de mes groupes fétiches de l’époque qui avait fait sa pochette avec Pierre et Gilles, justement, et wow, le kif total ! J’ai découvert ce qu’était le take over d’une fête et, à l’évidence, j’avais ça dans le sang. Il faut dire que ma mère organisait beaucoup d’événements pour RTL, dont elle gérait les relations publiques, et m’embarquait souvent avec elle. En tout cas, c’était une révélation : j’étais meilleur aux platines qu’au collège.

Beaucoup de fêtes mais très peu de défonces!
Zéro défonce même, à 14 bien sûr mais après encore, jusqu’à aujourd’hui… Est-ce que prendre trois Guronsan fait de moi un junkie ? Bon, après, je ne me place pas en chevalier blanc : je ne dirais pas que la fête est plus folle sans alcool, mais moi, j’étais plus souvent sur le dance floor que dans les chiottes ou vautré dans le carré VIP… Chacun son truc. Sans alcool en revanche, c’est mieux d’aller dans des endroits avec de la bonne musique ; tu n’abaisses pas ton seuil de tolérance si facilement. C’est pour ça que j’allais aux Folies, au Rex, avec des musiques qui ne passaient pas à la radio et encore moins à la télé… J’ai trouvé mon bonheur en club.

« La toute dernière fois que j’ai fumé du THC, c’était sur le tournage de “Revolution 909”… gros bad trip ! »

Un bonheur que le clubbing t’a bien rendu, puisque tu es vite devenu un personnage de la nuit parisienne, et bientôt au-delà du périph’ et des frontière…
C’est-à-dire qu’avec mon 1,92 m et mon look de club kid, je suis resté plus facilement que d’autres dans la tête des gens. Et puis ce nom, « Pedro Winter », est devenu une sorte de marque… J’ai gardé le prénom que mon frère m’avait donné au Venezuela quand nous y habitions et, avec ce curieux « Winter » accolé, c’était facile à mémoriser. On ne sait pas d’où vient ce nom Winter. Il manque un grand-père dans notre arbre généalogique, si quelqu’un a une piste…

En parlant de piste, j’imagine que tu es vite passé de club kid à organisateur?
Je sortais beaucoup aux soirées « Wake Up » du Rex Club organisées par Laurent Garnier. J’y allais en clubbeur juste pour danser, et aux soirées « Xanadu » de Fred Agostini qui étaient un véritable intermédiaire entre club et rave. Des raves avec des meufs, si tu préfères, qui se passaient dans des endroits rave mais avec un accueil club. Le mix parfait ! C’est ce que j’ai essayé de reproduire aux Folies, puis au fumoir du Palace – avec une certaine réussite, il faut bien le dire. Mais quand « Xanadu » a changé pour devenir « Respect » au Queen, je devais bosser avec eux ; j’ai même fait le premier rendez-vous avec Philippe Fatien, le boss du Queen, sauf que deux jours après, j’ai déjeuné avec Thomas [Bangalter] qui m’a proposé de travailler avec les Daft et… devine quoi ? Je suis parti avec les Daft ! Mieux valait être le troisième Daft que le quatrième Respect [rires].

De l’extérieur, on avait l’impression que les Daft étaient toute une bande et pas seulement un duo… Je parle de la fin des années 1990, avant les casques, quand tout le monde était encore humain…
Oui, c’est vrai, les Daft étaient une bande, avec Jess & Crabbe, Antoine Kenobi, Gildas [Loaëc, créateur du label Kitsuné, NDLR], Serge Nicolas… Moi, je suis arrivé après, avec DJ Falcon, nous étions des pièces rapportées. Avant de rencontrer Thomas chez Radio FG et de travailler avec lui, nous ne nous connaissions pas. Et là, d’un coup, je me retrouve dans un club très fermé, avec deux têtes pensantes : Thomas et Guy-Man, qui avaient une grosse envie de contrôler le récit – rien ne sortait, on était comme un noyau dur incassable. C’est cette confidentialité qui a fait le succès des Daft, car elle était avant tout un refus de la moindre compromission. Moi, j’étais comme à l’école avec eux : je suis arrivé pour le premier album Homework (1997) – contrairement à Justice, pour lesquels j’étais là au tout début.

