Dans un rapport aux allures de mode d’emploi, l’OFDT détaille le projet suisse de légalisation du cannabis

Comment réformer la politique du cannabis sans avancer à l’aveugle ? La Suisse a fait un choix rare en Europe : tester différents modèles de régulation dans le cadre d’essais scientifiques avant de décider d’un changement de loi. Cette stratégie originale est analysée en détail par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) dans un numéro de « Drogues, enjeux internationaux » consacré au cas suisse.

Cantons et projets pilotes

Longtemps, toute légalisation du cannabis non médical semblait politiquement impossible en Suisse. Parlement et électeurs avaient rejeté des projets de réforme dans les années 2000. Mais face à la persistance du marché noir et aux limites d’une approche centrée sur les sanctions, plusieurs grandes villes ont relancé le débat. Leur idée : mener des essais pilotes locaux pour observer, en conditions réelles, les effets d’un accès légal encadré. Après un premier blocage juridique, une modification de la loi fédérale sur les stupéfiants a introduit en 2021 un « article expérimental » autorisant ces projets pour une durée limitée.

Le cadre fixé par la Confédération est strict. Chaque essai doit être validé par une commission d’éthique et autorisé par l’Office fédéral de la santé publique. La participation est réservée à des adultes déjà consommateurs réguliers, résidant dans la zone concernée, avec un maximum de 5 000 personnes par projet. Les produits doivent être cultivés en Suisse, répondre à des standards de qualité élevés, ne pas dépasser 20 % de THC et être vendus sans publicité. Les quantités sont plafonnées et les projets doivent intégrer prévention, protection de la jeunesse et réduction des risques.

Légalisation par l’expérimentation

Fin 2025, sept essais sont en cours, représentant environ 13 000 participants. Selon l’OFDT, ils illustrent trois grandes approches. Les projets à dominante « médicale », en Suisse alémanique, vendent surtout en pharmacie et s’appuient sur des instituts médico-universitaires. Les projets « communautaires/santé publique », à Genève et Lausanne, fonctionnent à but non lucratif dans des points de vente dédiés, avec un fort accent sur l’information et la réduction des risques. Enfin, deux essais portés par des acteurs privés explorent des logiques plus commerciales, avec communication active et stratégies proches d’un marché classique, tout en restant dans le cadre légal expérimental.

L’exemple du projet lausannois Cann-L, détaillé dans la publication de l’OFDT, montre l’intérêt de cette approche. Le point de vente adopte une présentation neutre, sans merchandising, avec des messages de prévention sur les emballages et un personnel formé à la réduction des risques. Après un an, les premières données n’indiquent pas d’augmentation globale des quantités consommées chez les participants. En revanche, une large part des achats s’est déplacée vers le circuit légal, réduisant le recours au marché noir. Le projet aurait ainsi retiré l’équivalent d’environ un million d’euros au commerce illicite en 2024, sans incident majeur de sécurité.

Objectif 2030

Au-delà de ces résultats locaux, l’expérimentation nourrit déjà la réforme nationale. Une commission parlementaire a élaboré un projet de « loi sur les produits du cannabis » qui pourrait entrer en vigueur autour de 2030. Le modèle envisagé est très encadré : monopoles publics de vente, activité à but non lucratif, interdiction de publicité, traçabilité complète « de la graine à la vente » et forte orientation santé publique. L’approche se rapproche davantage du modèle québécois que des marchés commerciaux nord-américains.

Comme le souligne l’OFDT, la Suisse transforme ainsi l’expérimentation en outil de décision politique : légiférer en observant. Dans une Europe souvent bloquée entre prohibition et réformes partielles difficiles à appliquer, cette méthode graduelle fait du pays un véritable laboratoire de la régulation du cannabis, cherchant un équilibre entre contrôle du marché, réduction des risques et acceptabilité politique.

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Journaliste, peintre et musicien, Georges Desjardin-Legault est un homme curieux de toutes choses. Un penchant pour la découverte qui l'a emmené à travailler à Los Angeles et Londres. Revenu au Canada, l'oiseau à plumes bien trempées s'est posé sur la branche Zeweed en 2018. Il est aujourd'hui rédacteur en chef du site.

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