Pop culture et cannabis

La pop culture a-t-elle déjà légalisé la weed?

Dans la musique, la littérature, le cinéma, les séries ou la bandes dessinée, le cannabis joue parfois les premiers rôles sans que cela n’émeuve personne. Les mythes collectifs sont-ils plus puissants que les lois ? Voici comment la pop culture a prohibé la prohibition.

Par Raphaël Turcat

« Smoke weeeeeed everyday ! » Ce n’est pas votre magazine qui l’annonce (et qui, par conséquent, s’exposerait à une lourde peine) mais le rappeur Nate Dogg à la fin du mythique « The Next Episode », un morceau de Dr. Dre sorti en 1999 sur l’album intitulé 2001, soit dix-sept ans avant que la Californie ne légalise l’usage récréatif de marijuana. Le cannabis est-il encore une drogue interdite ou bien la pop culture l’a-t-elle plongé dans un univers parallèle où la loi ne s’applique pas ? Dans la musique, il est devenu une évidence décomplexée. 2001 (et avant lui The Chronic) de Dr. Dre n’est pas qu’un album culte : c’est un manifeste, une déclaration d’indépendance de la Weed face à l’ordre moral. Rihanna, dans « Get It Over With », chante la fumée qui monte comme une prière lascive. Au milieu de ces quelques exemples, le cinéma n’est pas en reste.

Half Baked (1998) Crédits Universal Pictures

Dans Half Baked (Les Fumistes en VF) de Tamra David et écrit par David Chappelle (1998), la consommation de Weed n’est même pas un sujet de débat : c’est un mode de vie. La même année, The Big Lebowski des frères Coen transforme le Dude en prophète moderne, naviguant entre son tapis et ses joints comme un moine zen sous benzodiazépines. Les fendards Harold & Kumar, eux, traversent l’Amérique avec, pour quête existentielle, un White Castle et une réserve d’herbe qui fait rire. Nulle part, il n’est question de police ou de répression : la prohibition est une chimère, un concept abstrait qui ne s’applique pas aux personnages de fiction. Résultat ? Dans l’imaginaire collectif, la Weed n’a plus rien d’interdit : elle est partout comme un fil conducteur entre les cultures et les générations.

De la subversion à la banalisation

Il fut un temps que les jeunes de vingt ans ne peuvent pas connaître, où fumer du cannabis était un acte de résistance. Dans les années 1950, la Beat Generation en fait un carburant littéraire très inflammable : dans Sur la route de Jack Kerouac (1957), deux clochards célestes piquent des bagnoles, fument/vendent du cannabis et traînent dans des clubs de jazz où ils auraient pu croiser Charlie Parker ou Louis Armstrong qui, eux, voient dans la beuh, en plus d’échapper aux règles d’une société trop corsetée, un épatant calorifère : « L’une des raisons pour lesquelles on aimait tellement l’herbe, c’était qu’elle nous tenait chaud, surtout lorsque quelqu’un s’allumait un énorme joint », raconte ainsi l’interprète de « Hello, Dolly » dans sa biographie The Louis Armstrong Story. Quelques années plus tard, dans ce même refus d’embrasser le monde qu’on leur propose, les hippies font du cannabis un outil de contestation politique ; Bob Marley, une arme contre le néocolonialisme ; et Hunter S. Thompson sculpte sa statue contre-culturelle en mélangeant THC et acide, comme d’autres s’enfilent un café-clope.

Paradoxe : à force d’infuser la pop culture, le cannabis a perdu son côté révolutionnaire. Dans les séries Broad City, Weeds ou Family Business, il n’est plus un symbole de subversion, mais une simple habitude ou un sujet de rigolade, comme boire une bière après le boulot. The Fabulous Freak Brothers, ces hippies trash créés par Gilbert Shelton dans les années 1970, étaient des caricatures de l’époque psychédélique, des figures anarchiques se riant de l’autorité. Aujourd’hui, Freewheelin’ Franklin, Phineas et Fat Freddy (les trois Freak Brothers) semblent anachroniques dans un monde où la révolte s’est diluée dans le consumérisme : on ne fume plus pour défier le système, mais pour se détendre devant Netflix.

Un décalage entre la loi et la fiction

Bizarrement, peu, voire aucun sociologue ne s’est penché sérieusement sur la réalité alternative dans laquelle baigne la pop culture. Comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, une lueur apparaît en croisant Martin, étudiant en sociologie, à une soirée… Zeweed : « Le paradoxe est frappant, se lance-t-il en commandant une pinte de bière. Alors que les œuvres mainstream banalisent totalement la consommation, les politiques répressives continuent d’exister dans de nombreux pays. La France, par exemple, affiche l’un des régimes les plus stricts d’Europe, avec des amendes et des peines de prison possibles pour simple usage. Pourtant, dans les séries et films qui y sont diffusés, le cannabis est omniprésent, sans que cela ne choque personne. »

Family Business (2019) Crédits Netflix

Ce grand écart entre fiction et réalité souligne un phénomène plus large : la loi est en retard sur la société. Lorsque Harold & Kumar s’envolent vers Amsterdam en quête de paradis cannabiques, ils ne font que mettre en lumière un non-sens : pourquoi cette drogue est-elle légale ici et illégale ailleurs, alors qu’elle circule de toute façon librement dans l’imaginaire collectif ? Réponse de Martin : « Le cinéma et la musique ont déjà intégré l’idée que la prohibition appartient au passé. Seuls certains gouvernements s’accrochent encore à ce qui ressemble de plus en plus à une relique obsolète. »

La frontière trouble entre réalité et fiction

« Ce qui rend la pop culture si puissante, c’est sa capacité à façonner nos perceptions, continue Martin qui en profite pour recommander une autre tournée. Lorsque des millions de spectateurs regardent The Big Lebowski et en font un film culte, ils intègrent inconsciemment l’idée que fumer un joint est un acte anodin. Lorsque des artistes (de Snoop à Jul ou Wiz Khalifa à SCH) font de leur consommation une partie intégrante de leur image, ils légitiment son usage, bien au-delà de la musique. Dans cet univers, la prohibition devient une blague, un concept poussiéreux auquel plus personne ne croit. » La fiction façonnerait-elle la réalité plus vite que les lois ne peuvent la contrôler ?

The Big Lebowski (1998) Crédits Polygram Filmed Entertainement

Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si la prohibition tombera, mais quand. La pop culture a déjà tranché : le cannabis est devenu si banal qu’il ne choque plus personne – un joint dans une série mainstream ne soulève plus aucune polémique, là où une cigarette peut encore faire grincer des dents. Et le chemin vers la légalisation semble inévitable. Les lois, même les plus rigides, ne peuvent pas survivre longtemps en contradiction avec l’air du temps.

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