politique

Eric Piolle : « Notre loi est répressive et inefficace »

Onze ans qu’Eric Piolle plaide pour la légalisation du cannabis et appelle à un débat citoyen pour en finir avec la prohibition. Dans un entretien sans fards, le maire Grenoble revient sur les raisons qui l’ont poussé à mener ce combat, accuse l’opportunisme carriériste des politiques et dénonce leur hypocrisie sur la question.

Zeweed : Alors que la légalisation du cannabis thérapeutique a encore été repoussée, on entend certains membres du gouvernement faire valoir que cette légalisation serait un cheval de Troie vers celle du récréatif. Que pensez-vous de cet argument ?
Éric Piolle : Je trouve que l’argument est absurde, mais si ça peut permettre de sortir de cette prise d’otage politique d’un sujet qui est devenu une question identitaire pour un certain nombre d’hommes politiques, c’est tant mieux ! Nous, élus locaux, payons fortement les pots cassés de la politique actuelle, puisque c’est sur notre territoire qu’aujourd’hui, nous subissons les foudres de cette loi à la fois répressive et inefficace. Répressive dans le ton, mais inefficace dans les actes, qui nécessitent des moyens humains énormes, mais pour une casse humaine très importante. Ces derniers jours, les ministres se sont enorgueillis de la baisse de la consommation de cannabis. C’est assez terrible parce que, finalement, on s’aperçoit – enfin, surtout nous, les locaux qui sommes sur le terrain – des déplacements de cette espèce de marché ultralibéral de produits stupéfiants vers des filières qui sont parfois plus rentables pour les narcotrafiquants, avec les drogues de synthèse ou d’autres marchés légaux comme le protoxyde d’azote ou les cigarettes électroniques*. Et donc malheureusement, je ne pense pas que l’on puisse dire que c’est un grand pas en avant lié à la politique volontariste de nos amis Darmanin et Retailleau.

« Nous, élus locaux, payons fortement les pots cassés de la politique actuelle, puisque c’est sur notre territoire qu’aujourd’hui, nous subissons les foudres de cette loi à la fois répressive et inefficace »

Lorsque vous vous êtes présenté à la présidentielle, en 2022, une convention citoyenne sur la légalisation du cannabis récréatif figurait dans votre programme. Si vous vous présentez en 2027, vous porterez toujours cette idée ?
Je ne serai pas candidat en 2027, mais ce sujet-là, je continuerai de le porter. D’autant qu’on voit qu’il y a une adhésion de plus en plus large de la population vers la légalisation. Une convention citoyenne permettrait de poser les termes du débat. Quand je ne faisais pas de politique, j’étais opposé à la légalisation du cannabis, juste par principe. On a déjà la cigarette et bien d’autres produits qui sont mauvais pour la santé et qui sont autorisés, alors on ne va pas en rajouter. C’est mon entrée dans la vie publique qui a fait que je me suis penché sur la question et me suis largement documenté. C’est ce qui m’a fait prendre une position d’élu où j’affirme et j’assume depuis onze ans maintenant, être favorable à la légalisation du cannabis. Cette proposition, je l’avais faite il y a une dizaine d’années, pour sortir de la confrontation politique. Il y a quand même des élus de droite comme Arnaud Robinet, le maire de Reims, et l’éphémère ministre des Sports [du gouvernement Barnier] qui était maire de Châteauroux [Gil Avérous, NDLR] qui assument cette position. On voit que la situation de blocage se situe au plus haut niveau de l’État, au niveau des ministres et du président de la République – lequel a trouvé malin de changer son fusil d’épaule après son élection en 2017, pour des raisons de politique tactique. De mon point de vue, tout ça n’est pas à la hauteur de l’intérêt général.

Qu’est-ce qui vous a poussé à proposer que les élus soient testés aux stupéfiants ?
L’idée était de montrer l’espèce d’incohérence entre les politiques ultra-répressives et les pratiques de ceux qui les mettent en place. C’étaient des tests anonymes que je souhaitais pratiquer sur des ministres et dans les cabinets ministériels. C’est un secret de polichinelle que les consommations de drogue y sont très importantes. On entend qu’il y a un scandale qui émerge ici ou là, le président de l’INA, Andy Kerbrat (député LFI, NDLR). Mais tous ceux qui côtoient ces milieux le savent. Il y avait d’ailleurs une députée Renaissance qui s’était exprimée sur le sujet et qui avait été amicalement forcée de rétropédaler. Je crois que c’est important de sortir de ça. Et j’avais proposé des tests salivaires, certes, mais aussi capillaires pour éviter que ceux qui veulent paraître plus blancs que blancs, se nettoient juste pour l’occasion.

« Il y a une adhésion de plus en plus large de la population vers la légalisation »

Il y a effectivement une immense hypocrisie…
Oui, on voit que c’est un objet politique qui sert à servi à certains ministres, ministres qui étaient pour la plupartdes nobody qui se sont fait un nom par leur passage place Beauvau et leurs discours ultraradicaux dans le domaine. Et cette hypocrisie, je la trouve ridicule. À un moment, il faut que tout ça soit mis à plat. L’idée n’était pas de pointer tel ou tel du doigt ; ça, je m’en fous. C’était juste pour dire : ok, voilà, ceux qui sont au sommet de l’État et mettent en œuvre cette politique ultrarépressive, font partie des consommateurs.

Propos recueillis par Alexis Lemoine

* Les cigarettes électroniques aux néocannabinoïdes, molécules qui imitent les effets du THC et sont hautement toxiques.

Cette interview est issue du Zeweed magazine #10. Pour le trouver près de chez vous, cliquez sur ce lien
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Jean Lassalle, la politique de pré

Jean Lassalle, ex-député et star a cappella de l’hémicycle, est descendu en ville pour causer chanvre avec ZEWEED. Une plante dont il défend ardemment la culture, que ce soit pour sa fibre ou ses vertus de bien-être. Si le berger le plus populaire de France n’a jamais fumé un joint de sa vie, il défend sur ce volet une approche pragmatique et pédagogique, loin du dogmatisme hors-sol du moment. Rencontre avec le sixième bon sens.

