Georges Desjardin-Legalt

Journaliste, peintre et musicien, Georges Desjardin-Legault est un homme curieux de toutes choses. Un penchant pour la découverte qui l'a emmené à travailler à Los Angeles et Londres. Revenu au Canada, l'oiseau à plumes bien trempées s'est posé sur la branche Zeweed en 2018. Il est aujourd'hui rédacteur en chef du site.

Documentaire : Quel avenir pour le cannabis en France?

/

Plus d’un million de Français consomment du cannabis chaque jour, alors que la législation de 1970 reste l’une des plus répressives d’Occident. Ce documentaire diffusé sur LCP explore ce paradoxe à travers une enquête mêlant histoire, loi et réalités sociales. Dealers, agriculteurs, chercheurs, forces de l’ordre et responsables politiques croisent leurs points de vue, tandis qu’à l’étranger, d’autres modèles émergent. La France peut-elle encore tenir cette ligne dure face aux enjeux économiques, médicaux et sociétaux ?

Le documentaire de LCP sur le cannabis en France est disponible ici.

Thaïlande : menace sur l’or vert?

Deux ans après avoir dépénalisé le cannabis, la Thaïlande resserre les boulons. Pourtant, à Bangkok comme sur les plages, la fumée flotte toujours. Reportage dans un pays où le business oscille entre euphorie touristique et menace de retour à la prohibition.

Par Yves de Roquemaurel

Cet article est issu du Zeweed magazine #10. Pour trouver le dernier Zeweed près de chez vous, cliquez sur ce lien
Pour vous abonner à Zeweed magazine, c’est ici.

Bangkok, été 2022. À Sathorn, quartier bien connu de ceux qui aiment l’agitation nocturne de la capitale thaïlandaise, les odeurs de pad thaï et de brochettes grillées se mélangent soudain à un parfum plus entêtant : celui de joints roulés à même les tables en bambou des guesthouses. « Le 9 juin, la weed est devenue légale et, le lendemain, c’était comme si Noël, Songkran [Nouvel An bouddhique, NDLR] et la Coupe du monde tombaient le même jour », raconte Rick, backpacker australien, entre deux gorgées de bière tiède. Du nord au sud, des échoppes de rue jusqu’aux hôtels cinq étoiles, la marijuana envahit la Thaïlande. Plus de 18 000 points de vente ouvrent en deux ans, des weed trucks bariolés aux spas THC, en passant par les pizzas à la ganja et les cocktails infusés servis dans des noix de coco.

 

Ce boom arrive à point nommé. Après deux ans de Covid, la Thaïlande vit un désert touristique : hôtels fermés, plages désertées, guides reconvertis en livreurs de nouilles. « Tout à coup, le cannabis nous a ramené la foule, des jeunes, des routards, même des familles curieuses », raconte Nit, patron d’un bar à Chiang Mai, qui a troqué son menu de smoothies pour une carte « green ». Résultat : en 2024, l’industrie pèse plus d’un milliard d’euros, avec des projections à 1,2 milliard l’année suivante. Mais, derrière l’euphorie, une réalité : cette manne repose surtout sur les touristes. « Les Thaïs ? À peine 350 000 fument régulièrement, sur une population adulte de 50 millions », note Kitty Chopaka, militante et créatrice de Elevated Estate, un incubateur de start-up pour le cannabis. Autrement dit, l’eldorado a été conçu pour les voyageurs en short et sac à dos, pas pour les habitants du pays.

Quand le gouvernement freine

L’idylle verte a été de courte durée. Trois ans plus tard, le gouvernement annonce une réforme restrictive : certificat médical obligatoire, publicité interdite, fermes limitées à 79 structures agréées sur tout le territoire. Les petits cultivateurs, qui avaient tout misé sur l’or vert, voient leur avenir s’effondrer. « On avait investi nos économies dans une petite ferme familiale avec mes cousins. Maintenant, on risque trois ans de prison, si on continue », témoigne Somchai, cultivateur du nord, joint nonchalamment posé derrière l’oreille et regard inquiet tourné vers ses serres.

Kitty Chopaka, qui a conseillé le ministère de la Santé thaïlandais à l’époque de la légalisation, hausse les épaules : « On a fait croire aux gens qu’ils pouvaient participer à une nouvelle économie. Et puis, d’un coup, seuls les gros acteurs survivent, ceux qui peuvent payer les licences et corrompre les fonctionnaires. Résultat, la contrebande explose, la main-d’œuvre vient illégalement de Chine ou du Vietnam, et les mafias s’installent. » Les chiffres donnent raison à Kitty : entre octobre 2024 et mars 2025, plus de 800 trafiquants sont arrêtés pour exportation vers la Grande-Bretagne et neuf tonnes sont saisies par les douanes. Les pays fournisseurs, de la Russie à Israël, apportent aussi engrais et lampes. Ironie suprême : la loi censée protéger la jeunesse, relance les réseaux clandestins avec, à la clé, corruption, travail forcé et circuits parallèles plus difficiles à contrôler.

Bangkok sous fumée

Sur le terrain, pourtant, difficile de voir une différence. À Sukhumvit, quartier bangkokien de l’est, les dispensaires s’adaptent avec une créativité sans bornes. « Ici, on a un médecin en permanence. Tu payes 500 bahts, il signe l’ordonnance et tu peux repartir avec ton sachet », glisse Ananda, gérante de Kush House. À l’étage, lounge climatisé, playlists « lo-fi », smoothies au chanvre et fauteuils design. « C’est presque médicinal, mais tu repars high, crois-moi », rigole Maxime, étudiant français croisé en sortie de boutique, les yeux bien rouges.

Dans le quartier Khao San Road, connu pour ses maisons d’hôte et ses hôtels à petits prix, la débrouille prime. Les touristes revendent à d’autres touristes, créant un marché parallèle aussi improvisé que florissant. La police ? Floue. La possession reste légale, mais fumer dans un lieu public peut être sanctionné pour « nuisance ». En VO, une amende de 25 000 bahts (650 euros)… sauf si le policier accepte une négociation immédiate. « Tu files 5 000 bahts [130 euros] et tout s’arrange, c’est un classique », lâche Priya, étudiante thaïlandaise qui connaît trop bien la réputation des forces de l’ordre. Bangkok ne change pas : l’odeur du système D et celle de l’herbe se mélangent à presque chaque carrefour. Entre les tuk-tuks pétaradants, les vendeurs de brochettes et les néons criards, les effluves de weed sont désormais une composante à part entière du paysage urbain.