« Après les concerts, on entend des jeunes dire : “Mon grand frère me saoulait avec Ed Banger et maintenant, c’est moi qui suis dedans.” »

En parlant de Justice, on se souvient de leur album A Cross the Universe, une parodie en VF du film Spinal Tap (Rob Reiner, 1984) qui racontait leur tournée US que l’on imagine plus rock’n’roll que celle des Daft, avec pas mal de défonces en backstage… Et c’est le moment de te poser la question Zeweed : es-tu adepte du cannabis ?
Pas du tout ! Même si j’adore l’odeur, l’effet n’est pas pour moi. Comme tous les ados, j’ai tiré des lattes quand ça tournait, mais j’ai vite compris que c’était par pur mimétisme. Plus récemment, j’ai essayé les gouttes de CBD pour chiller, mais je chille naturellement… La toute dernière fois que j’ai fumé du THC, c’était à L.A. sur le tournage du clip de « Revolution 909 » des Daft par Roman Coppola. Toute la scène rave du coin s’est amenée pour faire de la figu’ et, forcément, il y en a un qui a sorti un bang sur lequel j’ai tiré une énorme latte… Gros bad trip, j’ai vraiment cru que j’allais mourir, mais heureusement, Guy-Man m’a accompagné au bout de ce bad trip et il a trouvé une canette par terre pour jouer au foot, ce qui m’a ramené à la vie ! Pour revenir à ta question, les tournées Justice étaient plus folklo que celles des Daft, surtout en coulisses, mais ce n’est un secret pour personne, on en a même fait un film.

On a l’impression, à t’entendre, que le Pedro défricheur, toujours excité par la nouveauté, le futur, est devenu nostalgique…
C’est l’âge ! Mais je n’ai jamais rien eu contre la nostalgie. D’abord, je pense que notre génération est attachée au passé car on a grandi à une époque charnière, un pied dans le xxesiècle et l’autre dans xxie. Autrement dit, j’ai passé vingt-cinq ans dans chacun des deux siècles, assistant au déclin du physique et à l’avènement du digital. Avant, il fallait une décennie pour voir du changement. Là, en un an et même dans les mois à venir, tout va changer. Chat GPT, Apple qui annonce des AirPods qui vont traduire en direct… La science-fiction qui nous faisait rêver quand on regardait Ulysse 31, est devenue une réalité. Donc la nostalgie est utile car elle permet de comparer ce qui sort aujourd’hui par rapport à ce qu’il y avait avant.

Malgré ce coup d’œil dans le rétro, tu restes encore curieux, tout de même. Tu signes Tatyana qui semble en phase avec la Gen Z…
Oui, Tatyana Jane, qui va sortir son premier album en 2026. Mais regarde, Myd touche déjà beaucoup les nouvelles générations. Je n’oppose pas le passé et le futur, et ne serai de toute façon jamais blasé, toujours excité par la nouveauté. L’idée est moins d’être à la mode que de persévérer ce qu’on aime. Et jusqu’à présent, les gens nous suivent : les nouveaux fans d’Hyperdrama de Justice (2024) sont les petits frères et sœurs de ceux qui écoutaient leur « D.A.N.C.E. » dans les années 2000, et c’est beau à voir. Après les concerts, on entend des jeunes nous dire : « Mon grand frère me saoulait avec Ed Banger et maintenant, c’est moi qui suis dedans. » De 2003 à 2025, ça fait un joli voyage…