S’il reste dans les mémoires et dans les cœurs, c’est par son chant entonné en pleine Assemblée nationale, en juin 2003, face à un Nicolas Sarkozy médusé et un président de l’Assemblée (Jean-Louis Debré, RIP) qui hésite à exploser de rire. Son chant béarnais (« Aqueros Mountagnos ») visait à réclamer plus de gendarmes au tunnel du Somport, et sera entendu. La gendarmerie ne ferme pas et augmente ses effectifs. Trois ans plus tard, il entame une grève de la faim pour protester contre la délocalisation de l’usine Toyal Europe, qui emploie 150 salariés dans la vallée d’Aspe. En cinq semaines, il perd 21 kilos et est hospitalisé en urgence. Sur intervention de Jacques Chirac, Toyal finit par abandonner son projet de nouvelle implantation. Nouvelle victoire pour Lassalle, berger transhumant de père en fils qui passe ainsi d’un sommet médiatique à un autre.

Y a-t-il du monde dans Lassalle ? Assurément, oui. Tout un arrière-pays même, pour ce Pyrénéen enraciné comme nul autre dans ce Béarn immaculé. Prêt à se lancer dans sa troisième campagne présidentielle, il réagit pour ZEWEED aux récents propos du ministre Retailleau qui, à rebours de toutes les politiques modernes sur la marijuana, cherche à pénaliser, voire à criminaliser les consommateurs en expliquant, sans se mordre la langue, que « fumer un joint, c’est avoir du sang sur les mains ». Sachant que le chanvre est l’un des produits stars dans ses montagnes, « Jeannot » ne pouvait pas laisser ces propos impunis. Joint par téléphone, il se met à chanter et se demande si cette interview va faire le buzz, à défaut de s’en rouler un, vu qu’il est non-fumeur. Le voilà donc en défenseur d’une légalisation contrôlée, à l’instar des députés Antoine Léaument (LFI) et Ludovic Mendes (EPR) qui ont tenté de rallumer le débat avant que Retailleau, la nouvelle superstar de la droite dure, tel un Fillon rétréci au lavage, n’en fasse un énième pétard mouillé pour que la France continue à consolider son retard.

ZEWEED : Que pensez-vous de la phrase de l’actuel ministre de l’Intérieur sur les consommateurs qui, en fumant un joint, ont « du sang sur les mains » ?
Jean Lassalle : M. Retailleau a eu une repartie cinglante mais quelle solution apporte-t-il ? Tout ce qui est excessif est dérisoire, et sa réaction est pour le moins excessive, destinée à frapper les esprits ou plutôt ce qu’il en reste, sur certaines chaînes d’info en continu… Nous faisons face à un changement de monde, et je salue ici les deux parlementaires du courage de se libérer de leurs propres chaînes, tenues par l’état-major de leurs partis respectifs. Sur ce sujet, j’avais pris une initiative similaire, en 2021, avec le groupe Liot (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires, travaillant sur la reconnaissance du vote blanc, le RIC…). La classe politique dans son ensemble s’est chargée de couvrir de cendres cette initiative. Il y a très longtemps que la France a organisé des cours d’éducation sexuelle ; ce n’est pas pour autant qu’elle l’a fait dans le but de créer des violeurs en puissance… Au contraire, cela vise à apprendre dès le plus jeune âge une chose essentielle de la vie ! Et que savons-nous sur les drogues douces ? Rien, on ne voit ce problème que par le petit bout de la lorgnette, en fin de course, par le répressif. Retailleau met tout dans le même panier : les consommateurs, les producteurs les vendeurs… Et si je condamne les réseaux autant que lui, est-ce avec ce genre de politique du coup de menton qu’on va les atteindre ? Mieux vaut avoir à nos côtés une force populaire éduquée, cultivée plutôt que de laisser la jeunesse tout découvrir en cachette… Ce qui génère pas mal de fantasmes au passage ! On manque de clairvoyance. Regardez, le général en arrivant au pouvoir avait multiplié par 10 le budget de la recherche, à tous les niveaux pour savoir comment la société évolue… Il faudrait refaire cela, engager une mise à jour car, franchement, Retailleau en est resté à Windows 1… Au lieu de tout cacher hypocritement, en amplifiant l’usage par le goût de l’interdit, expliquons, prévenons que cette culture ne soit plus un fantasme mais une réalité ancrée et donc maîtrisée sur nos territoires.

« Que cette culture ne soit plus un fantasme mais une réalité ancrée et donc maîtrisée sur nos territoires. »

Justement, ces territoires se développent aussi avec la culture du chanvre, qui n’a pas forcément de débouchés cannabinoïdes récréatifs mais peut servir à isoler les maisons, dans le textile…
Tout à fait, le chanvre a pléthore d’utilisations possibles et il est légal d’en cultiver, à condition d’avoir obtenu une licence d’agriculteur au préalable et un casier judiciaire vierge de préférence ! La France est le deuxième pays producteur de chanvre, après la Chine et, dans mon Béarn, il en pousse partout et nourrit de nombreuses initiatives, à Momas et à Gelos avec Pyrénées Chanvre – un projet porté par Émilie Abadie et Pauline Lacaze, destiné à l’isolation et au textile. Ce chanvre industriel est très peu gourmand en eau et nécessite peu ou pas d’intrants ; une aubaine pour l’agriculture raisonnée ! Si on le réussit sur nos territoires, on peut le réussir ailleurs. On en fait aussi des huiles, de la tisane, du papier ; sans parler des utilisations thérapeutiques contre le stress notamment.