Le rêve et le cauchemar des plages

Sur les plages du sud, l’ambiance reste la même : bars en bois aux planchers disjoints, hamacs accrochés aux cocotiers, cocktails fruités servis dans des noix de coco. « Je venais déjà pour la plongée ; maintenant, je viens aussi pour fumer sans stress. T’imagines, une plongée le matin, un joint l’après-midi : c’est le paradis », explique Amira, backpackeuse israélienne croisée à Koh Phangan. Mais les autorités locales s’agacent face aux accidents de scooter en hausse, aux jeunes trop défoncés pour retrouver leur bungalow et à l’image brouillée d’un tourisme que le gouvernement voulait haut de gamme. « On voulait attirer le spa de luxe, on a eu la full moon party version ganja », ironise un hôtelier de Phuket.

Quant aux chiffres de la santé, ils inquiètent : 63 000 personnes traitées en 2023 pour des problèmes liés au cannabis, contre 3 000 l’année précédente. « Les jeunes ont eu un accès trop facile, sans aucun filtre », admet un médecin de Chiang Mai, dépassé par l’afflux de patients adolescents. En arrière-plan, un autre danger : l’exploitation des travailleurs étrangers, payés au noir pour cultiver, parfois logés dans des cabanes insalubres au milieu des plantations. Derrière la carte postale, le revers est moins photogénique.

Un avenir en suspens

La crise politique n’arrange rien. En août 2025, la Première ministre Paetongtarn Shinawatra est destituée pour sa faiblesse supposée face au Cambodge. Résultat : pas de gouvernement stable pour appliquer réellement la loi, pas de stratégie claire. Dans ce flou, les magasins continuent de vendre et les touristes continuent d’acheter. « Tout le monde attend de voir mais personne n’a intérêt à tuer la poule aux œufs d’or », note un patron de bar, dans le quartier bangkokien animé de Patpong, qui a déjà vu passer plusieurs réformes sans effet concret.

Pour Kitty Chopaka, le risque est clair : « Si l’on reclassifie le cannabis comme stupéfiant, on revient vingt ans en arrière, avec prisons pleines et corruption à tous les niveaux. Mais si l’on ne fait rien, on laisse prospérer les mafias et les trafics parallèles. » Dans un café de Sukhumvit, Tom, touriste britannique de trente ans, tranche à sa façon : « Ce pays est trop cool pour se passer de weed. Les lois passent, les joints restent. » À Bangkok, la fumée reste vaporeuse, comme la politique. La Thaïlande continue d’osciller entre eldorado touristique et interdiction annoncée, suspendue à une décision qui, pour l’instant, ne vient jamais.

 

 

L’avis de Simon Liberati : La weed mène-t-elle aux drogues dures ?

Une étude japonaise bouscule le vieux cliché du cannabis « porte d’entrée » vers l’héroïne ou la cocaïne. Pour ses auteurs, c’est la prohibition et la proximité des dealers qui font basculer. Témoignage cru d’un écrivain passé par toutes les substances.

Par Simon Liberati

Cet article est issu du Zeweed magazine #10. Pour le trouver près de chez vous, cliquez sur ce lien
Pour vous abonner à Zeweed magazine, c’est ici.

Une revue scientifique japonaise Neuropsychopharmacology Reports (rédacteur Yuji Masataka) fait état, dans son numéro de septembre 2025, d’une étude selon laquelle la consommation de cannabis ne mènerait pas les usagers vers les drogues dures (cocaïne, héroïne, métamphétamines, fentanyl et autres). D’après ce rapport commandé par le ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales, le contexte — prohibition et proximité des points de vente — serait davantage en cause que la drogue elle-même. Rien de révolutionnaire, mais l’intérêt de cette étude réside dans le fait que le Japon est l’un des pays les plus répressifs en matière de stupéfiants.

Dans mon cas, comme pour les 3 900 Japonais consultés, c’est vrai. Ancien consommateur de drogues dures, je n’ai jamais considéré que l’herbe m’avait facilité l’accès. Je ne suis pas très fumeur. J’ai consommé épisodiquement à Amsterdam dans les années 1980, dans un cadre bourgeois, un peu d’herbe pour aller au Rijksmuseum contempler des tableaux que je n’aimais pas sobre. Sans marijuana, La Noce juive ou La Ronde de nuit me seraient restés impénétrables. Je n’aimais que le dessin italien de la Renaissance et l’aspect physique des personnages de Rembrandt me gênait. La Suzanne au bain du Louvre, inspirée de sa servante, me semblait une femme laide et mal construite.

« L’alcool a toujours joué ce rôle de tremplin vers les drogues dures, bien plus que la marijuana. »

Grâce à l’herbe achetée pour quelques florins au coffee shop du coin, j’ai pu rester longtemps devant La Noce juive et comprendre sa profondeur immémoriale. En modifiant ma perception, j’ai accédé à une beauté inconnue, par une charité visuelle, un peu comme Swann avec Odette de Crécy. La marijuana, utilisée à doses homéopathiques, m’a donc servi à transformer ma perception d’un tableau de chevalet, très différent d’un paysage ou d’une jeune fille. Une fois ce verrou tombé, je n’y ai plus eu recours. Ma passion fixe était l’alcool, qui a toujours joué ce rôle de tremplin vers les drogues dures. Trois verres et j’appelle le dealer.

Économie de mouvements

L’héroïne, rencontrée très tôt dans des conditions romantiques, est un passe-temps placide, presque morne, qui aide à vivre des situations triviales ou impossibles, les rendant semblables à l’instant qui précède l’endormissement. Je n’aurais pas eu la force d’aller au musée après un shoot : le musée du junkie, c’est la vie – les godasses contemplées des heures, les baisers à des inconnus comme à des âmes retrouvées au paradis. J’ai connu cela au début des années 1980. C’était cool, l’héroïne, mais pas très culturel. Ou alors cette culture à la Paul Morrissey que je préfère vivre que voir filmée. Le junkie est un réaliste qui connaît ses limites et regarde le monde avec l’œil d’un flic ou d’un expert. Il économise ses mouvements, ce qui l’amène à vivre assez longtemps sans que sa vie ne présente grand intérêt. J’en ai repris vers 55 ans, déjà écrivain : j’ai trouvé cela ennuyeux, un peu sec, comme de tailler une pipe.

Si l’héroïne m’a aidé à aimer, la cocaïne m’a aidé à écrire, du moins au début. Hors la pluie qui la transforme en pâte à modeler, son principal inconvénient, passé une certaine dose, est de rendre incontinent et fou. Porté à l’excentricité, aux croyances « spirituelles », aux pratiques sadomasochistes ou à toute manifestation d’individualisme (comme pisser dans les taxis), on devient blindé, inaccessible à la critique. En zone rurale, pavillon isolé, il devient difficile de revenir à la vie normale, même pour racheter de l’alcool. La seule manière d’éviter de perdre tout à fait son temps est de se forcer à redescendre. Dans ce cas, le cannabis peut apaiser. C’est en ce sens que les drogues dures mènent aux drogues douces, et non l’inverse.