Tu as toujours navigué entre l’underground et le mainstream, sans complexe…
Parfaitement, comme Pierre et Gilles, qui vont commencer à nous attendre si on parle trop. J’ai toujours assumé un côté FM, radio friendly dans les prods Ed Banger qui venaient souvent de l’underground le plus radical. Avec DJ Mehdi qui était le premier DA du label, on ne s’est jamais posé aucune barrière. Et, pour ma part, j’ai toujours privilégié les tracks dansants, plus écrits, plus musicaux ; c’est ce que j’ai toujours cherché. Donc, quand on a lancé Ed Banger dans les années 2000, on voulait un peu de tout ça, puisqu’on sortait d’une époque qui avait bouffé de la musique électronique, du rap et aussi les Strokes… Tu rajoutes une imagerie metal et tu obtiens du heavy metal disco qui est l’ADN du label. Allez, go ! Le taxi est là.

Cannabis thérapeutique : chez les seniors, moins de pilules, plus de bien-être

Et si le cannabis médical permettait de ranger une bonne partie de l’armoire à pharmacie ? Selon une étude publiée dans la revue Cannabis, les patients de plus de 50 ans ayant recours aux produits à base de cannabis médical réduisent leur consommation de médicaments sur ordonnance et voient leur qualité de vie s’améliorer de manière significative.

Menée au Canada, l’enquête a suivi plus de 200 patients âgés en moyenne de 67 ans, souffrant principalement de douleurs chroniques. Leur état de santé a été évalué au début de l’étude, puis après trois et six mois de traitement. La plupart consommaient du cannabis sous forme orale, avec une teneur importante en CBD.

Moins d’antidépresseurs, de somnifères et d’antalgiques

Les résultats sont sans appel : la grande majorité des participants a constaté une amélioration significative de la douleur, du sommeil et de leur qualité de vie. « La prise de co-médications, notamment d’antalgiques, d’antidépresseurs et de somnifères, a diminué », notent les chercheurs. Aucun effet secondaire grave n’a été signalé.
Pour les auteurs de l’étude, il s’agit de l’une des plus vastes recherches menées à ce jour sur l’usage du cannabis médical chez les seniors. « Nos résultats suggèrent que le cannabis pourrait être une alternative relativement sûre et efficace pour traiter la douleur chronique, les troubles du sommeil et d’autres pathologies liées à l’âge. Son utilisation entraîne une réduction de la consommation de médicaments sur ordonnance et des coûts de santé, tout en améliorant significativement la qualité de vie.

Une tendance confirmée

Paul Armentano, directeur adjoint de l’organisation NORML, qui milite pour la réforme des politiques sur le cannabis, salue ces nouvelles données : « De plus en plus de recherches montrent que le cannabis améliore la qualité de vie des personnes âgées. Beaucoup souffrent de douleurs, d’anxiété, de troubles du sommeil… des maux pour lesquels le cannabis peut être un remède. Ils savent aussi à quel point les médicaments disponibles – opioïdes, somnifères – ont des effets secondaires lourds. Pour eux, le cannabis médical représente une alternative potentiellement plus sûre. »
L’intégralité de l’étude, intitulée Medical cannabis for patients over age 50: A multi-site, prospective study of patterns of use and health outcomes, est consultable auprès de la Research Society on Marijuana

ZEWEED avec Norml

Le cannabis et les psychédéliques seraient le plus efficace des traitements contre l’anorexie

Une étude internationale menée auprès de plus de 6 600 personnes place le cannabis et les psychédéliques en tête des substances les plus efficaces pour soulager les troubles du comportement alimentaire. Une révolution dans la prise en charge de l’anorexie.

Cannabis et champis vs antidépresseurs

Cannabis et psilocybine plutôt que Prozac ? Publiée dans le JAMA Network Open, une nouvelle étude dirigée par l’American Medical Association révèle que certaines substances encore interdites dans de nombreux pays sont perçues comme plus efficaces que les traitements médicamenteux classiques pour traiter les troubles du comportement alimentaire. Cannabis, champignons hallucinogènes (psilocybine) et LSD dominent le classement des substances les mieux notées par les patients pour soulager leurs symptômes, devant les antidépresseurs, pourtant largement prescrits.

