Endométriose, douleurs violentes, traitements connus mais encore hors cadre… Quand Julie Gayet parle cannabis, elle amène le sujet là où il est le moins traité : du côté de la santé des femmes.
Actrice, réalisatrice, productrice et désormais directrice de festival (Sœurs Jumelles à Rochefort, du 23 au 28 juin, dédié aux liens entre musique et image), Julie Gayet est surtout une combattante acharnée pour le droit des femmes : au cinéma d’abord, avec le Collectif 50/50 dont elle fait partie pour plus de parité sur les tournages ; dans la vie, ensuite, où les inégalités entre hommes et femmes ne sont pas du cinéma, notamment face à la douleur d’un mal récemment connu du grand public. L’endométriose vient en effet rappeler à quel point cette inégalité face à la douleur se double d’une injustice dans l’accès au meilleur traitement connu à ce jour contre celle-ci : le cannabis et ses dérivés, dont le cannabidiol, encore victimes d’un tabou français après plusieurs années d’expérimentations, démarrées en 2021 sous l’égide de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (dont on attend encore les résultats). Julie Gayet a accepté d’en parler et ce n’est pas juste pour faire joli dans un sommaire.
Zeweed : Quels rapports entretiens-tu avec le cannabis ?
Julie Gayet : C’est direct comme question ! [Rires]
Le journal s’appelle Zeweed, on ne va pas parler de moteurs V8…
Je ne me prononcerai pas sur le cannabis récréatif, même si tu te doutes que je ne suis pas pour le tout-répressif. Mais cela cause tellement de troubles psychiques à l’adolescence qu’à l’heure où l’on parle beaucoup de santé mentale, je trouverais indécent de dire : « Allez-y, fumez, c’est cool, il n’y a pas de problèmes. » Qui plus est, le sujet de la légalisation pose une question politique et même sociale que nous n’allons pas aborder ici en cinq minutes. Donc non, je n’entrerai pas dans ce débat même si, à l’évidence, celui-ci est nécessaire. En revanche, sur le cannabis thérapeutique, je n’ai aucune hésitation : c’est oui! J’ai eu affaire de très près, dans ma famille, à un cancer du sang très violent et je peux dire que, face aux douleurs post-chimio et autres effets secondaires épouvantables, rien ne vaut le cannabis. Tous les médecins le savent, aux États-Unis, bien sûr, mais aussi en Europe. En plus, c’est naturel dans la plupart des cas, contrairement à toute la chimie qu’on nous distribue en toute légalité. Donc, pour résumer, thérapeutique : oui, récréatif : ne se prononce pas !
« À l’heure où l’on parle beaucoup de santé mentale, je trouverais indécent de dire : “Allez-y, fumez, c’est cool.” »
Même si la frontière entre les deux est parfois ténue…
Oui. Après, c’est à chacun et chacune d’agir en responsabilité. À mon sens, c’est l’âge le plus important. Quand tu es en croissance, en devenir, ce genre de consommation peut vite devenir bloquant. C’est un démotivateur : tu perds de l’énergie au moment où tu en as le plus besoin, tu te désocialises au moment où il est crucial de te fabriquer un réseau, etc. C’est vite la catastrophe à ces âges ; je parle de l’adolescence et même un peu après. En revanche, quand tu as fait ta vie, c’est totalement différent ; même si, là encore, la consommation régulière n’est pas sans risques : tu peux tomber dans la dépression, etc. Il faut donc être vigilant comme avec l’alcool, même si on sait bien qu’en France, l’alcool est sacré – le vin. Donc, oui, la frontière est vite franchie, mais avec un bon travail de prévention, d’explication, je pense que ça peut entrer dans la tête des gens… On sait, par exemple, les dégâts causés par les opioïdes obtenus sur ordonnance, dès lors que leur usage devient récréatif ou festif, voire pire, quand l’usage est quotidien et banalisé comme aux États-Unis. Mais, vraiment, sur le cannabis thérapeutique, il n’y a aucun doute ; il n’y a rien de tel pour lutter contre la douleur, redonner de l’appétit… Et en particulier pour les femmes, au moment des règles, par exemple.
Tu veux parler d’endométriose ?
Oui. C’est assez frappant qu’un homme comme toi en parle aujourd’hui – il y a quinze ans, le mot était quasiment absent du débat public. Et pourtant, ce n’est pas simplement des « règles douloureuses », c’est bien plus complexe et souvent beaucoup plus grave.
Il a fallu des prises de parole fortes, comme celle d’Imany, pour que le sujet sorte de l’ombre. Ça a pris du temps, mais aujourd’hui, j’ai le sentiment que ça avance. Lors de la tournée d’Olympe, que j’ai coréalisé et interprété, on est allés dans des collèges et des lycées. Quand on évoquait l’endométriose, de plus en plus de mains se levaient. C’est un signe, même s’il reste beaucoup à faire. Une étude australienne de 2019 montre que 12,5 % des patientes atteintes d’endométriose utilisent du cannabis contre la douleur. D’autres travaux indiquent que le CBD peut avoir des effets apaisants. Mais, quand on regarde de près, les deux tiers de ces femmes disent devoir se procurer ces produits de manière illégale. Et ça, c’est quand même un problème.
« L’endométriose met en lumière une inégalité très nette face à la douleur. »
Donc le sujet, ce n’est plus tellement l’efficacité, mais l’accès ?
Oui et il y a même plus que ça : les cannabinoïdes agissent en amont, en limitant la prolifération des cellules endométriales et en réduisant l’impact des lésions sur l’organisme. Ce n’est pas un produit miracle mais on s’en approche parfois. Et pourtant, en France, on sort d’une phase d’expérimentation lancée en 2021, sans cadre légal durable à ce jour. Concrètement, très peu de patients peuvent y accéder légalement, en dehors de cas extrêmement spécifiques. On est dans une sorte d’entre-deux un peu absurde où les usages existent mais restent précaires.
Peut-être qu’en mettant en avant cette inégalité hommes/femmes face à la douleur, le débat pourrait avancer plus vite ?
Encore faudrait-il qu’un vrai débat s’ouvre et qu’il ne soit pas uniquement confisqué par les scientifiques, même si beaucoup sont favorables à une évolution. D’autres restent très attachés aux traitements classiques. Oui, l’endométriose met en lumière une inégalité très nette face à la douleur. Une urgence aussi : reconnaître et traiter cette douleur, qui concerne exclusivement les femmes. Ensuite, évidemment, le cannabis thérapeutique ne se limite pas à ça. Cancer, drépanocytose (qui touche majoritairement les populations africaines)… la liste est longue. Si le combat pour les femmes peut servir de levier pour faire avancer la légalisation du cannabis médicinal sans que cela ne devienne un prétexte pour ouvrir la porte au récréatif, alors on aura déjà fait un grand pas.
Propos recueillis par Guillaume Fédou