 

L’étude japonaise selon laquelle le cannabis ne mène pas aux drogues dures

Publiée dans la revue Neuropsychopharmacology Reports, et relayée par  le National Institute of Médicine, site officiel du ministère de la santé américain,  cette enquête – décrite comme « l’une des plus vastes et importantes études menées à ce jour sur des consommateurs de cannabis dans la population japonaise » a révélé que près de la moitié des répondants ayant consommé du cannabis « n’ont pas ensuite consommé d’autres substances ».

« L’usage du cannabis au Japon suit typiquement celui de l’alcool et du tabac, et mène rarement à d’autres consommations », conclut le rapport, soutenu par l’Association clinique japonaise des cannabinoïdes et le ministère japonais de la Santé, du Travail et des Affaires sociales. « Ces résultats remettent en question l’hypothèse de la drogue passerelle. »

Si l’étude reconnaît que le cannabis « est souvent étiqueté comme une ‘drogue passerelle’ », elle souligne que « les preuves causales solides d’une progression vers d’autres substances sont limitées ».

En ce qui concerne le passage aux drogues dures, les chercheurs penchent  d’avantage vers la théorie dite de la « vulnérabilité commune », selon laquelle « l’ordre et la relation observés entre les substances résultent non pas du fait qu’une drogue mène directement à une autre, mais de facteurs sous-jacents communs – comme des influences génétiques, psychologiques ou sociales – qui prédisposent certains individus à la polyconsommation”

Agnès b. L’interview qui taille

Mode éthique avant l’heure, art éclairé, lutte contre le dérèglement climatique, joints assumés… Agnès Troublé –AKA Agnès b– a toujours devancé le monde et les modes. Entre deux collections, elle nous a reçu dans son QG parisien de la rue Dieu.

Paris, jeudi 27 février, 15 heures à quelques pas du canal Saint-Martin. Flanqué d’Alé de Basseville, artiste multi-talents et photographe professionnel depuis 1985 (date à laquelle il travaille avec Andy Warhol, alors qu’il n’a que quinze ans), nous nous présentons à l’accueil du 17, rue Dieu, où un vaste et immeuble 1900 abrite, sur six étages, les bureaux de la multinationale familiale Agnès b. Jean Guillaume, qui pilote la communication de la styliste intemporelle, nous accueille d’un grand sourire avant de nous proposer un café et une rapide visite des lieux. Pour l’occasion, j’ai mis de jolies chaussures de ville bien cirées, surplombées d’un pantalon à pinces dans lequel rentre une chemise impeccablement repassée. Alé est, comme à son habitude, habillé d’un kilt. Alors que nous déambulons d’étages en étages, je me rends compte que je dénote sérieusement. Arrivés au cinquième, alors que nous nous accordons une pause vape sur un balcon donnant sur cour, une fenêtre s’ouvre au sixième : « Venez, venez, vous allez attraper froid ici », nous lance Agnès  en nous invitant, bras tendus, à la rejoindre. Quelques marches plus haut, nous rentrons dans son bureau : une vaste pièce à vivre lumineuse comme notre hôte qui, sans tarder, nous invite au tutoiement. En fond sonore, la musique de Bob Marley sur laquelle Agnès esquisse quelques pas de dance. Alé sort son appareil photo, je sors mon mini-magnéto et, alors que je me surprends à chalouper en rythme sur le « Get Up, Stand Up » du Reggae King, je me dis, les yeux pétillants, que la rue Dieu fait bien les choses. Entretien au sixième ciel.

Séance photo sous l’oeil d’Alé de Basseville dans les bureaux d’Agnès pour la couverture du ZEWEED mag’ # 8

 

ZEWEED : Des vêtements intemporels, faits pour durer et conçus dans une logique de développement durable, c’est la marque de fabrique Agnès b. Aujourd’hui, les grands groupes semblent découvrir les vertus du circuit court ou, en tout cas, mettent cet argument en avant. Ça doit vous faire doucement rire…
Agnès b : Oui, ça me fait rire quand j’entends les patrons du grand luxe, Pinault et Arnault pour ne pas les nommer, raconter soudainement qu’ils fabriquent en France. En fait, ils nous prennent des ateliers que nous maintenons en vie depuis très longtemps. Ils nous les piquent carrément parce qu’ils le peuvent, et c’est arrivé plusieurs fois. Il y a quelque chose de moche dans la démarche parce qu’on se donne une belle image avec un atelier français… puis, après, on fabrique ailleurs. Disons que ça m’amuse autant que ça m’attriste, tant je trouve ça moralement discutable.
Depuis toujours, je fais du 100 % local lorsque c’est possible. Quand les matières sont produites à l’étranger, on confectionne un maximum sur place. Par exemple, au Pérou, où l’on récolte et file la laine de lama, on fabrique aussi nos pulls pour homme. Circuit court et emplois locaux. C’est pareil en Mongolie, où tous nos cachemires sont faits. Ce sont eux qui produisent le fil et bénéficient de la valeur ajoutée de la fabrication de tous nos pulls en cachemire.

« Mon travail, c’est vraiment de faire de bonnes coupes dans des choses pas trop marquées mode et qu’on garde très longtemps. »

Au-delà de l’aspect écologique, ce qui fait le succès de vos vêtements, c’est la qualité des matériaux utilisés.
Oui, c’est ce qui fait le succès d’Agnès b. Je travaille évidemment beaucoup la coupe mais, avant tout, il faut que les matières soient toutes de très bonne qualité. Je suis intransigeante sur ce point. Je dis toujours aux jeunes stylistes : « On ne fera jamais un beau vêtement avec un tissu médiocre, un tissu qui deviendra moche et qui ne tiendra pas le coup.» Mon travail, c’est vraiment de faire de bonnes coupes dans des choses pas trop marquées mode et qu’on garde très longtemps. Ce qu’il faut, c’est que les vêtements parlent d’eux-mêmes. Et moi, il faut que j’assume chaque produit. S’il est en vente, c’est que je suis d’accord avec tout.

« Mes clients, ce sont des gens qui ne veulent pas se faire avoir par la mode. »

Le portrait type de votre client ?
Le portrait type de mes clients, ce sont des gens qui ne veulent pas se faire avoir par la mode, et qui savent que s’ils viennent là, ils ont un vêtement qu’ils vont garder très longtemps. On a une clientèle fidèle. Maintenant, ce sont les enfants de nos clients d’il y a vingt ans qui viennent chez nous. Les filles portent même les robes de leur mère d’il y a vingt ans. Dans mon placard, il y a des pièces que je porte depuis quarante ans.

Cela fait près de trente ans que vous êtes très investie dans l’écologie et la lutte contre le changement climatique, notamment via la fondation Tara et sa figure de proue, le magnifique voilier du même nom.
Oui, Tara, ce bateau que j’adore et que j’ai acheté avec mon fils, est vraiment comme un symbole de l’écologie. Il est en ce moment à Cherbourg et s’apprête à partir dans les glaces du pôle Nord pendant cinq cents jours afin d’analyser, avec un module en dérive, le changement climatique et tout ce que cela implique. C’est un magnifique projet, devenu une fondation, que je soutiens depuis longtemps. C’est une vision, une philosophie.