Pas étonnant qu’on ait légalisé le CBD un an après le confinement…
Oui, Il faut penser par rapport à son époque et en globalité ; tout d’abord, tenir compte des bienfaits de cette plante et penser ensuite à la masse de soldats pacifiques qui pousseraient ces initiatives bien comprises, au lieu d’obscurcir un ciel de mort… L’État doit investir dans la formation des dealers, leur donner une deuxième chance, les aider à se relancer dans le domaine légal en les accompagnant, avec des activités utiles et intéressantes comme quand on a fait refaire le fort du Portalet, dans la vallée d’Aspe, par des jeunes en difficulté. Il est temps que l’homme retrouve l’homme. Sinon, on continuera avec des trafiquants de plus en plus dangereux, de plus en plus armés, alors qu’il faudrait juste miser sur beaucoup d’intelligence et un peu d’argent, pour pouvoir former des professionnels assez nombreux. Sur le volet agricole, cela peut être une source de revenus nouveaux : des jeunes venus de zones sensibles se mettraient dans la partie, non pas pour grossir la masse des criminels mais, au contraire, pour les combattre.

« Mieux vaut avoir, à nos côtés, une force populaire éduquée, cultivée, plutôt que de laisser la jeunesse tout découvrir en cachette. »

Porterez-vous ces combats lors de la prochaine présidentielle ?
Écoutez, j’en suis à ma quatrième opération du cœur, suite à un sympathique vaccin contre le Covid labellisé Johnson & Johnson… Et dire que j’avais un cœur magnifique comme celui d’Eddy Merckx ! Mais ce vaccin parfaitement légal et même obligatoire, m’a rendu parfaitement malade. Pour l’instant, je vais donc tâcher de faire vivre le mouvement Résistons ; beaucoup de projets sont en cours ; je suis toujours président de l’Association des populations des montagnes du monde (APMM), regroupant plus de 98 pays… J’écris un livre aussi, mais c’est toujours le début le plus difficile – je m’arrête au bout de dix lignes [rires]. Après, concernant ma candidature je préfère ne rien dire, tout le monde parle trop… Et personne ne s’écoute.

Eric Coquerel : « La légalisation des usages va peser sur la prochaine présidentielle. »

Alors que la légalisation du cannabis avance un peu partout dans le monde, la France intensifie sa répression tous azimuts. Est-ce la bonne solution ? « Pas du tout ! » s’exclame Éric Coquerel, député de La France insoumise, qui rêve d’un autre monde.

ZEWEED: Éric Coquerel, avec Bruno Retailleau comme ministre de l’Intérieur, peut-on dire adieu à la légalisation ?
Éric Coquerel : Avec lui, oui. Mais, comme je pense qu’il ne tiendra pas longtemps, c’est un adieu très provisoire et tout ça reviendra vite d’actualité. Et peut-être plus rapidement qu’on ne l’imagine parce qu’en réalité, c’est la seule solution pour que l’on commence à avancer à tous niveaux, en termes de politique sanitaire comme de sécurité.

Bruno Retailleau parle de « mexicanisation » de la France. La légalisation ne serait-elle pas un moyen de justement « démexicaniser » les quartiers ?
Attention au vocabulaire utilisé ; pour moi, c’est là n’envisager la question de la politique vis-à-vis des stupéfiants que d’un point de vue répressif. Et comme je pense que ce n’est pas la bonne voie, je n’ai pas très envie de reprendre le lexique très va-t-en-guerre du ministre de l’Intérieur.

Et donc ?
Je dirais qu’il faut amoindrir les effets des trafics en légalisant le cannabis, y compris dans la production et dans la diffusion, sous contrôle de l’État. Le Canada le montre : sa politique de légalisation a considérablement diminué les trafics et a permis de mettre en place une politique de santé publique plus efficace. Ça, c’est le premier point. Mais je pense qu’il faut également envisager une dépénalisation des usages de tous les stupéfiants, comme c’est le cas au Portugal. Ça ne réduira pas les addictions (ça, j’en suis sûr), mais on pourra au moins avoir une politique de santé publique digne de ce nom et une police qui sera utilisée contre les trafiquants et pas contre les usagers. Une solution tout-répressif ne réglera rien. La preuve : malgré tous ses efforts, la France est l’une des championnes du monde de la consommation de produits stupéfiants !

Vous parlez en votre nom propre ou en celui de La France insoumise (LFI) ?
Jusqu’à la légalisation, je parle au nom de LFI. Sur la dépénalisation, en mon nom propre.

« Au Canada, ils ont à peu près réduit de 60 % le trafic, c’est-à-dire que 60 % de la consommation du cannabis est passée dans le commerce légal. Ça donne un ordre d’idée de ce que ça pourrait rapporter »

Vous voyez un frémissement politique ?
Je le vois dans les débats qu’on a. Et, d’ici peu de temps, il va y avoir une proposition de loi transpartisane, initiée par plusieurs députés, dont moi-même, pour aller dans ce sens-là.

Une proposition qui réunira des députés de gauche et de droite, ou essentiellement à gauche ? 
J’espère qu’il y aura des députés de gauche, mais on peut imaginer aussi qu’il y ait des députés du centre, pourquoi pas ? J’ai fait deux propositions de loi lors des deux derniers mandats : une sur la légalisation du cannabis et une autre pour réduire le trafic de stupéfiants, qui reprenait exactement l’exemple portugais.

Eric Coquerel © Sachat Lintignat LFI (1)

Ça fume beaucoup de cannabis chez les députés ?
Je n’en sais rien et je n’essaye pas de savoir. Mais je ne vois pas pourquoi la proportion de consommation de cannabis que l’on constate dans la société ne serait pas la même à l’Assemblée nationale.

Il y a quand même un devoir d’exemplarité, de respect de la loi des représentants du peuple…
Oui, oui, oui. Il y a aussi un devoir d’exemplarité sur la consommation d’alcool. Ça n’empêche pas des gens de boire d’une manière importante à l’Assemblée.

Vous-même, vous fumez un peu ou pas du tout ?
Non, je ne fume plus de cigarette et je ne fume plus rien d’autre. Mais ce n’est pas par devoir d’exemplarité, mais plutôt par manque d’envie.

Y a-t-il des lobbies qui freinent la légalisation en France ?
Oui, il y en a de très puissants, au premier rang desquels les trafiquants. Il y a une telle masse d’argent en jeu que je ne vois pas pourquoi ce capitalisme-là (on va dire « délinquant ») ne s’organiserait pas comme le capitalisme officiel pour susciter des consommations.

