Tintin sur Mars. Crédits Scali

Marseille a-t-elle dépénalisé le cannabis?

Pas de légalisation, pas de coffee shops sur le Vieux-Port, mais un grand écart assumé entre usage massif et répression molle : à Marseille, on fume sans crainte, on vend avec méthode et on surveille sans trop intervenir, sauf quand Paris s’en mêle. Enquête sur une ville qui roule ses joints à l’ombre de ses contradictions.

De la Canebière aux Goudes, de l’Estaque à Château-Gombert, il y a un geste qui ne trompe pas. Un geste qui te géolocalise à Marseille avec plus de précisions que la dernière appli du Mossad. Un geste que certains pourraient prendre pour une prière, mains jointes. Mais ces mains unies n’invoquent aucun dieu. Elles n’adressent aucune prière au ciel immaculé de Provence, pas même une supplique quant à la qualité du cannabis incorporé au tabac et coincé entre les deux paumes sous une feuille XXL ou un subtil collage. Ici, on n’achète que « d’la frappe ! ». On le croit, en tout cas, misant sur la fraîcheur, la souplesse du produit. On sait qu’en regardant au loin, au-delà des flots bleus qui dessinent la ligne d’horizon, on peut presque surveiller du coin de l’œil, le champ où la fleur a poussé, avant récolte et extraction de la résine. On sait même que, sur notre rive, des usines à beuh sous lampes tournent désormais à plein régime dans des caves ou de vastes entrepôts pour répondre à la demande et que, comme pour les tomates, il existe à côté de ces magnats de la distribution de masse, des petits producteurs indépendants qui soignent leurs cultures à l’ancienne, sans produit chimique, ni modification génétique. Ici, qu’on soit fumeur, adepte du vapo, croqueur de gâteau ou rien de tout ça, on sait que ce geste technique, cette « retournette » de mains jointes, avant roulage entre deux doigts et léchage du bout de la langue, ne surprend personne ; pire ou mieux, ne dérange personne. Si l’on peut boire son jaune au comptoir, pourquoi ne pourrait-on pas tasser son cône en terrasse avant de l’allumer ?

Crédits : Scali

C’est Marseille, PP !

Pour le journaliste et écrivain Philippe Pujol, prix Albert-Londres en 2014 pour une série d’articles sur les quartiers Nord de sa ville** dans le quotidien régional La Marseillaise où il a eu en charge, des années durant, la rubrique des faits divers : « La fum’ est presque une histoire de tradition. Marseille est une ville méditerranéenne, un port qui plus est, avec tout ce que cela peut engendrer comme trafic ; où le kif fait partie des habitudes depuis des lustres », rappelle-t-il. Ça serait donc pourquoi nos rouleurs de rue de la cité phocéenne, consommateurs aux vues de toutes et tous, n’alarment pas les agents de la Maréchaussée. Les Bleus ne s’en inquiètent pas plus que ça. Pourtant, comme partout ailleurs en France, la légalisation, pas plus que la dépénalisation ne sont ici inscrites dans les tables de la loi. Qu’importe, du Vieux-Port aux collines qui cernent la ville et lui donnent des allures insulaires sur la terre ferme, tout le monde vit comme si… avec un temps, ou plus, d’avance.

La loi et l’esprit de la loi

« Tu ne peux évoquer la consommation de hasch sans t’intéresser à la sociologie de la ville, confie celui qui exerce son métier sans carte de presse. Un tiers de la population marseillaise vit sous le seuil de pauvreté. Le popo, la beuh agissent avant tout donc comme un anxiolytique. C’est le plus consommé en France. Au nord, on boit. Au sud, on fume », résume-t-il à gros traits, tout en trouvant là, les raisons de la « coolitude » marseillaise en matière de répressions, de laisser-faire, devrais-je dire. « La picole induit des comportements beaucoup plus violents, c’est pourquoi même si ce n’est pas dit, entre deux maux, nos autorités préfèrent le moins pire. C’est une preuve d’intelligence, clame-t-il avant d’embrayer et d’accélérer : En Nouvelle-Calédonie par exemple, le gouvernement a autorisé le Kava, une plante anxiolytique et calmante qui pousse dans la région, afin de contrecarrer les ravages de l’alcoolisme. Il n’y a que là que le Kava est utilisé, reconnaissant de fait une pratique ancestrale, mais aussi la moindre dangerosité du produit. »

Commissariat, Crédit Scali

L’ennemi n° 1 : la pauvreté

Ses enquêtes de terrain ont forgé quelques certitudes qu’il est prêt à remettre en cause, mais qui inévitablement aboutissent au même constat : « Je ne parle jamais de narcotrafic car c’est la pauvreté qui impacte en premier lieu la vie des quartiers, en modifie les équilibres et participe à l’implantation des fours et autres lieux de deal ; pas l’inverse. » Une analyse que valide, selon lui, l’évolution de villes jusqu’à présent épargnées par le trafic à grande échelle, comme Poitiers ou Rennes : « Ces agglomérations connaissent désormais ce que nous vivons ici depuis des décennies. Nous avions juste de l’avance dans le délitement. » À jamais les premiers…