« Je dis toujours aux jeunes stylistes : on ne fera jamais un beau vêtement avec un tissu médiocre. »

Vous êtes aussi la plus engagée des stylistes dans le mécénat et l’art. D’où vient cette appétence pour l’art ?
Ça a commencé très petite puisque ma prof de dessin au cours Buffet, à Versailles, a dit à mes parents : « Il faut qu’elle aille aux Beaux-Arts, elle dessine bien. » C’est comme ça que je faisais neuf heures de dessin par semaine aux Beaux-Arts de Versailles. Après, je voulais faire l’école du Louvre, mais je me suis mariée à dix-sept ans avec Christian Bourgois, donc je n’ai pas fait l’école du Louvre. Ce n’était peut-être pas la meilleure idée que j’ai eue d’ailleurs. Je voulais rester pure. J’en avais marre qu’on me tripote. Vous savez, les jeunes filles sont souvent des proies. La seule fois où je ne m’en suis pas plainte, c’est quand une de mes premières rencontres artistiques, Picasso, m’a embrassée.

Agnès b.©La Fab.

« Picasso m’a embrassée, ça a dû me porter chance. »

Picasso ?
Oui, Picasso ! J’allais me marier avec Christian Bourgois, j’avais dix-sept ans. On remontait de la mairie, Picasso descendait l’escalier du palais Grimaldi où il avait son atelier. À mi-chemin, entre deux marches, il s’arrête et me dit : « Vous êtes très jolie. » Puis il m’embrasse gentiment et s’en va. Je m’en souviendrai toujours ! Il avait son tee-shirt blanc rentré dans son short, avec un petit trou là [elle montre le haut de son buste, côté gauche], des sandales… C’était Picasso ! Picasso m’a embrassée, ça a dû me porter chance…

Vous  avez ouvert un lieu : la Fab, où vous présentez des pièces de vos collection, et celles de nombreux artistes. Je crois qu’il y a en ce moment  une très belle exposition d’Hamony Korine à la galerie du Jour, qui fait maintenant partie de la Fab.…
 J’adore la Fab. ! En plus, la presse nous soutient parce que c’est un lieu différent, qui ne ressemble pas aux autres lieux culturels. C’est dans le 13ᵉ, un arrondissement que j’aime beaucoup, très vivant, plein d’étudiants. C’est un nouveau Paris pour moi, différent du Marais ou du 16ᵉ ; un Paris jeune et dynamique. Harmony Korine et moi, c’est une longue et belle histoire. Nous nous entendons sur tout et à merveille. Et je crois que je suis sa plus grande fan ; en tout cas, celle qui a la plus grande collection de ses œuvres. J’aime collectionner, oui, mais j’aime surtout transmettre ma passion, tenter de faire connaître au public les artistes qui me touchent.

Harmony Korine et Agnès, crédits Gaspar Noë
Harmony Korine et Agnès. Crédits : Gaspar Noë

« À mon niveau de richesse, qui n’est pas celui d’Arnault ou Pinault, je partage autant que je peux. »

Dans cette transmission, il y a la notion de partage…
Dans l’art, oui, mais dans tous les domaines, finalement. Je veux absolument que les riches partagent. À mon niveau de richesse, qui n’est pas celui d’Arnault ou Pinault, je partage autant que je peux. Je trouve normal de partager. Je n’ai pas renvoyé depuis très longtemps , de feuille de soin à la Sécurité sociale, et je pense qu’à un certain niveau de revenus, il faudrait y renoncer.

Comment voyez-vous la guerre déclarée au cannabis par le gouvernement ?
Ils mélangent tout, ils ne savent pas ce que c’est. Moi, je ne suis jamais passée de la weed ou du teuch à la cocaïne. Ça m’a toujours dégoûté. J’ai vu la connerie de la cocaïne, des gens à fond en train de dire des conneries jusqu’à 9 heures du matin. Ça fait longtemps que j’ai compris la connerie de la coke ! Mais fumer un pétard, j’aime bien. Ça me donne la pêche. C’est comme si j’avais bu un verre ou une Zubrowka. Il y a des gens que ça endort ; moi, c’est le contraire. Ça me dynamise, ça me donne la pêche. Je ne fume pas le soir, d’ailleurs ; plutôt dans la journée. Je ne m’en cache pas d’ailleurs. J’aime bien ne pas m’en cacher, de fumer des joints.

« J’aime bien ne pas m’en cacher, de fumer des joints. »

Que leur diriez-vous pour les convaincre de légaliser ?
À eux, je ne sais pas. Je crois qu’ils ne veulent rien entendre, même pas ouvrir le débat. Aux autres, je dirais qu’il faut se regrouper. Il y a Éric Piolle qui est pour ça. Par exemple, ce maire de Grenoble [EÉLV], je voulais lui mettre un petit message pour lui dire bravo, parce que c’est la seule chose à faire. On a besoin d’être renseigné sur tout ça. Encore une fois, ils mélangent tout parce qu’ils ne savent pas. C’est important de défendre cette idée que ce n’est pas parce qu’on fume de la weed qu’on va tomber dans la cocaïne. Il faut éradiquer la cocaïne et ces merdes, tout comme certains médicaments qui tuent ! Mais ça, c’est plus compliqué, parce qu’il y a beaucoup d’argent en jeu. Mais s’obstiner à interdire la weed et le teuch, c’est ridicule. Je tiens à ce qu’on le dise !

Et on va même l’écrire ! Sur ce sujet, vous parlez en connaissance de cause…
Ça fait quarante ans que je fume. En revanche, je ne sais toujours pas rouler un pétard [rires]. J’ai toujours été avec des gens qui fumaient, donc ça n’a jamais été un souci. Mais ce qui est drôle, c’est qu’à chaque fois que j’allais à un concert, on me demandait si j’avais des feuilles… Moi qui ne sais pas rouler ! Faut croire que j’ai une tête à fumer des joints [Agnès s’esclaffe]. « T’as des yeuf ? », je l’ai entendu tellement de fois… D’ailleurs, j’en ai parfois sur moi. Et surtout, j’ai des copains qui roulent autour de moi.

