Onze ans qu’Eric Piolle plaide pour la légalisation du cannabis et appelle à un débat citoyen pour en finir avec la prohibition. Dans un entretien sans fards, le maire Grenoble revient sur les raisons qui l’ont poussé à mener ce combat, accuse l’opportunisme carriériste des politiques et dénonce leur hypocrisie sur la question.
Zeweed : Alors que la légalisation du cannabis thérapeutique a encore été repoussée, on entend certains membres du gouvernement faire valoir que cette légalisation serait un cheval de Troie vers celle du récréatif. Que pensez-vous de cet argument ?
Éric Piolle : Je trouve que l’argument est absurde, mais si ça peut permettre de sortir de cette prise d’otage politique d’un sujet qui est devenu une question identitaire pour un certain nombre d’hommes politiques, c’est tant mieux ! Nous, élus locaux, payons fortement les pots cassés de la politique actuelle, puisque c’est sur notre territoire qu’aujourd’hui, nous subissons les foudres de cette loi à la fois répressive et inefficace. Répressive dans le ton, mais inefficace dans les actes, qui nécessitent des moyens humains énormes, mais pour une casse humaine très importante. Ces derniers jours, les ministres se sont enorgueillis de la baisse de la consommation de cannabis. C’est assez terrible parce que, finalement, on s’aperçoit – enfin, surtout nous, les locaux qui sommes sur le terrain – des déplacements de cette espèce de marché ultralibéral de produits stupéfiants vers des filières qui sont parfois plus rentables pour les narcotrafiquants, avec les drogues de synthèse ou d’autres marchés légaux comme le protoxyde d’azote ou les cigarettes électroniques*. Et donc malheureusement, je ne pense pas que l’on puisse dire que c’est un grand pas en avant lié à la politique volontariste de nos amis Darmanin et Retailleau.
« Nous, élus locaux, payons fortement les pots cassés de la politique actuelle, puisque c’est sur notre territoire qu’aujourd’hui, nous subissons les foudres de cette loi à la fois répressive et inefficace »
Lorsque vous vous êtes présenté à la présidentielle, en 2022, une convention citoyenne sur la légalisation du cannabis récréatif figurait dans votre programme. Si vous vous présentez en 2027, vous porterez toujours cette idée ?
Je ne serai pas candidat en 2027, mais ce sujet-là, je continuerai de le porter. D’autant qu’on voit qu’il y a une adhésion de plus en plus large de la population vers la légalisation. Une convention citoyenne permettrait de poser les termes du débat. Quand je ne faisais pas de politique, j’étais opposé à la légalisation du cannabis, juste par principe. On a déjà la cigarette et bien d’autres produits qui sont mauvais pour la santé et qui sont autorisés, alors on ne va pas en rajouter. C’est mon entrée dans la vie publique qui a fait que je me suis penché sur la question et me suis largement documenté. C’est ce qui m’a fait prendre une position d’élu où j’affirme et j’assume depuis onze ans maintenant, être favorable à la légalisation du cannabis. Cette proposition, je l’avais faite il y a une dizaine d’années, pour sortir de la confrontation politique. Il y a quand même des élus de droite comme Arnaud Robinet, le maire de Reims, et l’éphémère ministre des Sports [du gouvernement Barnier] qui était maire de Châteauroux [Gil Avérous, NDLR] qui assument cette position. On voit que la situation de blocage se situe au plus haut niveau de l’État, au niveau des ministres et du président de la République – lequel a trouvé malin de changer son fusil d’épaule après son élection en 2017, pour des raisons de politique tactique. De mon point de vue, tout ça n’est pas à la hauteur de l’intérêt général.
Qu’est-ce qui vous a poussé à proposer que les élus soient testés aux stupéfiants ?
L’idée était de montrer l’espèce d’incohérence entre les politiques ultra-répressives et les pratiques de ceux qui les mettent en place. C’étaient des tests anonymes que je souhaitais pratiquer sur des ministres et dans les cabinets ministériels. C’est un secret de polichinelle que les consommations de drogue y sont très importantes. On entend qu’il y a un scandale qui émerge ici ou là, le président de l’INA, Andy Kerbrat (député LFI, NDLR). Mais tous ceux qui côtoient ces milieux le savent. Il y avait d’ailleurs une députée Renaissance qui s’était exprimée sur le sujet et qui avait été amicalement forcée de rétropédaler. Je crois que c’est important de sortir de ça. Et j’avais proposé des tests salivaires, certes, mais aussi capillaires pour éviter que ceux qui veulent paraître plus blancs que blancs, se nettoient juste pour l’occasion.
« Il y a une adhésion de plus en plus large de la population vers la légalisation »
Il y a effectivement une immense hypocrisie…
Oui, on voit que c’est un objet politique qui sert à servi à certains ministres, ministres qui étaient pour la plupartdes nobody qui se sont fait un nom par leur passage place Beauvau et leurs discours ultraradicaux dans le domaine. Et cette hypocrisie, je la trouve ridicule. À un moment, il faut que tout ça soit mis à plat. L’idée n’était pas de pointer tel ou tel du doigt ; ça, je m’en fous. C’était juste pour dire : ok, voilà, ceux qui sont au sommet de l’État et mettent en œuvre cette politique ultrarépressive, font partie des consommateurs.
Propos recueillis par Alexis Lemoine
* Les cigarettes électroniques aux néocannabinoïdes, molécules qui imitent les effets du THC et sont hautement toxiques.
Cette interview est issue du Zeweed magazine #10. Pour le trouver près de chez vous, cliquez sur ce lien
Pour vous abonner à Zeweed magazine, c’est ici.