Gonflette sécuritaire

L’apparente décontraction quant à la consommation de hasch dans la ville, ne suffit pas à pacifier les rapports aux différents échelons de cette « petite entreprise » dont chaque point de deal rapporterait, selon le chercheur à l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) Michel Gandilhon, 80 000 euros par jour, toutes drogues confondues. Les guerres de territoire, les pas de côté non autorisés et les initiatives personnelles malvenues suffisent à expliquer pourquoi Marseille glisse régulièrement son nom en une de la presse quotidienne locale comme nationale, pour ses règlements de comptes ; échauffant à Paris, les cerveaux des fonctionnaires de la place Beauvau. Il n’est d’ailleurs par rare de voir le ministre de l’Intérieur du moment, flanqué d’une escouade de collègues dépêchés et de collaborateurs réquisitionnés, venir se pencher sur le sort, triste sort, de la ville blanche et bleue. Fin 2023, quand la ville décrochait un funeste record en matière de décès liés au trafic de stupéfiants avec pas moins de 47 morts, Gérald Darmanin, tout juste nommé garde des Sceaux, sortait du chapeau une opé’ « Place nette », boostée quelques mois plus tard, en « Place nette XXL ». Le journaliste qui a théorisé l’idée du monstre pour mieux en comprendre les rouages et cerner les dysfonctionnements qui nourrissent la marginalisation et la violence, ne croit pas à ces séances de gonflette sécuritaire et plaide pour une prise de conscience du phénomène dans sa globalité et pas juste de sa partie émergée, sanglante et déstabilisante.

Solidarité vs business

En 2005, quand la France a connu vingt et un jours consécutifs de violences et de dégradations urbaines, suite aux décès de Zyed Benna et Bouna Traoré électrocutés dans un transformateur EDF à Clichy-sous-Bois où ils avaient trouvé refuge pour échapper à un contrôle de police, Marseille avait à peine réagi. À l’époque, certains pensaient que ce calme olympien était le fruit du travail en profondeur du tissu social, associatif le plus souvent, qui avait évité que les cités se réveillent avec des carcasses de voitures brûlées au pied des immeubles après des nuits d’affrontements, de guérilla urbaine ; quand d’autres avançaient, avec tout autant de conviction, qu’il s’agissait juste de la mainmise des trafiquants sur les quartiers. « En effet, disaient-ils, les vendeurs ne souhaitaient pas que les affrontements viennent compliquer leur business, qu’une présence policière sur les dalles de béton dissuade les acheteurs. » Les deux font sens. Si la solidarité et l’entraide ne sont pas que des mots ici, le business a aussi des règles que la loi ignore. Dans un cas comme dans l’autre, on ne peut pas dire que le maire (Jean-Claude Gaudin, à l’époque) ait eu une quelconque incidence sur le déroulé du scenario marseillais durant ces trois semaines. Cette régulation empirique, sans décision politique affirmée, est à l’image du regard des Marseillais sur leurs quartiers Nord ; des quartiers qu’ils décrient, conspuent et rejettent sans les connaître quand ils n’y habitent pas. Politiquement, bien que marqués par une forte abstention, ces quartiers ont pesé dans la balance lors du troisième tour des dernières élections municipales. Un scenario qui pourrait se reproduire avec plus d’acuité encore au regard du désir du député Insoumis Sébastien Delogu de se présenter au poste de maire de Marseille sous les couleurs du mouvement initié par Jean-Luc Mélenchon, ouvrant ainsi une brèche dans la coalition du Printemps marseillais, victorieuse en 2020. Quels que soient les configurations, les attelages et les alliances, il sera alors plus que temps et peut-être même déjà trop tard pour se poser les questions de fond et avancer des réponses quant au devenir de ces quartiers, au retour des services publics ou de revendiquer une véritable égalité des chances afin de lutter contre les trafiquants qui profitent de ce délitement de la République pour imposer leurs règles du jeu.

Fada en ville. Crédits Scali

Offres promo

Sans avoir usé leur fond de culotte sur les bancs de la poignée de prestigieuses écoles de commerce marseillaises, les petits exploitants qui « charbonnent » au pied des tours pour la DZ Mafia, Yoda ou d’autres gangs moins influents, ont développé des techniques commerciales imparables, des offres promotionnelles taguées à même le mur ou sur le bitume afin de fidéliser la clientèle, offrant feuilles ou briquets. Quand le Covid a réduit les possibilités de circulation de chacun, des offres de livraison sont apparues, se sont développées, donnant ainsi naissance via des messageries cryptées, à ce que les médias ont qualifié d’« Uber Shit ». « Cela ne touche que la partie la plus aisée des consommateurs, habitant·es de l’hyper-centre-ville ou des beaux quartiers, précise Philippe Pujol, car même si elle est annoncée gratuite, la livraison a un coût ; coût bien évidemment répercuté sur le prix du produit. Le quartier continue d’aller toucher au quartier parce que c’est un commerce de proximité et que c’est moins cher ! Il n’y a pas de petites économies, précise le journaliste qui a du mal à concevoir un échéancier pour la dépénalisation. C’est, en France, plus compliqué qu’ailleurs. Cela ne pourra se faire sans un débat de fond où l’on remet tout à plat, à commencer par le monstre qui fabrique des radicalismes délinquants comme ceux que produisent ma ville, détruisant dans cette spirale de l’illicite et du rêve de la réussite, une partie de sa jeunesse, estime-t-il. Qui plus est, on n’évitera pas à la marge, la contrebande et la contrefaçon avec des produits surdosés. » À l’instar de la commercialisation du CBD, qui a permis à certains fumeurs invétérés de weed de décrocher ou de lever le pied, pour retrouver une forme de conso’ vraiment récréative car beaucoup plus occasionnelle, « la dépénalisation conduit le plus souvent à réduire les consommations » atteste le journaliste qui a consulté toute une série d’études effectuées dans des pays qui ont eu ce courage et cette intelligence.

Baba Scali

 

* Les différents papiers publiés dans La Marseillaise et pour lesquels il a obtenu le prix Albert-Londres ont été compilés et publiés dans French Deconnection : Au cœur des trafics (Robert Laffont/Wildproject, 2014).

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