« C’est important de défendre cette idée que ce n’est pas parce qu’on fume de la Weed qu’on va tomber dans la cocaïne. »

Mais il faudrait une légalisation encadrée et responsable…
 Évidemment, il faut encadrer ça, l’interdire aux mineurs, avoir une politique de prévention, notamment sur la route. Tu prends le volant, tu as trop bu : tu déconnes. Tu prends le volant, tu as fumé des pétards :  ce n’est pas bon non plus . Faut quand même le dire… Moi, en tout cas, ce n’est pas mon cas. Mais, au volant, ce n’est pas bon. C’est comme l’alcool, c’est pareil. Cela étant, économiquement, c’est aussi très intéressant pour l’État. Ça l’est aux États-Unis et au Canada, où c’est légalisé. Commercialement, il y a aussi des choses formidables à faire avec le roi du Maroc ! Ils font du haschich incroyable !

Ah oui ?
Ah oui ! Je suis allé à Ketama, j’ai vu comment c’était fait et c’est incroyable. Je me suis retrouvée dans une petite maison avec un groupe de fermiers, il y avait un grand sommier en métal, ils avaient mis toutes les fleurs dessus, ils tapaient avec des baguettes comme sur un tambour, et dessous il y avait un tissu qui ramassait le truc. Il n’y a pas plus naturel ! Je me souviens aussi d’une époque où il y avait un tampon du roi du Maroc apposé sur un voile de coton écru qui enveloppait la savonnette de hash. C’était sous Hassan II. Il faudra s’arranger avec le roi du Maroc pour qu’il nous exporte du haschich de qualité !

 

Propos recueillis par Alexis Lemoine

 

Thaïlande : le cannabis récréatif en péril

En Thaïlande, le cannabis récréatif  est en péril. Alors que la filière s’organise pour survivre, le gouvernement affirme que la décriminalisation a alimenté les problèmes sociaux, mais les producteurs soutiennent que les nouvelles règles ne feront que pousser l’industrie dans la clandestinité.

L’article ici

 

Dans un rapport aux allures de mode d’emploi, l’OFDT détaille le projet suisse de légalisation du cannabis

Comment réformer la politique du cannabis sans avancer à l’aveugle ? La Suisse a fait un choix rare en Europe : tester différents modèles de régulation dans le cadre d’essais scientifiques avant de décider d’un changement de loi. Cette stratégie originale est analysée en détail par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) dans un numéro de « Drogues, enjeux internationaux » consacré au cas suisse.

Cantons et projets pilotes

Longtemps, toute légalisation du cannabis non médical semblait politiquement impossible en Suisse. Parlement et électeurs avaient rejeté des projets de réforme dans les années 2000. Mais face à la persistance du marché noir et aux limites d’une approche centrée sur les sanctions, plusieurs grandes villes ont relancé le débat. Leur idée : mener des essais pilotes locaux pour observer, en conditions réelles, les effets d’un accès légal encadré. Après un premier blocage juridique, une modification de la loi fédérale sur les stupéfiants a introduit en 2021 un « article expérimental » autorisant ces projets pour une durée limitée.

Le cadre fixé par la Confédération est strict. Chaque essai doit être validé par une commission d’éthique et autorisé par l’Office fédéral de la santé publique. La participation est réservée à des adultes déjà consommateurs réguliers, résidant dans la zone concernée, avec un maximum de 5 000 personnes par projet. Les produits doivent être cultivés en Suisse, répondre à des standards de qualité élevés, ne pas dépasser 20 % de THC et être vendus sans publicité. Les quantités sont plafonnées et les projets doivent intégrer prévention, protection de la jeunesse et réduction des risques.

Légalisation par l’expérimentation

Fin 2025, sept essais sont en cours, représentant environ 13 000 participants. Selon l’OFDT, ils illustrent trois grandes approches. Les projets à dominante « médicale », en Suisse alémanique, vendent surtout en pharmacie et s’appuient sur des instituts médico-universitaires. Les projets « communautaires/santé publique », à Genève et Lausanne, fonctionnent à but non lucratif dans des points de vente dédiés, avec un fort accent sur l’information et la réduction des risques. Enfin, deux essais portés par des acteurs privés explorent des logiques plus commerciales, avec communication active et stratégies proches d’un marché classique, tout en restant dans le cadre légal expérimental.

L’exemple du projet lausannois Cann-L, détaillé dans la publication de l’OFDT, montre l’intérêt de cette approche. Le point de vente adopte une présentation neutre, sans merchandising, avec des messages de prévention sur les emballages et un personnel formé à la réduction des risques. Après un an, les premières données n’indiquent pas d’augmentation globale des quantités consommées chez les participants. En revanche, une large part des achats s’est déplacée vers le circuit légal, réduisant le recours au marché noir. Le projet aurait ainsi retiré l’équivalent d’environ un million d’euros au commerce illicite en 2024, sans incident majeur de sécurité.

Objectif 2030

Au-delà de ces résultats locaux, l’expérimentation nourrit déjà la réforme nationale. Une commission parlementaire a élaboré un projet de « loi sur les produits du cannabis » qui pourrait entrer en vigueur autour de 2030. Le modèle envisagé est très encadré : monopoles publics de vente, activité à but non lucratif, interdiction de publicité, traçabilité complète « de la graine à la vente » et forte orientation santé publique. L’approche se rapproche davantage du modèle québécois que des marchés commerciaux nord-américains.

Comme le souligne l’OFDT, la Suisse transforme ainsi l’expérimentation en outil de décision politique : légiférer en observant. Dans une Europe souvent bloquée entre prohibition et réformes partielles difficiles à appliquer, cette méthode graduelle fait du pays un véritable laboratoire de la régulation du cannabis, cherchant un équilibre entre contrôle du marché, réduction des risques et acceptabilité politique.

Marché noir : en Suisse, acheter du cannabis relève de la loterie

Une étude d’Addiction Suisse compare le cannabis vendu sur le marché noir vaudois à celui vendu légalement dans le cadre d’un projet pilote. Entre la qualité, la quantité et la sécurité du consommateur, les résultats sont éloquents.

L’article de Swiss Info est accessible en cliquant sur ce lien

Suisse : une étude démontre que l’accès légal au cannabis réduit les risques de consommations problématiques.

Une étude suisse inédite démontre que l’accès légal au cannabis a pour effet de réduire la consommation de drogues dites « dures » chez les poly-toxicomanes. Une avancée thérapeutique qui pourrait bien inspirer les politiques publiques au-delà des frontières helvétiques.

Expérimentation pionnière 

Depuis janvier 2023, la ville de Bâle est le théâtre d’une étude unique en Europe : le programme pilote Weed Care. Conduit par une équipe interdisciplinaire réunissant l’Université de Bâle, les services psychiatriques d’Argovie et les cliniques psychiatriques universitaires de Bâle, ce projet vise à comparer les effets de l’accès légal au cannabis avec ceux du marché noir.
L’étude a suivi 374 participants adultes pendant six mois. La moitié d’entre eux ont été autorisés à acheter du cannabis réglementé dans des pharmacies agréées et ont bénéficié d’un accompagnement psychologique facultatif, tandis que l’autre moitié a continué à se procurer du cannabis illégalement.