L’enquête a été menée auprès de 6 612 personnes interrogées sur leur consommation de substances au cours de l’année écoulée et l’impact de ces dernières sur leurs troubles alimentaires et leur santé mentale. L’échantillon portait sur une large palette de drogues : caféine, alcool, nicotine, antidépresseurs, psychotropes, kétamine, MDMA (ecstasy), stimulants, opioïdes…
Parmi toutes ces substances, seules quelques-unes ont été perçues comme améliorant les symptômes des troubles alimentaires. Et à la surprise générale, ce sont les psychédéliques classiques – cannabis, LSD, psilocybine – qui obtiennent les meilleurs résultats. À l’inverse, l’alcool, la nicotine et le tabac sont désignés comme les plus nocifs. Les antidépresseurs sont jugés efficaces pour améliorer la santé mentale globale, mais beaucoup moins pour les troubles alimentaires en eux-mêmes.

Automédication cannabique

Autre constat : lorsqu’il s’agit d’auto-médication pour atténuer les symptômes des troubles alimentaires, c’est le cannabis qui arrive en tête des substances plébiscitées. En rapportant les effets perçus au nombre d’usagers, c’est cependant la fluoxétine (Prozac) qui obtient la meilleure moyenne.

Les auteurs de l’étude – une équipe de neuf chercheurs issus notamment de l’Université de Sydney, de New South Wales Health et du King’s College de Londres – soulignent que ces résultats justifient des recherches plus poussées sur le potentiel thérapeutique du cannabis et des psychédéliques dans le traitement des troubles alimentaires.
Ils notent aussi que, contrairement au LSD ou à la psilocybine, la kétamine et le MDMA n’obtiennent pas de résultats aussi convaincants, suggérant que les psychédéliques classiques possèdent des propriétés spécifiques particulièrement adaptées à ce type de troubles.

La piste prometteuse des “munchies”

L’étude avance par ailleurs une piste physiologique : dans les cas d’anorexie ou de troubles alimentaires dits « aversifs », le cannabis pourrait jouer un rôle en augmentant la valeur hédonique des aliments, autrement dit en redonnant du plaisir à manger. Un mécanisme similaire à celui des fameuses « fringales » ou munchies, que d’autres recherches, financées par le gouvernement fédéral américain, ont déjà exploré pour mieux comprendre l’effet du THC sur le cerveau. Ces travaux pourraient à terme contribuer au développement de traitements ciblés pour des pathologies telles que l’anorexie ou l’obésité.

Zeweed avec MarijuanaMoments

La légalisation du cannabis à l’heure suisse

Depuis le 29 août, les citoyens de la Confédération sont invités à commenter une loi qui en ferait l’une des pionnières européennes en matière de régulation du cannabis. Entre audace, santé publique et vieux pragmatisme alpin, la Suisse ose sa révolution verte.

Par Baba Squaaly

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En Suisse, on a beau avoir inventé la neutralité armée et le couteau multi-lames, le chanvre n’a rien d’un intrus : les archéologues en retrouvent des traces dès le Néolithique. Pendant des siècles, les vallées alpines en vivent d’ailleurs très bien : cordages pour alpinistes et bateliers, tissus solides, papiers fins, huiles et pharmacopée traditionnelle. Tout se passe sans scandale jusqu’en 1951, où une première loi serre la vis et limite culture et usages. La suite, c’est le rouleau compresseur de la prohibition, qui transforme le consommateur en délinquant. Chaque canton applique à sa sauce cette rigueur importée : ici 100 francs d’amende ; là, 300 – souvent l’équivalent en euros. Mais si l’objectif était de décourager la fumette, c’est raté. Une personne sur trois a déjà tiré sur un joint, et près de 220 000 Helvètes en consomment régulièrement. « Tu payes ton amende, tu ressors, tu continues… C’était devenu un impôt sur nos joints », plaisante Luca, étudiant genevois de vingt-deux ans, pour expliquer en image la réalité helvétique.