« Je serais contre se contenter d’un modèle de type nord-américain où vous laissez au marché le soin de régler cette question parce qu’alors on ne réglera rien »

Les partis politiques ont-ils peur d’abattre un tel marché illégal qui leur assure une paix relative dans les quartiers ? 
Ça va peut-être vous paraître naïf, mais j’espère que personne ne va jusqu’à formuler cette question dans ces termes. Parce qu’au-delà de la paix relative, assainir tout ça, ça va être un boulot énorme. Ces trafics foutent la vie en l’air de beaucoup de gens, que ce soient les usagers ou ceux qui subissent les trafics, y compris les petites mains, d’ailleurs. À partir de là, je serais contre se contenter d’un modèle de type nord-américain où vous laissez au marché le soin de régler cette question parce qu’alors on ne réglera rien. Donc, pour aller vite, il faudrait que ce soit sous le contrôle de l’État avec une politique qui se préoccupe de la santé publique et non de faire du business. Le pays au monde où ils l’ont fait [le Portugal, NDLR] a eu des résultats exceptionnels, en transférant entre autres la politique de coordination des stupéfiants du ministère de l’Intérieur au ministère de la Santé.

Au moment où les caisses de l’État sonnent creux, légaliser ne serait-il pas un moyen de les remplir en partie ? Avez-vous pu chiffrer cet éventuel apport dans le PIB, par exemple ? 
De mémoire, le chiffre d’affaires annuel du trafic de stupéfiants s’élève, en France, à six milliards d’euros [Étienne Blanc, le rapporteur de la commission d’enquête du Sénat sur l’état du narcotrafic en France, l’a évalué dans une fourchette allant de trois milliards et demi à six milliards d’euros, NDLR]. C’est l’équivalent de la moitié du budget du conseil départemental de Seine-Saint-Denis ; ça pèse dans le PIB quand même. Au Canada, ils ont à peu près réduit de 60 % le trafic, c’est-à-dire que 60 % de la consommation du cannabis est passée dans le commerce légal. Ça donne un ordre d’idée de ce que ça pourrait rapporter. Chez nous, ça ferait un point de PIB, par exemple. Et je ne parle pas des effets induits sur la santé publique…

Il y a six millions de consommateurs de cannabis en France. Porter le débat sur la légalisation de manière forte serait un bon moyen d’intéresser les jeunes à la politique et, de manière plus cynique, de s’assurer un sacré réservoir de voix. Ce débat va-t-il peser dans la prochaine élection présidentielle ?
Au moins sur la légalisation, j’espère. Je ne sais pas si l’on ira jusqu’à assumer la question de la dépénalisation de tous les usages mais, sur la légalisation, oui, je pense qu’il pèsera à partir du moment où le sujet est devenu aussi massif nationalement.

 

Cette année, l’appel du 18 joint se tiendra au parc de la Villette

Ce 18 juin à 18 h, le CIRC (Collectif d’Information et de Recherche Cannabique) relance son traditionnel « Appel du 18 Joint ». Un happening politico-herbacé qui investira cette année le parc de la Villette sous un soleil radieux. Objectif ? Dégeler un débat sur la légalisation du cannabis, débat réclamé depuis 50 ans par le CIRC, mais jamais ouvert…

Liberté, légalité, fraternité

L’événement, dont le nom détourne celui de l’appel gaulliste de 1940, est devenu au fil du temps un classique de la contre-culture française. Chaque année, les défenseurs de la dépénalisation se retrouvent pour allumer plus que des mégots : une contestation lucide, joyeuse et pas si marginale. Car même si la France conserve l’une des politiques les plus répressives d’Europe, elle reste aussi championne continentale de la consommation de weed et de taga.

L’Appel du 18 Joint, ce n’est pas qu’un simple sit-in de fumeurs en goguette. Au programme : prises de parole, musique, performances et débats. Le tout dans un esprit résolument pacifique, mais politiquement très clair : le cannabis doit être légalisé, encadré, et sorti de l’hypocrisie ambiante. « Il est urgent d’ouvrir le débat, pas de l’étouffer sous la fumée idéologique », plaident les organisateurs.

Fumée blanche pour les droits ?

Organisé par le CIRC et soutenu par Cannabis Sans Frontières, le rassemblement vise aussi à rappeler des réalités de terrain : surpopulation carcérale, répression arbitraire, interdiction de l’autoproduction, et marché noir prospère. Bref, une politique qui coûte cher, pour des résultats discutables.

Parce de la Villette, des militants de longue date croiseront des jeunes activistes, des élus locaux curieux, des artistes engagés, et quelques badauds surpris de voir flotter divers types de feuilles sur le gazon. Le mélange des genres est assumé. C’est même le but. Réconcilier la France avec son joint refoulé.

Le premier appel du 18 joint, en 1976, dans Libération.

Appel à la régulade

Alors que l’Allemagne, la Suisse ou encore le Luxembourg ont déjà enclenché une dynamique de régulation, la France tergiverse. Raison de plus pour faire entendre la voix des usagers, loin des clichés et des raccourcis. Car derrière le slogan potache, une vraie question de société : faut-il continuer à pénaliser des millions de citoyens pour un usage privé ?

Rendez-vous est donc donné ce mardi 18 juin, à 18 h, Parc de la Villette, pour une manif avec le même mot d’ordre depuis son apparition dans les colonnes de Libération en 1976 : Sortir du tabou et ouvrir le débat.

 

Interview : Antoine Léaument (LFI) « le prix de vente devrait tourner autour de sept euros, taxes comprises »

C’est un rapport parlementaire peu commun qui a été envoyé en février  aux élus de l’Assemblée nationale.  Dans ce document de 322 pages sur la lutte contre le trafic de stupéfiants,  les députés Antoine Léaument (LFI) et Ludovic Mendes (Renaissance) préconisent la légalisation du cannabis et la dépénalisation de toutes les autres drogues. Une proposition qui a le mérite d’ouvrir une autre voie que le tout répressif. Député Léaument, au parloir !