« Il n’y a jamais eu d’étude contrôlée et randomisée de ce type« , souligne dans une interview accordée à Neurosciencenews le Dr Lavinia Baltes-Flückiger, directrice adjointe de l’étude aux Services psychiatriques d’Argovie et auteure principale de l’étude, désormais publiée.

Résultats prometteurs

Les conclusions de l’étude, publiées dans la revue scientifique Addiction, sont sans appel : l’accès légal au cannabis est associé à une diminution de la consommation problématique, notamment chez les personnes consommant également d’autres substances. « Dans ce sous-groupe, la consommation problématique de cannabis a connu une baisse significative« , précise le Dr Baltes-Flückiger.

La consommation problématique est définie comme une utilisation entraînant ou aggravant des difficultés sanitaires, sociales ou psychologiques, même sans dépendance au sens classique du terme.
Par ailleurs, l’étude n’a révélé aucune différence significative entre les deux groupes en termes de niveaux de dépression, d’anxiété ou de symptômes psychotiques. « L’accès légal allège le fardeau des consommateurs« , explique pour Watson le professeur Marc Walter de l’Université de Bâle et des Services psychiatriques d’Argovie.

Approche empirique et santé publique

L’expérience suisse suggère que la légalisation du cannabis, lorsqu’elle est encadrée et accompagnée de mesures de prévention, peut avoir des effets positifs sur la santé publique. Elle offre une alternative au marché noir et favorise une consommation plus responsable.
Alors que la France débat encore de la légalisation, l’étude Weed Care apporte des éléments concrets pour orienter les politiques publiques. Elle invite à repenser les approches en matière de drogues, en privilégiant la réduction des risques et l’accompagnement des usagers.

« Les résultats de cette étude fournissent une base solide pour discuter de la régulation légale de la distribution de cannabis en Suisse« , indique le Département de recherche clinique de l’Université de Bâle.
Via cette étude pionnière, Weed Care démontre que l’accès légal au cannabis, combiné à un accompagnement psychologique, est un atout en matière de réduction des risques, et ce sans représenter de danger sur la santé mentale des usagers. Une avancée majeure qui pourrait inspirer d’autres pays à adopter des politiques fondées sur des données probantes.

Mark Savaya, le cannabis businessman parachuté envoyé spécial en Irak par Donald Trump.

Poids lourd du cannabis récréatif au States, Mark Savaya s’est vu offert par Donald Trump le poste d’envoyé spécial en Irak. Une nomination déroutante, à mi-chemin entre mauvais trip géopolitique et enfumage présidentielle.

Cet article est issu du Zeweed magazine #11. Pour le trouver près de chez vous, cliquez sur ce lien
Pour vous abonner à Zeweed magazine, c’est ici.

Mark Savaya a la biographie d’un personnage secondaire dont le romancier aurait soudainement décidé d’en faire le héros de son œuvre. Patron d’une tech cannabique, il est devenu depuis octobre 2025 envoyé spécial de Donald Trump en Irak. Une nomination reçue comme une énigme. « Nous pensions à un émissaire traditionnel, nous avons eu un entrepreneur du cannabis », a ainsi déclaré un diplomate irakien, résumant à lui seul ce mystère géopolitique.

Mark Savaya et Hulk Hogan (1953-2025). Where’s the catch?

Né il y a quarante ans dans une famille assyrienne ayant quitté Mossoul dans les années 1990, Savaya a grandi à Detroit et fondé Leaf and Bud, une chaîne de dispensaires de cannabis après la légalisation dans le Michigan en 2018. Avec ses airs de Jean Roch de la weed – son Instagram est truffé de photos au sourire trente-deux dents et de pouce en l’air aux côtés de personnalités –, rien, dans son parcours, n’annonçait qu’il finirait au cœur du laboratoire diplomatique de Trump. Car la question demeure : que va-t-il réellement faire en Irak ? Même dans l’entourage républicain, on parle d’une « initiative personnelle du président », formule qui peut évoquer une intuition brillante ou un geste improvisé après une journée un peu trop longue. Trump le présente comme un « trouble-shooter », un homme qui « comprend le Moyen-Orient autrement ».

Cannabis et géopolitique

Les voyages de Savaya à Bagdad et Erbil se sont multipliés ces dernières années, entre projets de data agricole et entretien des liens communautaires que les États-Unis ont longtemps négligés. Les Irakiens voient un intermédiaire tenace, capable de parler sécurité puis infrastructures dans la même conversation. Les Américains y voient un profil extérieur au système, donc facilement éjectable si l’expérience tourne court. C’est là que se niche le paradoxe : Savaya dirige une entreprise dont la survie dépend d’une conformité stricte au droit fédéral tout en se retrouvant chargé d’une mission où l’opacité fait partie du décor. Un pied dans les dispensaires qui respectent les clous, l’autre dans un pays où les signaux faibles comptent autant que les accords officiels.  

Même dans l’entourage républicain, on parle d’une « initiative personnelle du président ».

En réalité, la désignation de Savaya marque moins une décision en plein moment de « high » du POTUS qu’un recalibrage de la relation entre Irak et États-Unis que Trump voudrait consolider. Savaya incarne ainsi la volonté américaine de redéfinir sa stratégie au Moyen-Orient : un profil d’affaires, aux racines irakiennes, censé réconcilier reconstruction économique, influence politique, contrôle des milices chiites liées à l’Iran et réconciliation avec les Kurdes. Il y a du taf et le pari est audacieux dans un pays devenu une pétaudière. Si Savaya parvient à transformer son héritage culturel, son réseau et sa vision entrepreneuriale en résultats tangibles, alors son mandat pourrait marquer le début d’une diplomatie « business-style » au service d’un Irak nouvelle formule. Et ça vaudra bien un petit joint pour fêter ça.

Par Raphaël Turcat
@raphaelturcat

Pedro Winter « J’ai pris la fête au sérieux dès mes 14 ans »

Figure tutélaire de la nuit parisienne, patron d’Ed Banger et compagnon de route des Daft comme de Justice, Pedro Winter raconte trente ans de fêtes et de musiques sans œillères. Entre nostalgie joyeuse et appétit intact de nouveauté, il reste le passeur d’une scène en perpétuel mouvement.

Entretien Guillaume Fédou

Cet article est issu du Zeweed magazine #10. Pour le trouver près de chez vous, cliquez sur ce lien
Pour vous abonner à Zeweed magazine, c’est ici.

« San Pedro » avait quasiment tout réussi dans une carrière dont il célèbre les trente ans cette année – ses premières soirées au Fumoir du Palace remontent à 1995. Dans ce mausolée des années 90 et 2000 qu’est devenu son célèbre bureau/disquaire Ed Banger de la rue Ramey (Paris 18), chambre d’ado éternel où s’amoncellent  tee-shirts, mugs, posters, K7’s, badges, sneakers en série limitée et même flipper à son effigie (le tout sera bientôt condensé en un seul objet), il ne manquait qu’une seule pièce maîtresse : le portrait signé Pierre & Gilles dont il rêve depuis  toujours et auquel ZeWeed a enfin donné l’occasion de voir le jour. 