Face à ce constat, les Suisses tentent déjà un baroud d’honneur, en 2006 : une initiative populaire pour « une politique raisonnable en matière de chanvre protégeant efficacement la jeunesse », récolte plus de 100 000 signatures. Premier signal. Quinze ans plus tard, en 2021, la Suisse autorise la possession de moins de 10 grammes et lance une série d’essais pilotes scientifiques dans plusieurs villes, dont Lausanne et Berne. L’idée : collecter des données, tester des points de vente encadrés, mesurer les effets sociaux. Mais l’essentiel du marché reste aux mains des dealers de rue, avec tous les risques associés. C’est là que l’avant-projet de loi fédérale sur les produits du cannabis (LPCan) veut intervenir : reprendre la main sur la production et la vente, canaliser la consommation, protéger la jeunesse. « Franchement, c’est une vraie révolution tranquille, confie Anna, employée zurichoise. On garde le sérieux suisse, mais on arrête de traiter les fumeurs comme des voyous. »

Big bang discret

Le projet prévoit un arsenal clair. Tout adulte majeur, citoyen ou résident, pourra consommer légalement. L’achat se fera dans un cadre sécurisé, avec des produits contrôlés, sans édulcorants, ni colorants ni additifs tape-à-l’œil. La publicité est bannie, on line comme off line, et les emballages devront rester sobres, façon paquets de cigarettes neutres. Les produits ne seront pas uniquement fumables : priorité aux alternatives comme la vaporisation ou l’ingestion. La tolérance zéro au volant reste gravée dans le marbre. L’autoproduction, elle, sera permise, mais limitée : trois plantes femelles en floraison par foyer, à la maison, sur son balcon ou dans le jardin. Et pas question de transformer son salon en serre tropicale : des contrôles sont prévus. À chaque étape, l’État helvétique affiche sa méthode : encadrer sans diaboliser, libéraliser sans banaliser.

« On garde le sérieux suisse, mais on arrête de traiter les fumeurs comme des voyous. » Anna, employée zurichoise

Évidemment, la santé publique reste au cœur du dispositif. Le Groupement romand d’études des addictions (Grea) publie une dizaine de fiches détaillant la loi et rappelle qu’« un consommateur redevenu citoyen lambda et non plus délinquant, pourra se diriger plus facilement vers les professionnels de santé pour évoquer sa consommation et tenter de la réguler s’il en ressent le besoin ». Dans cette logique, la production commerciale est strictement encadrée. Les titulaires d’une autorisation de culture ou de fabrication ne pourront pas vendre directement. Et surtout, les concessions de vente seront à but non lucratif. Si bénéfice il y a, il devra être intégralement réinvesti dans la prévention, la réduction des risques et l’aide en cas d’addiction. Quant aux taxes, elles varieront selon le taux de THC : plus le produit est fort, plus il contribue au financement des programmes. Simple, carré, suisse.

Vers l’adoption

Sur le plan économique, cette potentielle loi est un big bang discret. Le retour du cannabis dans l’économie légale devrait gripper les rouages du marché noir. Pendant un temps au moins, les organisations criminelles verront leurs parts de marché fondre comme neige au soleil. Mais personne n’est dupe : ces structures ont horreur du vide et se réinventent vite. Reste à savoir si cette parenthèse permettra d’en démanteler certaines. Les autorités, elles, affichent leur fermeté : la future loi prévoit des amendes plus lourdes pour tous les acteurs du marché illicite – des producteurs aux clients.

