Figure tutélaire de la nuit parisienne, patron d’Ed Banger et compagnon de route des Daft comme de Justice, Pedro Winter raconte trente ans de fêtes et de musiques sans œillères. Entre nostalgie joyeuse et appétit intact de nouveauté, il reste le passeur d’une scène en perpétuel mouvement.
Entretien Guillaume Fédou
Cet article est issu du Zeweed magazine #10. Pour le trouver près de chez vous, cliquez sur ce lien
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« San Pedro » avait quasiment tout réussi dans une carrière dont il célèbre les trente ans cette année – ses premières soirées au Fumoir du Palace remontent à 1995. Dans ce mausolée des années 90 et 2000 qu’est devenu son célèbre bureau/disquaire Ed Banger de la rue Ramey (Paris 18), chambre d’ado éternel où s’amoncellent tee-shirts, mugs, posters, K7’s, badges, sneakers en série limitée et même flipper à son effigie (le tout sera bientôt condensé en un seul objet), il ne manquait qu’une seule pièce maîtresse : le portrait signé Pierre & Gilles dont il rêve depuis toujours et auquel ZeWeed a enfin donné l’occasion de voir le jour.
L’occasion de faire le point sur ce drôle d’oiseau toujours perché sur sa « Butte magnétique » de Montmartre où il travaille avec la plupart de ses potes depuis les balbutiements d’Internet, du temps où les modems 56 K faisaient un bruit sorti des enfers. Daft Punk, Justice, Oizo, Breakbot, Myd et bientôt Tatyana-Jane (voir page XX) lui doivent beaucoup, et sans s’enfermer dans une nostalgie même joyeuse, Pedro sait ce qu’il doit à ses Teachers et surtout aux artistes Ed Banger qu’il a si bien su mettre en lumière. Spoiler alert : le parrain de la « french touch » n’est pas vraiment adepte du « fresh teuch ».
Zeweed : Pedro, on a l’impression qu’en te proposant cette couverture avec Pierre et Gilles, on a touché un point sensible…
Pedro Winter : Hypersensible, vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point. J’en rêve depuis trente ans. Depuis cette lettre que je leur ai envoyée quand j’avais 19, et surtout celle qu’ils m’ont envoyée en retour, avec un cœur sur l’enveloppe et une carte postale de Sylvie Vartan dédicacée à l’intérieur… J’étais en larmes ! Et je suis encore tellement ému aujourd’hui… J’ai fait pas mal de trucs dans ma vie, des trucs réussis, d’autres moins – reçu des médailles, des honneurs – mais là, Pierre et Gilles, c’est la consécration. Je suis surexcité par cette journée. Nous avons rendez-vous à 15 heures, j’ai commandé un taxi à 14 h 30 pour le Pré-Saint-Gervais, on va être bon.
“J’ai fait pas mal de trucs dans ma vie mais là, Pierre et Gilles, c’est la consécration.”
Cette couv’ Pierre et Gilles, c’est comme si tu faisais une sorte de « coming out pop ». Après avoir flirté avec la house, l’électro, le hip hop, le métal, tu es un vrai poppy en fait ! Au sens noble du terme, celui de pop art…
Oui merci, c’est mieux ! Pourquoi pas la pop mais Pierre et Gilles, c’est assez niche au départ. Ils sont devenus populaires avec le succès, mais c’était d’abord une avant-garde avec les créateurs de l’époque – Kenzo, Castelbajac, Alaïa, Jean-Paul Gaultier, la bande du Palace… C’est ce que j’ai voulu récréer presque vingt ans après au fumoir du Palace : une tribu de gens tout aussi intéressants de la mode, de la jeune scène house française – Philippe Zdar, Dimitri from Paris, les Daft – et des skateurs qui ne pouvaient pas rentrer en boîte. On a réussi à faire en sorte que ces rencontres nocturnes n’aient rien de superficiel et qu’elles s’inscrivent dans la durée. Ma seule prétention aujourd’hui est de pouvoir durer. C’est un point commun avec Pierre et Gilles qui se sont rencontrés en soirée. Bientôt cinquante ans de couple et de travail en commun ! Et moi, je fête mes trente ans de carrière dans la techno!
Qu’est-ce qui te fascine autant dans leur travail, d’un point de vue iconographique ?
Tout ! La référence au christianisme dans leurs images pourrait choquer mais ils en jouent ; il y a toujours un filtre second degré, une sorte d’humour bienveillant, sans profanation… Ils développent une imagerie féerique et ludique qui court depuis les pochettes de Deee-Lite, Daho jusqu’à aujourd’hui. Ils font tout à la main, sans aucune IA pour les aider. Ce que j’aime aussi chez eux et qui m’inspire au quotidien, c’est leur absence totale de frontières : ils aiment autant Zahia dont ils font une icône contemporaine, que Madonna, l’icône intemporelle… Je me reconnais là-dedans : je suis aussi à l’aise quand je joue avec Chloé Caillet dans un festival underground à Marseille que quand je m’éclate avec Bob Sinclar aux Vieilles Charrues devant 60 000 personnes… Ce côté transversal caractérise notre vision commune de la pop.