L’occasion de faire le point sur ce drôle d’oiseau toujours perché sur sa « Butte magnétique » de Montmartre où il travaille avec la plupart de ses potes depuis les balbutiements d’Internet, du temps où les modems 56 K faisaient un bruit sorti des enfers. Daft Punk, Justice, Oizo, Breakbot, Myd et bientôt Tatyana-Jane (voir page XX) lui doivent beaucoup, et sans s’enfermer dans une nostalgie même joyeuse, Pedro sait ce qu’il doit à ses Teachers et surtout aux artistes Ed Banger qu’il a si bien su mettre en lumière. Spoiler alert : le parrain de la « french touch » n’est pas vraiment adepte du « fresh teuch ».

Zeweed : Pedro, on a l’impression qu’en te proposant cette couverture avec Pierre et Gilles, on a touché un point sensible…
Pedro Winter : Hypersensible, vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point. J’en rêve depuis trente ans. Depuis cette lettre que je leur ai envoyée quand j’avais 19, et surtout celle qu’ils m’ont envoyée en retour, avec un cœur sur l’enveloppe et une carte postale de Sylvie Vartan dédicacée à l’intérieur… J’étais en larmes ! Et je suis encore tellement ému aujourd’hui… J’ai fait pas mal de trucs dans ma vie, des trucs réussis, d’autres moins – reçu des médailles, des honneurs – mais là, Pierre et Gilles, c’est la consécration. Je suis surexcité par cette journée. Nous avons rendez-vous à 15 heures, j’ai commandé un taxi à 14 h 30 pour le Pré-Saint-Gervais, on va être bon.

« J’ai fait pas mal de trucs dans ma vie mais là, Pierre et Gilles, c’est la consécration. »

Cette couv’ Pierre et Gilles, c’est comme si tu faisais une sorte de « coming out pop ». Après avoir flirté avec la house, l’électro, le hip hop, le métal, tu es un vrai poppy en fait ! Au sens noble du terme, celui de pop art…
Oui merci, c’est mieux ! Pourquoi pas la pop mais Pierre et Gilles, c’est assez niche au départ. Ils sont devenus populaires avec le succès, mais c’était d’abord une avant-garde avec les créateurs de l’époque – Kenzo, Castelbajac, Alaïa, Jean-Paul Gaultier, la bande du Palace… C’est ce que j’ai voulu récréer presque vingt ans après au fumoir du Palace : une tribu de gens tout aussi intéressants de la mode, de la jeune scène house française – Philippe Zdar, Dimitri from Paris, les Daft – et des skateurs qui ne pouvaient pas rentrer en boîte. On a réussi à faire en sorte que ces rencontres nocturnes n’aient rien de superficiel et qu’elles s’inscrivent dans la durée. Ma seule prétention aujourd’hui est de pouvoir durer. C’est un point commun avec Pierre et Gilles qui se sont rencontrés en soirée. Bientôt cinquante ans de couple et de travail en commun ! Et moi, je fête mes trente ans de carrière dans la techno!

Qu’est-ce qui te fascine autant dans leur travail, d’un point de vue iconographique ?
Tout ! La référence au christianisme dans leurs images pourrait choquer mais ils en jouent ; il y a toujours un filtre second degré, une sorte d’humour bienveillant, sans profanation… Ils développent une imagerie féerique et ludique qui court depuis les pochettes de Deee-Lite, Daho jusqu’à aujourd’hui. Ils font tout à la main, sans aucune IA pour les aider. Ce que j’aime aussi chez eux et qui m’inspire au quotidien, c’est leur absence totale de frontières : ils aiment autant Zahia dont ils font une icône contemporaine, que Madonna, l’icône intemporelle… Je me reconnais là-dedans : je suis aussi à l’aise quand je joue avec Chloé Caillet dans un festival underground à Marseille que quand je m’éclate avec Bob Sinclar aux Vieilles Charrues devant 60 000 personnes… Ce côté transversal caractérise notre vision commune de la pop.

Avec cette passion pour Pierre et Gilles, on imagine que tu prenais soin des visuels pour tes premières soirées aux Folies Pigalle, puis au Palace…
Bien sûr, on cherchait à tout prix à attirer l’œil sur nos visuels pour les soirées « Hype » : on achetait des Playboy vintage ou des Lui, rue des Archives, avec mon ami La Shampouineuse [le graphiste Michel Poulain – NDLR] ; on trouvait des vieilles pubs hi-fi des années 1970 avec des gens sur des canapés – ça a fait mouche. On a développé un champ lexical très rétro-futur qui a fait école.

Comment un gamin d’à peine 20 pouvait-il à ce point prendre la fête au sérieux quand tous les autres ne pensaient qu’à s’amuser?
Figure-toi que j’ai pris la fête au sérieux pour la première fois de ma vie quand j’avais 14, en stage de tennis à Pessac ! J’ai joué « What is love» de Deee-Lite trois fois d’affilée sur un lecteur K7 dans le club house. C’était un de mes groupes fétiches de l’époque qui avait fait sa pochette avec Pierre et Gilles, justement, et wow, le kif total ! J’ai découvert ce qu’était le take over d’une fête et, à l’évidence, j’avais ça dans le sang. Il faut dire que ma mère organisait beaucoup d’événements pour RTL, dont elle gérait les relations publiques, et m’embarquait souvent avec elle. En tout cas, c’était une révélation : j’étais meilleur aux platines qu’au collège.

Beaucoup de fêtes mais très peu de défonces!
Zéro défonce même, à 14 bien sûr mais après encore, jusqu’à aujourd’hui… Est-ce que prendre trois Guronsan fait de moi un junkie ? Bon, après, je ne me place pas en chevalier blanc : je ne dirais pas que la fête est plus folle sans alcool, mais moi, j’étais plus souvent sur le dance floor que dans les chiottes ou vautré dans le carré VIP… Chacun son truc. Sans alcool en revanche, c’est mieux d’aller dans des endroits avec de la bonne musique ; tu n’abaisses pas ton seuil de tolérance si facilement. C’est pour ça que j’allais aux Folies, au Rex, avec des musiques qui ne passaient pas à la radio et encore moins à la télé… J’ai trouvé mon bonheur en club.

