Culture

Dictature, le mode d’emploi d’Olivier Cachin

L’autoritarisme a le vent en poupe. L’occasion de se replonger dans un voyage culturel où le totalitarisme a servi de carburant à la littérature, à la musique ou au cinéma. Trois visions différentes, mais un même fil rouge : l’autoritarisme comme cauchemar, satire ou pop -song électro. Un voyage culturel où le totalitarisme devient miroir déformant de nos sociétés.

Par Olivier Cachin

Cet article est issu du Zeweed magazine #10. Pour le trouver près de chez vous, cliquez sur ce lien
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L’Amérique sous la botte

Le Maître du haut château (The Man In The High Castle)
Philip K. Dick, 1962

« C’est en 1947 qu’avait eu lieu la capitulation des Aalliés devant les forces de l’axe. Hitler avait imposé la tyrannie nazie à l’est des États-Unis, l’oOuest avait été attribué aux Japonais. » Tel est le point de départ d’un des romans phares de Philip K. Dick, le plus visionnaire des créateurs de science-fiction. Dans cette uchronie des années 1960’s (le livre date de 1962), on trouve quelques détails étonnants, comme ce personnage présenté comme « le seul qui ait l’air normal » dans l’appareil d’État nazi dirigé par Martin Bormann et qui se nomme… Baldur von Schirach.

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« Je ne suis pas un intellectuel, le fascisme n’en a pas besoin. Ce qu’il faut, c’est de l’action », avance un des personnages de ce roman. Le monde de demain ici évoqué est un monde où les minorités ont été exécutées (les Juifs comme les Noirs et les personnes handicapées), tandis que la technologie allemande a permis de conquérir la planète Mars.

Le but de Dick n’est pas de donner les clés de ce futur cauchemardesque (son livre ne nous dit pas qui prendra la tête du parti nazi après la mort de Bormann) ni si les fascistes teutons feront la guerre à leurs alliés japonais. Après des premiers romans destinés au grand public, voilà que cet auteur majeur entre dans la cour des grands avec cette stupéfiante description d’une Amérique à terre, vassalisée et colonisée, comme un boomerang karmique qui venge en mode fiction tous les peuples humiliés par les arrogants Yankees dans le monde et à travers les âges.

Le dictateur veut des vacances

« The Dictator Decides »
Pet Shop Boys, album Super, 2016

Comment raconter la dictature ? Et quand on hurle à la dictature sans être inquiété, n’est-ce pas le signe qu’on ne vit pas sous le joug d’un dictateur ? Huit ans avant l’avènement de Trump 2, en bonne voie pour être légitime possesseur de ce titre marqué du sceau de l’infamie, Neil Tennant et Chris Lowe, alias les Pet Shop Boys, proposaient sur l’album Super une chanson aux multiples interprétations : « The Dictator Decides ».

Plantons le décor : le dictateur d’un pays qui n’est jamais nommé, exprime sa lassitude et son envie de quitter le pouvoir. Au fil des couplets, on devine la terreur et la brutalité qui accompagnent son règne : des opposants qu’il ne peut pas libérer, tout en sachant que la paix n’arrivera pas tant qu’ils sont en prison ; des discours délirants auxquels lui-même ne croit pas tant ils sont remplis de faits inventés (aujourd’hui, on dirait fake news) ; et une armée qui le soutient comme la corde soutient le pendu.

Pet Shop Boys Super

« My facts are invented / I sound quite demented » : voilà qui nous ramène, via un raccourci spatiotemporel, à la réalité états-unienne. Neil a donné quelques clés pour mieux appréhender les mystères entourant ce texte magistral : « Clairement, nous avons plusieurs dictateurs à travers le monde au moment où nous parlons. Ce qui, je l’espère, est intéressant dans la chanson, c’est que ce dictateur-là veut lui aussi être libre. Il en a assez d’oppresser d’opprimer son peuple et souhaite s’évader, vivre sur une plage de la Méditerranée. Je ne sais même pas pourquoi j’ai pensé à ça, mais ça m’est venu à l’esprit : l’idée d’un dictateur qui veut jeter l’éponge, qui se sent pris au piège. » La dictature sur un tempo électronique anxiogène, c’est ça qu’on aime.

Fascisme intergalactique

Starship Troopers
De Paul Verhoeven, 1997
Avec Casper Van Dien, Denise Richards et Michael Ironside

La Terre, dans un futur présumé lointain. Notre planète est dotée d’un gouvernement mondial, une stratocratie colonisatrice qui envahit les lointaines planètes et dont les soldats vont se retrouver face à des cafards géants très agressifs. En surface : un film de SF à gros budget avec effets spéciaux gores à gogo. En sous-texte : la parfaite incarnation du fascisme et de la dictature dans un monde où seuls les citoyens militaires, ou l’ayant été, ont des droits.

