Cannabis, Science, étude

Jeunesse, tests salivaires, hausse de la consommation : ce que dit vraiment la Science au sujet du cannabis

Alors que le débat sur la légalisation s’enflamme à l’approche de reclassement du cannabis par Donald Trump, un éminent chercheur américain bat en brèche plusieurs idées reçues. Lors d’un webinaire organisé par l’agence fédérale SAMHSA, Ryan Vandrey, professeur à l’Université Johns Hopkins, a défendu une régulation plus fine et plus scientifique des cannabinoïdes, tout en dénonçant les lacunes des politiques publiques en matière de prévention, de tests routiers et d’analyse des produits.

ZEWEED avec Marijuana Moments

La légalisation n’entraîne pas une hausse de la consommation chez les jeunes

Ryan Vandrey, psychologue expérimental et chercheur en pharmacologie comportementale à Johns Hopkins, a ouvert son intervention en rappelant que le cannabis reste la substance illicite la plus consommée aux États-Unis. Pourtant, contrairement aux craintes courantes, la consommation des jeunes ne suit pas celle des adultes.
« La consommation chez les mineurs est l’un des sujets les plus sensibles liés à la légalisation », explique-t-il , « mais les chiffres montrent une stabilité, voire une baisse dans certains cas. » S’appuyant sur des données de Californie depuis 1996, Vandrey affirme que les taux d’usage chez les élèves de 8e, 10e et 12e années n’ont pas bougé, et tendent même à diminuer ces dernières années.

Delta-8, CBG, HHC :  la science dépassée par les cannabinoïdes

Pour le chercheur, l’un des principaux défis réside dans la mauvaise compréhension des produits à base de cannabis. « L’industrie innove plus vite que la recherche », regrette le praticien. Au lieu de se focaliser sur la simple teneur en delta-9 THC, qui distingue légalement le chanvre du cannabis aux États-Unis, Vandrey plaide pour une approche basée sur les effets cognitifs et comportementaux des produits.
Il souligne notamment les différences entre les cannabinoïdes dominants : le THC et ses dérivés (comme le delta-8) peuvent provoquer addiction, sevrage ou troubles cognitifs. Le CBD, en revanche, ne montre aucun signe de dépendance ou d’usage problématique, même combiné avec de faibles doses de THC. Le CBG, autre cannabinoïde étudié, semble agir de manière similaire au CBD.
Mais le delta-8, pourtant psychoactif, reste peu encadré : « Un double dosage de delta-8 produit les mêmes effets qu’un dosage standard de delta-9 », précise Vandrey, tout en rappelant l’aberration réglementaire : le premier est librement accessible s’il est extrait du chanvre, le second est toujours classé comme substance contrôlée.

Tests salivaires, seuils sanguins : des outils inadaptés

Autre point d’achoppement : les tests d’évaluation de l’aptitude à la conduite. Vandrey et son équipe ont constaté que les tests standard de sobriété utilisés par la police échouent souvent à détecter l’altération des capacités motrices induite par le cannabis.
Des sujets ayant ingéré 25 mg de THC présentaient un net déficit psychomoteur… tout en affichant des taux sanguins de THC inférieurs aux seuils légaux dans plusieurs États. La raison : la consommation orale produit des effets importants, mais des taux plasmatiques faibles. L’alcool combiné au cannabis aggrave encore cette altération, sans faire grimper les marqueurs au-delà des seuils.À l’inverse, certaines personnes testées positives à un dépistage urinaire n’avaient pris que du CBD, dont la faible teneur résiduelle en THC suffisait à provoquer un résultat positif.

Terpènes : effets réels ou marketing abusif ?

Longtemps ignorés par la recherche, les terpènes – ces composés aromatiques du cannabis – sont aujourd’hui mis en avant par les marques pour leurs effets supposés. Vandrey appelle à la prudence : certaines affirmations ne reposent sur aucune base scientifique.Il cite une étude menée avec le chercheur Ethan Russo, où l’ajout du terpène D-limonène à du THC pur a réduit l’anxiété, la paranoïa et la sensation de cœur qui s’emballe… sans modifier les effets cognitifs ou physiques du THC. À l’inverse, l’alpha-pinène, souvent vanté comme antidote à l’oubli ou à l’anxiété, n’a montré aucun effet significatif dans les essais.

Schizophrénie, taux de THC, étiquetage : des pistes à explorer

L’intervention a aussi abordé les liens controversés entre cannabis et schizophrénie. Malgré le doublement de la consommation annuelle aux États-Unis, les cas de schizophrénie restent stables. Vandrey reconnaît une corrélation entre usage intensif et symptômes précoces ou sévères de psychose, mais la causalité demeure incertaine.
Il met aussi en lumière des différences de genre dans l’usage problématique du cannabis : les femmes y deviennent plus rapidement dépendantes, présentent davantage de symptômes de sevrage et répondent moins bien aux traitements.
Autre point crucial : la puissance du produit n’est pas synonyme d’impact. « C’est la dose qui compte, pas la concentration », précise Vandrey, décrivant le phénomène d’auto-titration. Un usager expérimenté ajustera naturellement sa consommation, quelle que soit la teneur en THC. Le régime alimentaire influence aussi l’absorption, surtout par voie orale : un repas gras augmente nettement la biodisponibilité du cannabis, à l’inverse de la plupart des médicaments.
Au-delà de ces constats, le chercheur appelle à une réforme de la régulation du cannabis, basée sur des critères objectifs : formulation, voie d’administration, effets réels, dosage. Il réclame aussi un meilleur encadrement des produits vendus au détail, et davantage de moyens pour la recherche.
« Il faut sortir d’une régulation globale du cannabis et raisonner par type de produit : cannabis riche en THC, en CBD, ou autre. Sinon, on passe à côté des vrais enjeux », insiste le psychologue.

Une plante, mille molécules : la science continue de percer les mystères du cannabis

Dernier point soulevé : l’évolution rapide de la recherche sur la composition chimique du cannabis. Des études récentes ont mis en évidence de nouveaux composés, comme le cannabielsoxa, et des profils aromatiques inédits liés à la génétique, à la culture ou au séchage.
Une étude de mai 2025 a identifié 33 marqueurs génétiques influençant fortement la production de cannabinoïdes, dont un ensemble massif de gènes associé aux variétés riches en THC.
Ces avancées ouvrent la voie à des programmes de sélection génétique de précision pour développer des variétés aux profils thérapeutiques ciblés.
Mais un doute plane : la politique fédérale, surtout sous l’administration Trump, pourrait freiner cet élan. Le mot “marijuana” figure désormais parmi une vingtaine de sujets jugés « sensibles » par le National Cancer Institute, nécessitant une validation hiérarchique préalable avant toute publication.
À l’heure où le cannabis gagne du terrain dans les législations américaines, la science peine à suivre l’industrialisation du secteur. Le plaidoyer de Vandrey rappelle l’urgence d’une régulation plus fine, basée sur les données, et d’une recherche capable de faire le tri entre effet placebo, marketing, et potentiel thérapeutique.

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Journaliste, peintre et musicien, Georges Desjardin-Legault est un homme curieux de toutes choses. Un penchant pour la découverte qui l'a emmené à travailler à Los Angeles et Londres. Revenu au Canada, l'oiseau à plumes bien trempées s'est posé sur la branche Zeweed en 2018. Il est aujourd'hui rédacteur en chef du site.

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