« La toute dernière fois que j’ai fumé du THC, c’était sur le tournage de “Revolution 909”… gros bad trip ! »

Un bonheur que le clubbing t’a bien rendu, puisque tu es vite devenu un personnage de la nuit parisienne, et bientôt au-delà du périph’ et des frontière…
C’est-à-dire qu’avec mon 1,92 m et mon look de club kid, je suis resté plus facilement que d’autres dans la tête des gens. Et puis ce nom, « Pedro Winter », est devenu une sorte de marque… J’ai gardé le prénom que mon frère m’avait donné au Venezuela quand nous y habitions et, avec ce curieux « Winter » accolé, c’était facile à mémoriser. On ne sait pas d’où vient ce nom Winter. Il manque un grand-père dans notre arbre généalogique, si quelqu’un a une piste…

En parlant de piste, j’imagine que tu es vite passé de club kid à organisateur?
Je sortais beaucoup aux soirées « Wake Up » du Rex Club organisées par Laurent Garnier. J’y allais en clubbeur juste pour danser, et aux soirées « Xanadu » de Fred Agostini qui étaient un véritable intermédiaire entre club et rave. Des raves avec des meufs, si tu préfères, qui se passaient dans des endroits rave mais avec un accueil club. Le mix parfait ! C’est ce que j’ai essayé de reproduire aux Folies, puis au fumoir du Palace – avec une certaine réussite, il faut bien le dire. Mais quand « Xanadu » a changé pour devenir « Respect » au Queen, je devais bosser avec eux ; j’ai même fait le premier rendez-vous avec Philippe Fatien, le boss du Queen, sauf que deux jours après, j’ai déjeuné avec Thomas [Bangalter] qui m’a proposé de travailler avec les Daft et… devine quoi ? Je suis parti avec les Daft ! Mieux valait être le troisième Daft que le quatrième Respect [rires].

De l’extérieur, on avait l’impression que les Daft étaient toute une bande et pas seulement un duo… Je parle de la fin des années 1990, avant les casques, quand tout le monde était encore humain…
Oui, c’est vrai, les Daft étaient une bande, avec Jess & Crabbe, Antoine Kenobi, Gildas [Loaëc, créateur du label Kitsuné, NDLR], Serge Nicolas… Moi, je suis arrivé après, avec DJ Falcon, nous étions des pièces rapportées. Avant de rencontrer Thomas chez Radio FG et de travailler avec lui, nous ne nous connaissions pas. Et là, d’un coup, je me retrouve dans un club très fermé, avec deux têtes pensantes : Thomas et Guy-Man, qui avaient une grosse envie de contrôler le récit – rien ne sortait, on était comme un noyau dur incassable. C’est cette confidentialité qui a fait le succès des Daft, car elle était avant tout un refus de la moindre compromission. Moi, j’étais comme à l’école avec eux : je suis arrivé pour le premier album Homework (1997) – contrairement à Justice, pour lesquels j’étais là au tout début.

« Après les concerts, on entend des jeunes dire : “Mon grand frère me saoulait avec Ed Banger et maintenant, c’est moi qui suis dedans.” »

En parlant de Justice, on se souvient de leur album A Cross the Universe, une parodie en VF du film Spinal Tap (Rob Reiner, 1984) qui racontait leur tournée US que l’on imagine plus rock’n’roll que celle des Daft, avec pas mal de défonces en backstage… Et c’est le moment de te poser la question Zeweed : es-tu adepte du cannabis ?
Pas du tout ! Même si j’adore l’odeur, l’effet n’est pas pour moi. Comme tous les ados, j’ai tiré des lattes quand ça tournait, mais j’ai vite compris que c’était par pur mimétisme. Plus récemment, j’ai essayé les gouttes de CBD pour chiller, mais je chille naturellement… La toute dernière fois que j’ai fumé du THC, c’était à L.A. sur le tournage du clip de « Revolution 909 » des Daft par Roman Coppola. Toute la scène rave du coin s’est amenée pour faire de la figu’ et, forcément, il y en a un qui a sorti un bang sur lequel j’ai tiré une énorme latte… Gros bad trip, j’ai vraiment cru que j’allais mourir, mais heureusement, Guy-Man m’a accompagné au bout de ce bad trip et il a trouvé une canette par terre pour jouer au foot, ce qui m’a ramené à la vie ! Pour revenir à ta question, les tournées Justice étaient plus folklo que celles des Daft, surtout en coulisses, mais ce n’est un secret pour personne, on en a même fait un film.

On a l’impression, à t’entendre, que le Pedro défricheur, toujours excité par la nouveauté, le futur, est devenu nostalgique…
C’est l’âge ! Mais je n’ai jamais rien eu contre la nostalgie. D’abord, je pense que notre génération est attachée au passé car on a grandi à une époque charnière, un pied dans le xxesiècle et l’autre dans xxie. Autrement dit, j’ai passé vingt-cinq ans dans chacun des deux siècles, assistant au déclin du physique et à l’avènement du digital. Avant, il fallait une décennie pour voir du changement. Là, en un an et même dans les mois à venir, tout va changer. Chat GPT, Apple qui annonce des AirPods qui vont traduire en direct… La science-fiction qui nous faisait rêver quand on regardait Ulysse 31, est devenue une réalité. Donc la nostalgie est utile car elle permet de comparer ce qui sort aujourd’hui par rapport à ce qu’il y avait avant.

Malgré ce coup d’œil dans le rétro, tu restes encore curieux, tout de même. Tu signes Tatyana qui semble en phase avec la Gen Z…
Oui, Tatyana Jane, qui va sortir son premier album en 2026. Mais regarde, Myd touche déjà beaucoup les nouvelles générations. Je n’oppose pas le passé et le futur, et ne serai de toute façon jamais blasé, toujours excité par la nouveauté. L’idée est moins d’être à la mode que de persévérer ce qu’on aime. Et jusqu’à présent, les gens nous suivent : les nouveaux fans d’Hyperdrama de Justice (2024) sont les petits frères et sœurs de ceux qui écoutaient leur « D.A.N.C.E. » dans les années 2000, et c’est beau à voir. Après les concerts, on entend des jeunes nous dire : « Mon grand frère me saoulait avec Ed Banger et maintenant, c’est moi qui suis dedans. » De 2003 à 2025, ça fait un joli voyage…

Tu as toujours navigué entre l’underground et le mainstream, sans complexe…
Parfaitement, comme Pierre et Gilles, qui vont commencer à nous attendre si on parle trop. J’ai toujours assumé un côté FM, radio friendly dans les prods Ed Banger qui venaient souvent de l’underground le plus radical. Avec DJ Mehdi qui était le premier DA du label, on ne s’est jamais posé aucune barrière. Et, pour ma part, j’ai toujours privilégié les tracks dansants, plus écrits, plus musicaux ; c’est ce que j’ai toujours cherché. Donc, quand on a lancé Ed Banger dans les années 2000, on voulait un peu de tout ça, puisqu’on sortait d’une époque qui avait bouffé de la musique électronique, du rap et aussi les Strokes… Tu rajoutes une imagerie metal et tu obtiens du heavy metal disco qui est l’ADN du label. Allez, go ! Le taxi est là.