Avec cette passion pour Pierre et Gilles, on imagine que tu prenais soin des visuels pour tes premières soirées aux Folies Pigalle, puis au Palace…
Bien sûr, on cherchait à tout prix à attirer l’œil sur nos visuels pour les soirées « Hype » : on achetait des Playboy vintage ou des Lui, rue des Archives, avec mon ami La Shampouineuse [le graphiste Michel Poulain – NDLR] ; on trouvait des vieilles pubs hi-fi des années 1970 avec des gens sur des canapés – ça a fait mouche. On a développé un champ lexical très rétro-futur qui a fait école.
Comment un gamin d’à peine 20 pouvait-il à ce point prendre la fête au sérieux quand tous les autres ne pensaient qu’à s’amuser?
Figure-toi que j’ai pris la fête au sérieux pour la première fois de ma vie quand j’avais 14, en stage de tennis à Pessac ! J’ai joué « What is love» de Deee-Lite trois fois d’affilée sur un lecteur K7 dans le club house. C’était un de mes groupes fétiches de l’époque qui avait fait sa pochette avec Pierre et Gilles, justement, et wow, le kif total ! J’ai découvert ce qu’était le take over d’une fête et, à l’évidence, j’avais ça dans le sang. Il faut dire que ma mère organisait beaucoup d’événements pour RTL, dont elle gérait les relations publiques, et m’embarquait souvent avec elle. En tout cas, c’était une révélation : j’étais meilleur aux platines qu’au collège.
Beaucoup de fêtes mais très peu de défonces!
Zéro défonce même, à 14 bien sûr mais après encore, jusqu’à aujourd’hui… Est-ce que prendre trois Guronsan fait de moi un junkie ? Bon, après, je ne me place pas en chevalier blanc : je ne dirais pas que la fête est plus folle sans alcool, mais moi, j’étais plus souvent sur le dance floor que dans les chiottes ou vautré dans le carré VIP… Chacun son truc. Sans alcool en revanche, c’est mieux d’aller dans des endroits avec de la bonne musique ; tu n’abaisses pas ton seuil de tolérance si facilement. C’est pour ça que j’allais aux Folies, au Rex, avec des musiques qui ne passaient pas à la radio et encore moins à la télé… J’ai trouvé mon bonheur en club.
« La toute dernière fois que j’ai fumé du THC, c’était sur le tournage de “Revolution 909”… gros bad trip ! »
Un bonheur que le clubbing t’a bien rendu, puisque tu es vite devenu un personnage de la nuit parisienne, et bientôt au-delà du périph’ et des frontière…
C’est-à-dire qu’avec mon 1,92 m et mon look de club kid, je suis resté plus facilement que d’autres dans la tête des gens. Et puis ce nom, « Pedro Winter », est devenu une sorte de marque… J’ai gardé le prénom que mon frère m’avait donné au Venezuela quand nous y habitions et, avec ce curieux « Winter » accolé, c’était facile à mémoriser. On ne sait pas d’où vient ce nom Winter. Il manque un grand-père dans notre arbre généalogique, si quelqu’un a une piste…
En parlant de piste, j’imagine que tu es vite passé de club kid à organisateur?
Je sortais beaucoup aux soirées « Wake Up » du Rex Club organisées par Laurent Garnier. J’y allais en clubbeur juste pour danser, et aux soirées « Xanadu » de Fred Agostini qui étaient un véritable intermédiaire entre club et rave. Des raves avec des meufs, si tu préfères, qui se passaient dans des endroits rave mais avec un accueil club. Le mix parfait ! C’est ce que j’ai essayé de reproduire aux Folies, puis au fumoir du Palace – avec une certaine réussite, il faut bien le dire. Mais quand « Xanadu » a changé pour devenir « Respect » au Queen, je devais bosser avec eux ; j’ai même fait le premier rendez-vous avec Philippe Fatien, le boss du Queen, sauf que deux jours après, j’ai déjeuné avec Thomas [Bangalter] qui m’a proposé de travailler avec les Daft et… devine quoi ? Je suis parti avec les Daft ! Mieux valait être le troisième Daft que le quatrième Respect [rires].