ZEWEED : Antoine Léaument, comment naît l’idée d’un tel rapport ?
Antoine Léaument : Le Sénat avait lancé une commission d’enquête sur la lutte contre le narcotrafic qui a été rendu public il y a un an. Il y a eu la volonté d’une formule parallèle avec la Commission des lois de l’Assemblée nationale. Nous avons donc lancé la mission d’information en octobre 2023 pour qu’il y ait deux sources d’informations sur le sujet.

Comment s’organise-t-on pour écrire un tel rapport?
Il faut voir un maximum de monde qui se rapproche de notre sujet ; en l’occurrence, la lutte contre le trafic de stupéfiants : addictologues, personnes qui travaillent sur l’entrée dans la consommation, l’entrée dans la délinquance, auditions avec l’instance de l’ONU qui s’occupe de la lutte contre le trafic… En tout, nous avons réalisé 80 auditions et 6 déplacements. Nous sommes allés dans tous les angles morts de la commission d’enquête faite par le Sénat. Par exemple, nous sommes remontés à la source du problème en nous rendant en Guyane, où nous avons pu rencontrer un certain nombre d’acteurs qui nous ont montré les pirogues qui transportent la cocaïne sur le fleuve Maroni. En Guyane, on a pu auditionner les douaniers, le préfet, les gendarmes, la police, la police des frontières, pour avoir une idée très précise de la situation et comprendre comment un kilo de cocaïne vendu 3 000 euros sur place s’échange, après avoir été coupé cinq fois, 30 000 euros en France.

Dans ce rapport, vous préconisez la légalisation du cannabis et la dépénalisation de toutes les autres drogues en dessous d’une possession de trois grammes. Pourquoi trois grammes ?
Parce qu’il faut quand même conserver une frontière qui permette de différencier les gens détenant de la drogue pour leur usage personnel de ceux qui comptent en faire la vente. La limite est un peu arbitraire mais elle permet de dire qu’au-delà de trois grammes, on peut soupçonner la personne d’organiser ou de participer à un trafic.

Parlons des AFD (amendes forfaitaires délictuelles) qui sont actuellement une alternative aux poursuites judiciaires. Que préconisez-vous ?
Là-dessus, nous divergeons avec Ludovic Mendes. Lui propose de maintenir les AFD entre trois et six grammes et propose une voie judiciaire au-delà. Moi, je considère que, pour faire baisser la consommation de stupéfiants, il est plus utile de faire de la prévention que de mettre des AFD. Je propose donc, au-delà de trois grammes de possession, le passage par la voie judiciaire qui permet des compositions pénales et des parcours de soins.

« Ce que nous préconisons pour que ce soit efficace, c’est que le prix permette de rémunérer les producteurs, que nous souhaitons français,  et qu’il soit moins cher que celui du marché illégal »

Sachant que le prix serait un enjeu majeur pour lutter contre le trafic de cannabis, quel est celui que vous préconisez pour le gramme d’herbe et pour le gramme de shit vendus de manière légale?
On ne fait pas le distinguo entre l’herbe et le shit ; on parle de cannabis. Pour le prix, nous laissons le pouvoir public le déterminer. Mais ce que nous préconisons pour que ce soit efficace, c’est que le prix permette de rémunérer les producteurs, que nous souhaitons français,  et qu’il soit moins cher que celui du marché illégal. Partant de cela et sachant que le gramme de cannabis coûte un peu moins d’un euro à la production, nous estimons que le prix de vente devrait tourner autour de sept euros, taxes comprises. Enfin, je propose que l’ensemble de la chaîne soit placé sous le monopole de l’État pour qu’il n’y ait pas de discussion autour du profit.

Certains opposants avancent que les doses de THC ne seraient pas assez fortes et que les consommateurs iraient chercher des produits plus puissants du côté du marché illégal. Que leur répondez-vous ?
Je leur réponds que c’est effectivement un risque. Mais, justement, c’est l’un des éléments qu’on a pris en compte dans le modèle que nous proposons. Nous désirons que les taux de THC soient assez forts mais respectent des niveaux qui seront définis par des équipes médicales pour que ce ne soit pas dangereux pour les consommateurs. Notre certitude, c’est que nous devons être compétitifs vis-à-vis du marché illégal, parce que si l’on vend des produits qui ne correspondent pas aux attentes des consommateurs, ce sera un flop, tout en sachant qu’on ne fait jamais totalement disparaître un marché illégal. Si l’on prend l’exemple canadien, on s’aperçoit que la redirection vers le marché légal ne s’appuie pas seulement sur la question du prix ou les taux de THC, mais aussi sur la confiance qu’on peut avoir dans les institutions publiques pour avoir des produits sains.

« Le cannabis français doit être pensé comme une filière d’excellence. »

À ce propos, il y aura un système de formation pour les producteurs ?
Il y aurait un système de licence pour les producteurs avec un certain nombre de règles, notamment environnementales, sur l’usage des pesticides, par exemple. Le cannabis français doit être pensé comme une filière d’excellence. Mais c’est surtout dans la vente que nous souhaitons qu’il y ait de la formation, parce qu’il est hors de question que cela se fasse en mode open bar: il faut qu’une personne qui vende du cannabis soit formée aux risques associés à la consommation, notamment pour les plus jeunes, et qu’elle puisse, au moment où elle vend, suivre un certain nombre de règles.

Comme quoi ?
L’âge, par exemple. Sur ce sujet, nous ne sommes pas tout à fait d’accord avec Ludovic Mendes. Lui souhaite interdire la vente aux moins de vingt et un ans ; moi, au moins de dix-huit ans parce que je sais très bien que si les plus jeunes n’ont pas la possibilité d’aller se fournir dans un magasin légal, soit ils se dirigeront vers le marché illégal, soit ils demanderont à des adultes d’acheter à leur place.