À la croisée des chemins, la Confédération met donc fin au tout-répressif sans pour autant basculer dans le grand n’importe quoi. Prévention, santé publique, encadrement strict : chaque clause de la loi vise à trouver l’équilibre. Pour un pays non membre de l’Union européenne mais lié à l’espace Schengen, le pari est osé et finement calculé. La consultation publique court jusqu’au 1er décembre ; après quoi, le texte reviendra devant les deux Assemblées pour adoption. D’ici là, le débat fait rage dans les cafés et sur les places publiques. Et si certains continuent d’associer la Suisse à ses banques, ses montres et ses marmottes, il faudra bientôt ajouter un nouveau symbole national : une régulation du cannabis taillée au cordeau, à la fois audacieuse et carrément helvétique.

 

Tarpé à son âme : rencontre avec le rouleur de joints de Thierry Ardisson

Homme en noir, mais jamais en manque de fumée blanche, Thierry Ardisson a fait du pétard un accessoire de sa vie comme un autre. Témoignage de Marco, son assistant et… rouleur officiel des “plus beaux joints de Paris”.

Entretien Guillaume Fédou

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Allumage de pétard en direct sur le plateau du « Grand Journal », façon Gainsbourg, allusions tous azimuts lors de ses émissions, soutien inconditionnel à Michaël Blanc, longtemps détenu à Bali pour possession de cannabis… Peu de personnalités de premier plan auront autant fait que feu Thierry Ardisson pour la cause « pétardesque ». Afin de lui rendre un hommage natural mystic, nous sommes allés à la rencontre de Marco, son jeune assistant qui était aussi son rouleur de joints personnel – « les plus beaux de Paris ». Entre eux, pas l’épaisseur d’une feuille de papier à rouler. 

Zeweed :  Marco, tu peux nous raconter ta rencontre avec Thierry Ardisson ? 
Marco : Oui, j’étais fraîchement arrivé de Normandie pour des pseudo-études à Paris quand j’ai tout de suite décroché un stage pour Ardimages. C’est làa que j’ai appris que Jérémy, l’ancien assistant de Thierry, se barrait et qu’il avait proposé mon nom. Thierry m’appelle : « Il paraît que tu sais bosser… E, est-ce que tu veux faire la même chose en étant bien payé ? Viens demain matin à 9 heures. »

Tu ne l’avais pas encore vu, donc, même en bossant pour lui ?
Non, le stress total ! Et me voilà à 9 heures pétantes au 214, rue de Rivoli. Il m’ouvre en short noir et me dit : « Installe-toi.» Je suis pétrifié et je note qu’il s’agite un peu, il fait des va-et-vient sans son bureau et finalement me dit : « Tiens, ben roule un joint. ». Grosse panique, j’avais intérêt à bien rouler le joint de ma life. Je fais de mon mieux, il le prend, le trouve bien roulé, tire une taffe et le repose.

Juste une taffe ?
Oui, une taffe ou deux. Il faisait très attention, tout était sous contrôle ; il avait juste besoin d’un petit hit. Ensuite, l’entretien a porté sur des choses perso, sur ma vie privée : «T’as une copine, un appart ? » – ce genre. En plein milieu, il me tend le joint. Hors de question pour moi de fumer en entretien d’embauche, qui se serait transformé en entretien de débauche, et je lui réponds : « Merci mais je ne fume jamais avant que le soleil ne soit couché. » Il m’a alors dit : « Très bonne réponse, tu commences demain. »

« On ne pouvait jamais savoir s’il avait fumé ou pas »

Dès le début, tu as compris que ta mission consisterait à rouler des joints ?
Non, j’étais son assistant pour tout mais c’est vrai que, pour les joints, ça le dépannait car il n’a jamais su rouler. C’était grotesque : on aurait dit des cigares pour fumer dans les coins ; en plus, il mettait le carton après avoir roulé, ça ne ressemblait à rien… Ce qu’il adorait, c’était des joints très peu tassés.