Paul Verhoeven, dynamiteur des conventions depuis son Turkish Délices de 1973 qui révéla Rutger Hauer, réalise vingt-cinqquatre ans plus tard avec Starship Troopers, une œuvre d’autant plus subversive qu’elle pourrait passer inaperçue pour ldes esprits simples.

À l’attention de ceux qui cherchent la petite bête (ici, la grosse), quelques pistes : les uniformes des militaires de ce futur dystopique ressemblent furieusement à ceux des officiers nazis. Les propos génocidaires du chef des armées vis-à-vis des insectes géants rappellent la dialectique des colons américains face aux Amérindiens (« Un bon insecte est un insecte mort. »). Les lance-flammes de l’infanterie rappellent le napalm des GIs durant la guerre du Vietnam. Les flashs info, propagandistes à souhait, font penser aux très riches heures de la guerre du Golfe, qui fut traitée comme un laser show. Enfin, ces arachnides extraterrestres qui partagent un but commun ne seraient-ils pas… COMMUNISTES ?

La dictature de Verhoeven est d’autant plus terrifiante qu’elle est acceptée, voire revendiquée par une majorité de « citoyens » qui ne voient pas le problème de cette société à deux vitesses. On n’est plus dans le futur, ni en 1997, mais bien en 2025, où les martyrs de l’AmériKKKe sont passés de Martin Luther King à Charlie Kirk. Endoctrinement, fascination pour le leader suprême, impérialisme forcené : Starship Troopers est un pamphlet anti-impérialiste qui fustige la politique étrangère expansionniste des USAÉtats-Unis. Il fallait bien un Batave pour réussir un tel coup de poker et la majorité des bourrins américains n’y ont vu que du feu. Chapeau, Paul.

La pop culture a-t-elle déjà légalisé la weed?

Dans la musique, la littérature, le cinéma, les séries ou la bandes dessinée, le cannabis joue parfois les premiers rôles sans que cela n’émeuve personne. Les mythes collectifs sont-ils plus puissants que les lois ? Voici comment la pop culture a prohibé la prohibition.

Par Raphaël Turcat

« Smoke weeeeeed everyday ! » Ce n’est pas votre magazine qui l’annonce (et qui, par conséquent, s’exposerait à une lourde peine) mais le rappeur Nate Dogg à la fin du mythique « The Next Episode », un morceau de Dr. Dre sorti en 1999 sur l’album intitulé 2001, soit dix-sept ans avant que la Californie ne légalise l’usage récréatif de marijuana. Le cannabis est-il encore une drogue interdite ou bien la pop culture l’a-t-elle plongé dans un univers parallèle où la loi ne s’applique pas ? Dans la musique, il est devenu une évidence décomplexée. 2001 (et avant lui The Chronic) de Dr. Dre n’est pas qu’un album culte : c’est un manifeste, une déclaration d’indépendance de la Weed face à l’ordre moral. Rihanna, dans « Get It Over With », chante la fumée qui monte comme une prière lascive. Au milieu de ces quelques exemples, le cinéma n’est pas en reste.

Half Baked (1998) Crédits Universal Pictures

Dans Half Baked (Les Fumistes en VF) de Tamra David et écrit par David Chappelle (1998), la consommation de Weed n’est même pas un sujet de débat : c’est un mode de vie. La même année, The Big Lebowski des frères Coen transforme le Dude en prophète moderne, naviguant entre son tapis et ses joints comme un moine zen sous benzodiazépines. Les fendards Harold & Kumar, eux, traversent l’Amérique avec, pour quête existentielle, un White Castle et une réserve d’herbe qui fait rire. Nulle part, il n’est question de police ou de répression : la prohibition est une chimère, un concept abstrait qui ne s’applique pas aux personnages de fiction. Résultat ? Dans l’imaginaire collectif, la Weed n’a plus rien d’interdit : elle est partout comme un fil conducteur entre les cultures et les générations.