« En faisant cette mission d’information sur un an et demi, j’ai vraiment pris conscience que l’alcool est le produit le plus problématique en France »

À votre avis, pourquoi les Français se droguent-ils autant ?
Alors ça, c’est la bonne question. Il faudrait déjà qu’on commence par parler de l’alcool, parce que la vérité, c’est que c’est la principale drogue consommée en France et qu’elle est parfaitement légale. D’ailleurs, en faisant cette mission d’information sur un an et demi, j’ai vraiment pris conscience que l’alcool est le produit le plus problématique en France, en nombre de consommateurs, de comportements problématiques et de dépendance. Comme c’est culturel, on ne se rend pas bien compte de l’importance du phénomène mais, lorsque l’on regarde les choses de manière un peu honnête, wow, c’est chaud ! C’est chaud aussi sur certains médicaments qui créent une forme de dépendance et altèrent en partie certaines fonctions cognitives.

Comment ça se passe quand un Insoumis travaille avec un macroniste ?
Ça se passe plutôt bien sauf à certains moments, comme quand Ludovic a posé une question au gouvernement odieusement agressive contre les Insoumis – tout juste ne nous accusait-il pas d’être des complices du terrorisme. Là, ça a mis une sale ambiance entre nous [rires]. Mais Ludovic est un député Renaissance un peu particulier : il vient du PS et, sur le sujet de la légalisation, il est ouvert, pas du tout dans une logique répressive de gros bras. Et puis nous sommes, l’un comme l’autre, d’un naturel plutôt sympathique et la discussion a donc été assez facile.

Un député macroniste et un insoumis proposent la légalisation du cannabis.

Ce lundi, Ludovic Mendes (Renaissance) et Antoine Léaument (LFI)  ont remis les conclusions de leur rapport parlementaire sur la lutte contre le trafic de stupéfiants. Une remise en question majeure des politiques répressives, qui ouvre enfin la porte à un débat sérieux sur la légalisation du cannabis en France.

Constat d’échec

Si le sujet divise toujours, une évidence s’impose : la prohibition ne fonctionne pas. Avec une consommation record en Europe (près de 5 millions d’usagers annuels) et un marché noir qui génère plusieurs milliards d’euros, le cannabis est devenu un pilier de l’économie parallèle. Pourtant, la réponse de l’État reste inlassablement la même : répression accrue, arsenal législatif renforcé, moyens policiers décuplés. Résultat ? Un échec patent.
Depuis l’instauration de l’amende forfaitaire délictuelle en 2020, censée sanctionner rapidement les consommateurs, la situation ne s’est pas améliorée. Pire, la politique du tout-répressif a engendré une saturation des tribunaux et un renforcement des réseaux criminels, qui n’ont jamais été aussi violents et prospères.
C’est dans ce contexte tendu que les députés Ludovic Mendes et Antoine Léaument ont mené une série d’auditions et de consultations pour explorer d’autres solutions.

Ouverture de débat?

Les conclusions de leur rapport, remises aujourd’hui à l’Assemblée nationale, esquissent une alternative crédible et documentée : la légalisation régulée du cannabis. S’appuyant sur les expériences du Canada, des États-Unis et plus récemment de l’Allemagne, les parlementaires démontrent que l’encadrement du marché permettrait de tarir les flux financiers des trafiquants, tout en générant des recettes fiscales substantielles.
Le modèle proposé ? Une production sous licence, une distribution contrôlée via un réseau de commerces agréés, et une taxation qui financerait la prévention et les soins liés aux addictions. Un cadre strict, loin du fantasme d’une libéralisation anarchique.

Antoine Léaument, fervent défenseur d’une approche pragmatique, insiste sur la nécessité d’un débat apaisé : « Il faut sortir du dogme prohibitionniste et regarder la réalité en face. La répression est un échec. Nous avons le devoir d’explorer d’autres voies. »Ludovic Mendes, déjà engagé sur la question lors du rapport d’information sur le cannabis en 2021, va plus loin : « L’objectif n’est pas d’encourager la consommation, mais de contrôler un marché aujourd’hui livré aux mafias. C’est une question de santé publique et de sécurité. »

Gouvernement vent debout contre la légalisation 

Reste à savoir si ce rapport pèsera dans l’agenda politique. Car si une partie de la gauche et des libéraux y sont favorables, la droite et le gouvernement restent frileux. Gérald Darmanin, fervent opposant à toute forme de légalisation, martèle que « la drogue, c’est de la merde », alors que Bruno Retailleau rejette en bloc l’idée d’un référendum sur la légalisation du cannabis, initiative portée depuis plusieurs années par le maire de Grenoble Eric Piolle
Mais les lignes bougent. Le rapport Mendes-Léaument pourrait bien être le premier pas vers une refonte profonde de la politique française en matière de cannabis. Une refonte attendue par une majorité de Français, qui, selon les derniers sondages, se déclarent désormais favorables à une légalisation encadrée.
L’Hexagone sera-t-il enfin prêt à rejoindre le club des pays ayant tourné la page de la prohibition ? La balle est désormais dans le camp du gouvernement.

Canada : quelle politique sur le cannabis après le départ de Justin Trudeau ?

Le Premier ministre canadien Justin Trudeau a annoncé la semaine dernière son intention de quitter la direction du Parti libéral, sous la pression croissante de son propre camp et face à une chute marquée de sa popularité. Après une décennie à la tête du pays, son parti est désormais nettement distancé dans les sondages à l’approche d’élections. Analyse.

Depuis quelques mois, le premier ministre canadien Justin Trudeau fait l’objet d’appels à la démission émanant de hauts responsables libéraux, et ce en raison de sa gestion de la crise commerciale qui se profile avec les États-Unis et de son incapacité à enrayer l’inflation. Au delà de la crise politique, Trudeau laisse derrière lui un héritage majeur : celui d’avoir fait du Canada le deuxième pays au monde à légaliser le cannabis à usage récréatif.

Promesse tenue, bilan contrasté

Lors de sa campagne pour les élections fédérales de 2015, Justin Trudeau avait fait de la légalisation du cannabis un pilier de son programme, insistant sur la nécessité d’une régulation encadrée et d’une réduction des risques. Promesse tenue : dès 2018, le cannabis était légalisé au Canada, marquant une étape historique.
Mais ce succès est nuancé. L’industrie canadienne du cannabis reste confrontée à des défis structurels majeurs. En décembre 2024, l’administration Trudeau a annoncé son intention de réviser le système de taxation des entreprises du secteur en 2025, dans le but de simplifier les démarches administratives.

