Il croyait ouvrir une porte sur la créativité et la liberté. Mais ce qui l’avait séduit dans le shit, l’a peu à peu piégé, jusqu’à altérer sa manière de voir le monde. Voici son histoire, racontée sans filtre.
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« J’ai commencé à fumer assez tard, à dix-neuf ans. Un pote m’avait filé du shit et j’ai proposé à ma copine de tester. Au début, ça restait rare, un peu folklorique. Je n’étais pas ce fumeur accroché à son joint du soir pour s’endormir apaisé. J’avais mes études, mes envies, mes projets. Et le cannabis n’était qu’un petit clin d’œil à la transgression.
Vers vingt-trois ans, ça a commencé à doucement basculer. La qualité avait changé. L’herbe était plus odorante, plus chargée. Et moi, je sentais que quelque chose d’autre entrait en jeu. Ce n’était plus juste l’effet euphorisant du départ mais un outil pour relier mes pensées, pour creuser plus profond. J’avais l’impression d’avoir trouvé un superpouvoir car tout devenait plus lisible. Je voyais les systèmes sociaux comme si je pouvais prendre du recul sur la société entière.
Je me souviens très bien de ces moments, le matin à ma fenêtre, joint à la main, à regarder les gens courir pour attraper le métro à 7 h 30. Dans ma tête, ils ressemblaient à des petites souris pressées, soumises à une mécanique implacable. Moi, je me sentais en dehors, en observateur libre, comme si j’étais parvenu à m’extraire de la matrice. Et ça, c’était enivrant. Je cultivais cette impression, que j’appelais de temps à autre mes “moments de grâce”.
Monde hostile
Le cannabis est alors devenu une sorte de compagnon philosophique. Avec ma femme, on s’installait dans la cuisine et on refaisait le monde toute la soirée. Tout nous paraissait à notre portée, nos discussions prenaient une ampleur incroyable. Il y avait cette bulle protectrice où tout semblait cohérent, presque savoureux. Mais, en réalité, je commençais à ressentir l’autre face de la médaille.
Quand je m’arrêtais, même trois jours, je voyais tout autrement. Le monde devenait dur, anguleux, acide. Le moindre bruit me semblait brutal. Le téléphone sonnait et je trouvais ça insupportable, agressif. Alors, je reprenais. C’est là que le paradoxe s’est imposé : avant de fumer, je ne trouvais pas le monde aussi hostile. C’est le cannabis qui m’avait rendu incapable de supporter le quotidien sans lui.
« Après trois lattes, j’ai senti une lumière rouge sur mon front, comme si j’étais la cible d’un sniper. »
Pendant ce temps, mon rapport au travail s’érodait. J’étais indépendant, mais je ne cherchais plus vraiment de nouvelles missions en me disant que ce n’était pas indispensable, que s’agiter ne servait à rien. Je devenais une sorte de patate en attente, calculant l’heure où il serait “légitime” d’allumer un joint. Mais, chaque fois, les effets étaient moins forts. Je tirais plus, plus profond, mais je n’obtenais plus ce que j’attendais. À la place, montait une frustration sourde.
Vigilance permanente
Peu à peu, l’inconfort a remplacé l’euphorie. Le monde me paraissait menaçant, l’air que je respirais me devenait même suspect. Je vivais en hypervigilance, comme un soldat revenu de la guerre qui sursaute au moindre bruit. Je ne pouvais plus tourner le dos à une porte ou à une fenêtre sans sentir une alerte intérieure. L’idée même de sécurité avait disparu. Alors j’ai tenté d’arrêter, parfois plusieurs semaines. Mais chaque reprise me faisait descendre quelques marches plus bas.
Il y a eu un moment clé. Un jour, un ami m’a proposé de l’herbe médicinale, très pure, très forte. Je n’ai pris que trois lattes et, aussitôt, j’ai senti une lumière rouge sur mon front, comme si j’étais la cible d’un sniper. Derrière la porte, il y avait une présence très menaçante. C’était glaçant. Je me suis dit : “Ça y est, tu es en train de devenir parano.” Surtout, j’ai compris que le processus n’était pas linéaire. Pas besoin d’années de consommation ou de 50 joints : quelques bouffées pouvaient suffire non plus à descendre quelques marches, mais plusieurs paliers.
Depuis ce jour-là, je n’ai plus jamais retrouvé ma qualité de vie d’avant. Cette sérénité de base, ce sentiment d’être en sécurité, c’est fini. Aujourd’hui, c’est devenu une partie de mon identité. Je vis avec une vigilance permanente, j’examine les risques, je m’attends toujours à ce qu’une merde arrive. Peut-être que j’avais un terrain anxieux, mais le cannabis a gravé ça en moi. Alors, si l’on me propose un joint aujourd’hui, la réponse est simple : plus jamais. Les conséquences ont été trop irréversibles. Je garde des rituels, comme ces pauses clopes sans clope où je vais juste respirer, histoire de recréer un instant de distance. Mais fumer, c’est terminé. Parce que j’ai compris que ce n’était pas le monde qui avait changé, mais moi. Et que ce que je prenais pour un allié m’a en réalité volé ma paix intérieure. »