De l’extérieur, on avait l’impression que les Daft étaient toute une bande et pas seulement un duo… Je parle de la fin des années 1990, avant les casques, quand tout le monde était encore humain…
Oui, c’est vrai, les Daft étaient une bande, avec Jess & Crabbe, Antoine Kenobi, Gildas [Loaëc, créateur du label Kitsuné, NDLR], Serge Nicolas… Moi, je suis arrivé après, avec DJ Falcon, nous étions des pièces rapportées. Avant de rencontrer Thomas chez Radio FG et de travailler avec lui, nous ne nous connaissions pas. Et là, d’un coup, je me retrouve dans un club très fermé, avec deux têtes pensantes : Thomas et Guy-Man, qui avaient une grosse envie de contrôler le récit – rien ne sortait, on était comme un noyau dur incassable. C’est cette confidentialité qui a fait le succès des Daft, car elle était avant tout un refus de la moindre compromission. Moi, j’étais comme à l’école avec eux : je suis arrivé pour le premier album Homework (1997) – contrairement à Justice, pour lesquels j’étais là au tout début.
« Après les concerts, on entend des jeunes dire : “Mon grand frère me saoulait avec Ed Banger et maintenant, c’est moi qui suis dedans.” »
En parlant de Justice, on se souvient de leur album A Cross the Universe, une parodie en VF du film Spinal Tap (Rob Reiner, 1984) qui racontait leur tournée US que l’on imagine plus rock’n’roll que celle des Daft, avec pas mal de défonces en backstage… Et c’est le moment de te poser la question Zeweed : es-tu adepte du cannabis ?
Pas du tout ! Même si j’adore l’odeur, l’effet n’est pas pour moi. Comme tous les ados, j’ai tiré des lattes quand ça tournait, mais j’ai vite compris que c’était par pur mimétisme. Plus récemment, j’ai essayé les gouttes de CBD pour chiller, mais je chille naturellement… La toute dernière fois que j’ai fumé du THC, c’était à L.A. sur le tournage du clip de « Revolution 909 » des Daft par Roman Coppola. Toute la scène rave du coin s’est amenée pour faire de la figu’ et, forcément, il y en a un qui a sorti un bang sur lequel j’ai tiré une énorme latte… Gros bad trip, j’ai vraiment cru que j’allais mourir, mais heureusement, Guy-Man m’a accompagné au bout de ce bad trip et il a trouvé une canette par terre pour jouer au foot, ce qui m’a ramené à la vie ! Pour revenir à ta question, les tournées Justice étaient plus folklo que celles des Daft, surtout en coulisses, mais ce n’est un secret pour personne, on en a même fait un film.
On a l’impression, à t’entendre, que le Pedro défricheur, toujours excité par la nouveauté, le futur, est devenu nostalgique…
C’est l’âge ! Mais je n’ai jamais rien eu contre la nostalgie. D’abord, je pense que notre génération est attachée au passé car on a grandi à une époque charnière, un pied dans le xxesiècle et l’autre dans xxie. Autrement dit, j’ai passé vingt-cinq ans dans chacun des deux siècles, assistant au déclin du physique et à l’avènement du digital. Avant, il fallait une décennie pour voir du changement. Là, en un an et même dans les mois à venir, tout va changer. Chat GPT, Apple qui annonce des AirPods qui vont traduire en direct… La science-fiction qui nous faisait rêver quand on regardait Ulysse 31, est devenue une réalité. Donc la nostalgie est utile car elle permet de comparer ce qui sort aujourd’hui par rapport à ce qu’il y avait avant.
Malgré ce coup d’œil dans le rétro, tu restes encore curieux, tout de même. Tu signes Tatyana qui semble en phase avec la Gen Z…
Oui, Tatyana Jane, qui va sortir son premier album en 2026. Mais regarde, Myd touche déjà beaucoup les nouvelles générations. Je n’oppose pas le passé et le futur, et ne serai de toute façon jamais blasé, toujours excité par la nouveauté. L’idée est moins d’être à la mode que de persévérer ce qu’on aime. Et jusqu’à présent, les gens nous suivent : les nouveaux fans d’Hyperdrama de Justice (2024) sont les petits frères et sœurs de ceux qui écoutaient leur « D.A.N.C.E. » dans les années 2000, et c’est beau à voir. Après les concerts, on entend des jeunes nous dire : « Mon grand frère me saoulait avec Ed Banger et maintenant, c’est moi qui suis dedans. » De 2003 à 2025, ça fait un joli voyage…
Tu as toujours navigué entre l’underground et le mainstream, sans complexe…
Parfaitement, comme Pierre et Gilles, qui vont commencer à nous attendre si on parle trop. J’ai toujours assumé un côté FM, radio friendly dans les prods Ed Banger qui venaient souvent de l’underground le plus radical. Avec DJ Mehdi qui était le premier DA du label, on ne s’est jamais posé aucune barrière. Et, pour ma part, j’ai toujours privilégié les tracks dansants, plus écrits, plus musicaux ; c’est ce que j’ai toujours cherché. Donc, quand on a lancé Ed Banger dans les années 2000, on voulait un peu de tout ça, puisqu’on sortait d’une époque qui avait bouffé de la musique électronique, du rap et aussi les Strokes… Tu rajoutes une imagerie metal et tu obtiens du heavy metal disco qui est l’ADN du label. Allez, go ! Le taxi est là.
