La légalisation du cannabis à l’heure suisse

Depuis le 29 août, les citoyens de la Confédération sont invités à commenter une loi qui en ferait l’une des pionnières européennes en matière de régulation du cannabis. Entre audace, santé publique et vieux pragmatisme alpin, la Suisse ose sa révolution verte.

Par Baba Squaaly

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En Suisse, on a beau avoir inventé la neutralité armée et le couteau multi-lames, le chanvre n’a rien d’un intrus : les archéologues en retrouvent des traces dès le Néolithique. Pendant des siècles, les vallées alpines en vivent d’ailleurs très bien : cordages pour alpinistes et bateliers, tissus solides, papiers fins, huiles et pharmacopée traditionnelle. Tout se passe sans scandale jusqu’en 1951, où une première loi serre la vis et limite culture et usages. La suite, c’est le rouleau compresseur de la prohibition, qui transforme le consommateur en délinquant. Chaque canton applique à sa sauce cette rigueur importée : ici 100 francs d’amende ; là, 300 – souvent l’équivalent en euros. Mais si l’objectif était de décourager la fumette, c’est raté. Une personne sur trois a déjà tiré sur un joint, et près de 220 000 Helvètes en consomment régulièrement. « Tu payes ton amende, tu ressors, tu continues… C’était devenu un impôt sur nos joints », plaisante Luca, étudiant genevois de vingt-deux ans, pour expliquer en image la réalité helvétique.

Face à ce constat, les Suisses tentent déjà un baroud d’honneur, en 2006 : une initiative populaire pour « une politique raisonnable en matière de chanvre protégeant efficacement la jeunesse », récolte plus de 100 000 signatures. Premier signal. Quinze ans plus tard, en 2021, la Suisse autorise la possession de moins de 10 grammes et lance une série d’essais pilotes scientifiques dans plusieurs villes, dont Lausanne et Berne. L’idée : collecter des données, tester des points de vente encadrés, mesurer les effets sociaux. Mais l’essentiel du marché reste aux mains des dealers de rue, avec tous les risques associés. C’est là que l’avant-projet de loi fédérale sur les produits du cannabis (LPCan) veut intervenir : reprendre la main sur la production et la vente, canaliser la consommation, protéger la jeunesse. « Franchement, c’est une vraie révolution tranquille, confie Anna, employée zurichoise. On garde le sérieux suisse, mais on arrête de traiter les fumeurs comme des voyous. »

Big bang discret

Le projet prévoit un arsenal clair. Tout adulte majeur, citoyen ou résident, pourra consommer légalement. L’achat se fera dans un cadre sécurisé, avec des produits contrôlés, sans édulcorants, ni colorants ni additifs tape-à-l’œil. La publicité est bannie, on line comme off line, et les emballages devront rester sobres, façon paquets de cigarettes neutres. Les produits ne seront pas uniquement fumables : priorité aux alternatives comme la vaporisation ou l’ingestion. La tolérance zéro au volant reste gravée dans le marbre. L’autoproduction, elle, sera permise, mais limitée : trois plantes femelles en floraison par foyer, à la maison, sur son balcon ou dans le jardin. Et pas question de transformer son salon en serre tropicale : des contrôles sont prévus. À chaque étape, l’État helvétique affiche sa méthode : encadrer sans diaboliser, libéraliser sans banaliser.

« On garde le sérieux suisse, mais on arrête de traiter les fumeurs comme des voyous. » Anna, employée zurichoise

Évidemment, la santé publique reste au cœur du dispositif. Le Groupement romand d’études des addictions (Grea) publie une dizaine de fiches détaillant la loi et rappelle qu’« un consommateur redevenu citoyen lambda et non plus délinquant, pourra se diriger plus facilement vers les professionnels de santé pour évoquer sa consommation et tenter de la réguler s’il en ressent le besoin ». Dans cette logique, la production commerciale est strictement encadrée. Les titulaires d’une autorisation de culture ou de fabrication ne pourront pas vendre directement. Et surtout, les concessions de vente seront à but non lucratif. Si bénéfice il y a, il devra être intégralement réinvesti dans la prévention, la réduction des risques et l’aide en cas d’addiction. Quant aux taxes, elles varieront selon le taux de THC : plus le produit est fort, plus il contribue au financement des programmes. Simple, carré, suisse.

Vers l’adoption

Sur le plan économique, cette potentielle loi est un big bang discret. Le retour du cannabis dans l’économie légale devrait gripper les rouages du marché noir. Pendant un temps au moins, les organisations criminelles verront leurs parts de marché fondre comme neige au soleil. Mais personne n’est dupe : ces structures ont horreur du vide et se réinventent vite. Reste à savoir si cette parenthèse permettra d’en démanteler certaines. Les autorités, elles, affichent leur fermeté : la future loi prévoit des amendes plus lourdes pour tous les acteurs du marché illicite – des producteurs aux clients.

À la croisée des chemins, la Confédération met donc fin au tout-répressif sans pour autant basculer dans le grand n’importe quoi. Prévention, santé publique, encadrement strict : chaque clause de la loi vise à trouver l’équilibre. Pour un pays non membre de l’Union européenne mais lié à l’espace Schengen, le pari est osé et finement calculé. La consultation publique court jusqu’au 1er décembre ; après quoi, le texte reviendra devant les deux Assemblées pour adoption. D’ici là, le débat fait rage dans les cafés et sur les places publiques. Et si certains continuent d’associer la Suisse à ses banques, ses montres et ses marmottes, il faudra bientôt ajouter un nouveau symbole national : une régulation du cannabis taillée au cordeau, à la fois audacieuse et carrément helvétique.

 

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Journaliste, peintre et musicien, Georges Desjardin-Legault est un homme curieux de toutes choses. Un penchant pour la découverte qui l'a emmené à travailler à Los Angeles et Londres. Revenu au Canada, l'oiseau à plumes bien trempées s'est posé sur la branche Zeweed en 2018. Il est aujourd'hui rédacteur en chef du site.

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