Dès le matin donc ?
Oui, j’arrivais le matin à 9 heures précises chez lui ; ça ne servait à rien d’arriver plus tôt et surtout pas plus tard. J’avais la presse du jour avec moi (que j’allais chercher au kiosque alors tenu par le père de Pedro Winter) ; on récupérait des mémos écrits à la main, comme un e-mail en papier. Le plus souvent, il avait déjà fumé quelques taffes en regardant les Tuileries par la fenêtre, avant que j’arrive ; parfois avec un joint qu’il avait gardé ou l’un de ses cigares dont il a le secret. Le jeudi, il y avait l’émission et il ne voulait pas fumer le jour de l’émission… Avant l’émission, je veux dire car, après, c’était parti !

Tu sortais le grand jeu, ce jour-là ?
Oui car il fallait que je lui roule trois joints : un pour le debrief, un deuxième au cas où des invités voudraient partager des taffes avec lui et un autre pour le lendemain. Et les trois avaient intérêt à être roulés à la perfection. Mais j’y arrivais ! Il me présentait souvent comme son « assistant qui roule les plus beaux joints de Paris». Moi, je ne tirais jamais dessus ; de toute façon, je ne suis pas hyper fan du cannabis en journée : ça me rend groggy, comme un café à l’envers. Pareil pour l’alcool, je ne bois jamais le midi. Et j’ai toujours microdosé mes pétards.

En public, Thierry a toujours dit qu’il fumait mais sans prosélytisme. Juste un certain goût de la provocation ?
C’est vrai, il a toujours eu un discours responsable par rapport à ça ; je ne l’ai jamais vu faire l’apologie du produit pour les autres, en dehors de lui-même. On ne connaît pas vraiment sa position sur la légalisation. Un jour, on lui a posé la question ; il a répondu : « Ah bon, c’est pas légal ? Moi, si j’en cherche j’en trouve. » Il aimait bien provoquer, comme sur le plateau du « Grand Journal » [(en 2010, Thierry allume un joint en direct devant un Michel Denisot médusé, NDLR]). Une sorte d’hommage à Gainsbourg ! Il avait aussi écrit un de ses articles « clés en mains » titré : « J’ai légalisé la marijuana » dans les années 1980, où il se baladait dans Paris avec son paquet de pPétardos. Rappelons tout de même qu’il a aussi été interdit de territoire aux États-Unis pendant dix ans, pour avoir laissé un bout de hasch dans ses poches de veste. Il adorait laisser traîner des miettes… Quand c’était trop petit pour être effrité, il mettait ça dans une boîte et iIl finissait par avoir beaucoup de boîtes qu’il donnait à qui voulait, en passant chez lui.

« Thierry a été interdit de territoire aux États-Unis pour avoir laissé un bout de hasch dans ses poches de veste »

Tu as déjà vu Thierry défoncé ?
Non, je ne l’ai jamais vu stone et je pense que personne ne l’a vu perdre le contrôle. On ne pouvait jamais savoir s’il avait fumé ou pas. Rappelons que le cannabis ralentit ldes cerveaux, donc s’ils sont rapides, ça peut aider à canaliser (comme dans le cas d’Ardisson) ; mais s’ils sont lents, c’est la catastrophe ! Ce n’était même pas un sujet pour lui : la weed faisait simplement partie de sa vie. Il m’est arrivé de devoir aller la chercher aussi.

Et maintenant que Thierry nous a abandonnés à notre sort de pauvres Terriens, que fais-tu de tes dix doigts ?
Maintenant, je bosse avec son fils Gaston, que je connais depuis longtemps, sur son initiative OXYGEN Oxygen WATERWater® – de l’eau en canette écoresponsable. Le lien s’est fait sur une idée de Thierry, après qu’il a perdu son émission « Salut les Terriens », et moi, mon boulot par la même occasion. Il y a eu toute une histoire autour du joint que Gaston se serait allumé aux funérailles de son père… Mais comment lui rendre un meilleur hommage ? De toute façon, Gaston est plus de sa génération et préfère le CBD. M, mais rassurez-vous, il se débrouille tout seul.

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