Dans son Énoncé économique de l’automne 2024, le gouvernement fédéral a proposé de passer des timbres fiscaux spécifiques à chaque province à un système national unique, une mesure réclamée de longue date par les acteurs du secteur. Mais avec des élections anticipées et une probable victoire des conservateurs, ces réformes pourraient être reléguées au second plan, voire abandonnées.

Meilleur ennemi de la légalisation libérale

Historiquement, le Parti conservateur canadien a adopté une position prudente, voire restrictive, en matière de politique du cannabis. Opposés à la culture à domicile, les conservateurs ont, en 2013, tenté d’interdire aux patients de cultiver leur propre cannabis médical ou de désigner une personne pour le faire, invoquant des risques de détournement vers le marché noir.
Même après la légalisation, le parti a favorisé les grands producteurs agréés, au détriment des petits cultivateurs ou des particuliers. Bien que la Loi sur le cannabis ait permis d’élargir l’accès à la chaîne d’approvisionnement réglementée, notamment pour les petits producteurs, les conservateurs pourraient, dans une logique de réduction des coûts et de simplification administrative, privilégier les grandes entreprises au détriment des acteurs plus modestes.

Avenir incertain 

L’héritage de Justin Trudeau sur le cannabis pourrait donc se heurter à un revirement sous une administration conservatrice. Alors que le secteur représente 20 % du PIB lié à la production agricole, les petites entreprises pourraient pâtir d’un environnement réglementaire moins favorable.
« Une politique pragmatique et accessible, respectant des normes strictes de qualité », c’est ainsi que certains décrivent l’approche réglementaire du gouvernement Trudeau. Pourtant, cet équilibre pourrait être menacé si les conservateurs revenaient au pouvoir, avec des priorités centrées sur un contrôle accru et une moindre flexibilité pour les petits producteurs.
Si la légalisation du cannabis restera l’un des actes fondateurs de l’ère Trudeau, son impact à long terme dépendra en grande partie de la continuité ou du renversement des politiques actuelles dans un paysage politique en pleine mutation.

ZEWEED avec Business of Cannabis

Cannabis thérapeutique : les patients français en sursis dans un contexte politique des plus flous

Des milliers de patients français sous traitement de cannabis à visée médical ont obtenu un sursis temporaire, leur permettant de poursuivre leurs soins pour six mois supplémentaires… en vue de trouver d’autres alternatives.

Dans un contexte de chaos politique persistant, les participants à l’« expérimentation » française sur le cannabis médical – qui entre dans sa cinquième année – ont frôlé une interruption brutale de leurs traitements, souvent cruciaux, au 31 décembre 2024.
Malgré une nouvelle prolongation du programme, initialement prévu pour se terminer en 2023, l’incertitude plane toujours sur la « généralisation » du cannabis médical, comme promis par le gouvernement, et son intégration au système national de santé.
Cette prolongation intervient alors que le tout nouveau ministre de la Santé, Yannick Neuder, affirme que « la voie du cannabis thérapeutique » doit encore être « étudiée », en raison de son efficacité sur des douleurs « rebelles, souvent non soulagées par d’autres médicaments ».
Pourtant, face à l’inaction successive des gouvernements sur ce dossier et au retard de la généralisation prévue pour janvier 2024, patients et défenseurs du cannabis restent sceptiques. L’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), dans son annonce de la nouvelle extension, a précisé que celle-ci vise à donner aux patients le temps de se sevrer et d’envisager des alternatives.

Quatre ans d’expérimentation

En décembre, des associations de patients avaient alerté sur une interruption imminente des traitements, faute de cadre clair pour la suite de l’expérimentation. Lancée en 2021, celle-ci devait poser les bases d’un système complet de cannabis à visée médicale. Après de multiples prolongations, accusé de « repousser l’échéance », le gouvernement avait annoncé que la généralisation serait pour 2025.
Depuis 2024,  le programme était dans une « phase de transition » : aucun nouveau patient ne peut s’inscrire à l’essai, mais les participants inscrits continuaient de recevoir leurs traitements et à être remboursés, et ce jusqu’à ce qu’un système pérenne soit établi. Or, cette phase a pris fin le 31 décembre 2024, sans plan ni budget pour permettre aux milliers de patients de poursuivre leurs soins.

Espoir ou moratoire? 

Sous une pression croissante, l’ancienne ministre de la Santé, Geneviève Darrieussecq, avait prolongé l’essai jusqu’au 30 juin 2025, une décision validée par son successeur, Yannick Neuder. Ce dernier a toutefois insisté sur la nécessité pour les patients de se sevrer et de consulter pour envisager d’autres solutions.
Neuder a déclaré que cette extension permettra aux patients de « continuer leur traitement en attendant de réorganiser et de consulter pour voir si nous pouvons créer une filière autour de cette nouvelle source de médicaments ». Il a ajouté : « Je pense que nous devons étudier cette voie du cannabis thérapeutique, car elle couvre une gamme de douleurs rebelles souvent non soulagées par d’autres médicaments : traitements contre le cancer, raideurs, douleurs faciales. »

Avenir incertain

L’avenir du cannabis médical en France reste flou. Les autorités médicales françaises expriment des doutes quant à son efficacité, malgré une étude de référence publiée en 2021 dans le British Medical Journal et les résultats positifs de l’expérimentation menée depuis quatre ans.
Selon des données publiées par l’ANSM en 2023, sur 2 204 patients inclus dans l’essai, 91 % se sont déclarés favorables à la légalisation du cannabis médical en France. Pourtant, l’expérimentation se concentrait davantage sur les aspects logistiques de mise en place d’un cadre légal que sur les données d’efficacité et de sécurité.