De la subversion à la banalisation

Il fut un temps que les jeunes de vingt ans ne peuvent pas connaître, où fumer du cannabis était un acte de résistance. Dans les années 1950, la Beat Generation en fait un carburant littéraire très inflammable : dans Sur la route de Jack Kerouac (1957), deux clochards célestes piquent des bagnoles, fument/vendent du cannabis et traînent dans des clubs de jazz où ils auraient pu croiser Charlie Parker ou Louis Armstrong qui, eux, voient dans la beuh, en plus d’échapper aux règles d’une société trop corsetée, un épatant calorifère : « L’une des raisons pour lesquelles on aimait tellement l’herbe, c’était qu’elle nous tenait chaud, surtout lorsque quelqu’un s’allumait un énorme joint », raconte ainsi l’interprète de « Hello, Dolly » dans sa biographie The Louis Armstrong Story. Quelques années plus tard, dans ce même refus d’embrasser le monde qu’on leur propose, les hippies font du cannabis un outil de contestation politique ; Bob Marley, une arme contre le néocolonialisme ; et Hunter S. Thompson sculpte sa statue contre-culturelle en mélangeant THC et acide, comme d’autres s’enfilent un café-clope.

Paradoxe : à force d’infuser la pop culture, le cannabis a perdu son côté révolutionnaire. Dans les séries Broad City, Weeds ou Family Business, il n’est plus un symbole de subversion, mais une simple habitude ou un sujet de rigolade, comme boire une bière après le boulot. The Fabulous Freak Brothers, ces hippies trash créés par Gilbert Shelton dans les années 1970, étaient des caricatures de l’époque psychédélique, des figures anarchiques se riant de l’autorité. Aujourd’hui, Freewheelin’ Franklin, Phineas et Fat Freddy (les trois Freak Brothers) semblent anachroniques dans un monde où la révolte s’est diluée dans le consumérisme : on ne fume plus pour défier le système, mais pour se détendre devant Netflix.

Un décalage entre la loi et la fiction

Bizarrement, peu, voire aucun sociologue ne s’est penché sérieusement sur la réalité alternative dans laquelle baigne la pop culture. Comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, une lueur apparaît en croisant Martin, étudiant en sociologie, à une soirée… Zeweed : « Le paradoxe est frappant, se lance-t-il en commandant une pinte de bière. Alors que les œuvres mainstream banalisent totalement la consommation, les politiques répressives continuent d’exister dans de nombreux pays. La France, par exemple, affiche l’un des régimes les plus stricts d’Europe, avec des amendes et des peines de prison possibles pour simple usage. Pourtant, dans les séries et films qui y sont diffusés, le cannabis est omniprésent, sans que cela ne choque personne. »

Family Business (2019) Crédits Netflix

Ce grand écart entre fiction et réalité souligne un phénomène plus large : la loi est en retard sur la société. Lorsque Harold & Kumar s’envolent vers Amsterdam en quête de paradis cannabiques, ils ne font que mettre en lumière un non-sens : pourquoi cette drogue est-elle légale ici et illégale ailleurs, alors qu’elle circule de toute façon librement dans l’imaginaire collectif ? Réponse de Martin : « Le cinéma et la musique ont déjà intégré l’idée que la prohibition appartient au passé. Seuls certains gouvernements s’accrochent encore à ce qui ressemble de plus en plus à une relique obsolète. »

La frontière trouble entre réalité et fiction

« Ce qui rend la pop culture si puissante, c’est sa capacité à façonner nos perceptions, continue Martin qui en profite pour recommander une autre tournée. Lorsque des millions de spectateurs regardent The Big Lebowski et en font un film culte, ils intègrent inconsciemment l’idée que fumer un joint est un acte anodin. Lorsque des artistes (de Snoop à Jul ou Wiz Khalifa à SCH) font de leur consommation une partie intégrante de leur image, ils légitiment son usage, bien au-delà de la musique. Dans cet univers, la prohibition devient une blague, un concept poussiéreux auquel plus personne ne croit. » La fiction façonnerait-elle la réalité plus vite que les lois ne peuvent la contrôler ?

The Big Lebowski (1998) Crédits Polygram Filmed Entertainement

Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si la prohibition tombera, mais quand. La pop culture a déjà tranché : le cannabis est devenu si banal qu’il ne choque plus personne – un joint dans une série mainstream ne soulève plus aucune polémique, là où une cigarette peut encore faire grincer des dents. Et le chemin vers la légalisation semble inévitable. Les lois, même les plus rigides, ne peuvent pas survivre longtemps en contradiction avec l’air du temps.

L’expo multi-sensorielle qui célèbre les 80 ans du LSD prolongée jusqu’au 6 janvier!

A l’occasion des 80 ans de la découverte du LSD par Albert Hofmann, Jaïs Elalouf propose, dans une trippante exposition, une rétrospective sur l’impact qu’a eu l’acide lysergique diéthylamide sur nos sociétés. Victime de son succès, l’exposition est prolongée jusqu’au 6 janvier.