Dans un contexte d’ instabilité politique marquée et des priorités faites à l’immigration, l’insécurité, et la dette publique, le cannabis médical passe au second plan. Son avenir dépend désormais du budget 2025, au cœur du chaos politique.
Pour que le cannabis médical soit généralisé, les amendements  nécessaires devront être inclus dans le PLFSS (projet de loi de financement de la Sécurité sociale), qui sera débattu dans les semaines à venir. Le nouveau Premier ministre, François Bayrou, a par le passé défendu la généralisation du cannabis thérapeutique et a promis d’annoncer sa position « prochainement ».

 

Zeweed avec Prohibition Partners, Business of Cannabis et AFP

Joe Biden plus populaire que jamais grâce au cannabis

Les grâces présidentielles massives accordées par Joe Biden en décembre 2023 sont les plus populaires de toute l’histoire des grâces présidentielles.

Le 22 décembre dernier, Joe Biden accordait une grâce au niveau fédéral à toutes les personnes condamnées pour simple possession, tentative de possession ou simple consommation de marijuana (excluant par ailleurs les personnes condamnées pour possession d’herbe dans l’intention de la vendre ou bien pour conduite sous son influence). Plus de six mois plus tard, une enquête YouGov, dont les résultats ont été rendus publics le 26 août dernier, a demandé aux sondés s’ils étaient d’accord ou non avec plus d’une douzaine de pardons historiques effectués par différentes administrations. Les pardons accordés par Biden aux personnes ayant commis des délits fédéraux de possession de marijuana se sont avérés les plus populaires, avec une large marge d’approbation de 69 % des sondés pour seulement 18 % d’opposants.

À noter que ce sondage révèle que seules deux autres grâces ont bénéficié d’un soutien majoritaire : la clémence de Joe Biden, encore lui, pour les anciens militaires ayant fait face à des condamnations pour des délits liés à leur orientation sexuelle ou à leur identité de genre (55 %), ainsi que la grâce massive accordée par l’ancien Président Jimmy Carter aux Américains ayant résisté à la conscription lors de la guerre du Vietnam (54 %). Mais, si la grâce liée au cannabis accordée par Joe Biden est si significative, c’est parce qu’elle est la seule à bénéficier d’une majorité bipartite. En effet, la mesure a été soutenue par 79 % des démocrates et 51 % des républicains.

Front popul’herbe

Alors que le résultat des législatives redessine le paysage politique français en faveur du Front Populaire, la question de la légalisation du cannabis, chère aux partis composant la nouvelle majorité à l’Assemblée nationale, a de grandes chances de trouver une issue favorable.

Au surlendemain des résultats des élections législatives, plusieurs tenors de la gauche plurielle ont fait savoir leur volonté de voir nommer à Matignon un membre du Front Populaire, notamment par la voix de Mathilde Panot  (LFI) qui « (exige)  qu’Emmanuel Macron respecte le vote populaire en choisissant de nommer un Premier ministre ou une Première ministre qui serait issu du Nouveau Front populaire » ou encore celle de Manuel Bompard (LFI ) qui estime qu’« aujourd’hui, nous nous préparons à gouverner. Nous nous préparons à appliquer le programme qui est le nôtre ».
Un optimisme justement tempéré par l’élue écologiste Marine Tondelier « On ne peut pas faire croire aux gens que dans la situation politique inédite qui est la nôtre, d’un claquement de doigts, on va sortir avec un Premier ministre, un gouvernement, tous les postes à l’Assemblée répartis par magie. Ça ne marche pas comme ça »

Soigner sa gauche

En effet, s’il est peu probable que le président remercie Gabriel Attal pour nommer un premier ministre qui soit issue de la nouvelle majorité relative, l’actuel ou futur locataire de Matignon devra refondre le gouvernement pour y inclure des ministres frontpopulairiens. Au marocain de la santé et au travail, exit Catherine Vautrin, farouche opposante au cannabis récréatif et thérapeutique. Le nom de Dominique Voynet circule déjà, une bonne nouvelle pour les partisans d’une fin de prohibition. Une inclinaison au progressisme  qui se retrouve dans la majeure partie des membres de la nouvelle majorité.
Après avoir fait les yeux doux à l’électorat de droite, Emmanuel Macron va donc devoir soigner sa gauche et revoir (encore) sa position sur le statut légal de l’herbe : en 2017 il estimait que « La légalisation a une forme d’efficacité ».
Au delà des arguments de santé publique, une de ces formes d’efficacité est de remettre de l’argent dans les caisses de l’Etat alors que le budget de a explosé (5, 1% du PIB en lieu des 4,4% prévus par Bruno Le Maire) et que Bercy cherche plus de 10 milliards pour respecter ses engagement vis-à-vis de Bruxelles. Légaliser le cannabis, récréatif comme thérapeutique, pourrait rapporter entre 10 et 30 milliards à l’Etat, avec à la clef la création de 200.000 emplois.

Evidence économique

Une économie que l’on ne saurait refuser en  temps d’austérité et d’incertitude. Jouer au gaulois réfractaire nous place à contre-courant de la marche empruntée par nos voisins allemands et Luxembourgeois qui ont légalisé, tandis que la République tchèque et la Slovénie en prennent le chemin, que la Belgique annonce aussi sa volonté de changer de politique. Cette même politique répressive qui continue d’être appliquée en France à grand coups d’épée dans l’eau et d’opérations « Place nette XXL ». 
Pourtant, en 2020, plusieurs députés de la majorité dont Caroline Janvier et Jean-Baptiste Moreau  avaient laissé entendre que pour les élections présidentielles de 2022, qu’Emmanuel Macron serait le champion d’un changement de législation au profit d’une légalisation encadrée, à l’instar de celle pratiquée au Canada. Modèle vertueux récemment loué sur la chaîne du service publique France 2, dans le documentaire de Mathieu Kassovitz  « Cannabis ».
Les mêmes causes produisant les mêmes résultats, s’entêter a suivre une politique de répression vieille d’un demi-siècle relève de l’obscurantisme. Reste à espérer que ce nouveau gouvernement sortira la France de l’ornière pour lui redonner son titre de pays des lumières.

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