Cette célébration de la molécule indomptable est plus que jamais d’actualité avec ce qu’on nomme la “Renaissance psychédélique”. Depuis dix ans, un nombre d’essais cliniques concluants de thérapies sur la dépression et les addictions notamment équilibrent sa diabolisation ténue dans l’inconscient collectif. Enmarge de l’exposition, Jaïs Elallouf met en vente des buvards artistiques lithographiés puis prédécoupés en petits carrés, collectionnés pour leur valeur esthétique, sentimentale. NB : les oeuvres ne sont pas imbibée d’acide : psychonautes en recherche de stupéfiants frissons, passez votre chemin.

La plus grande collection au monde sur le psychédélisme.

La deuxième partie de l’exposition présente des artistes contemporains qui rendent un hommage à cette invention improbable : Kiki Picasso, J.P. Nadau, Faustine Ferrer, Noriko Myake, Falaï Balde, Kreust, Hersen rivé, Paul bridot, Martin Peronard, Elzo, Lyonel Kouro, Arnaud Loumeau, Vincent Gibeau, Namaste, Nascio ainsi que Icinori. On trouvera également des posters originaux de la Collection Elalouf – une des plus grandes au monde sur le psychédélisme – avec le retour de l’installation Fluo Box (lumière noire) et d’un mini cinéma. A noter la présence de Kevin Barron, pionnier anglais du Blotter art depuis 40 ans dont l’art à été consommé des dizaines de millions de fois !

Concerts, ateliers dessin, conférences et yoga

Une programmation hebdomadaire de concerts, conférences scientifiques, ateliers fera souffler un vent de liberté (breathwork, cérémonie cacao, yoga, danse kathak, collages, ecstatic dance, dessin de mandala , kéfir et kombucha…) ainsi qu’un magasin psychédélique permanent. Ces activités ponctuent le lancement des podcasts du média Lucydelic avec Damien Raclot (Radio Marais).

Enfin, la cinquième édition du Marché de noël psychédélique les 9 et 10 décembre viendra conclure l’évènement anniversaire de la découverte de l’acide lysergique . De nombreux stands de créateurs, artisans, vintage, vinyles, livres, affiches, chocolat brut et le lancement de la marque de bijoux en buvards Chatoyant.
L’Atelier Basfroi attendrons durant deux jours les visiteurs dans un vaste loft de 350m2.

Jaïs Elalouf, le commissaire de l’exposition est un collectionneur de près de 7000 œuvres depuis plus de 20 ans. Il a prêté ou conçu 80 expositions sur le sujet ainsi qu’un projet de Centre d’art psychédélique (www.psychedelic.fr). Afin de créer une communauté soudée sur le psychédélisme il lance en octobre 2023 le média www.lucydelic.com et propose une vision holistique de ce mouvement entre lifestyle, société, art, musique, sciences, spiritualité, bien être, voyages, avec chroniques, écrivains, podcasts et une grande rubrique agenda.

Vernissage le mercredi 22 Novembre de 19h à 21h
Zark (rap astral) – live
Mr Bonus (DJ set)
Namaste (Peinture en direct)
Visite de l’exposition par le commissaire

Performances et happenings
Boissons saines et super-aliments

Avec “Drunk” Thomas Vinterberg filme les enseignants face au Covid-19: d’actualité plus que jamais

En Ontario et au Québec, la seconde vague de l’épidémie a comme pour la première entraîné la fermeture pour plusieurs semaines des bars, salles à manger des restaurants, musées et salles de spectacles et de sports. En cette époque de restrictions, Drunk de Thomas Vinterberg s’avère être le film qui nous fait du bien !

Évidemment il ne faudra pas se contenter de la simple histoire qui montre 4 professeurs de lycée éreintés; et qui s’échappent de la monotonie de leurs vies à travers le goulot des bouteilles d’alcool.

Non, Drunk c’est surtout la défense de la joie, de la légèreté, et de l’innocence. Un film profond sur la mélancolie des modes de vie après la quarantaine. On y parle de dépression, de l’aliénation par le travail et surtout d’existences qui ne savent plus comment vivre ou aimer.

Alors vient une réponse pour ces professeurs ennuyeux et méprisés. Comme une dernière chance pour redevenir les garçons qu’ils étaient autrefois : l’alcool. D’après la théorie d’un psychologue norvégien, il manquerait à l’homme 0,5% d’alcool dans le sang. L’expérience commence et ça marche. Les sourires se redessinent et les doses alcool augmentent….

Entre le cinéma humain de Cassavetes et le déluré de Marco Ferreri, Thomas Vinterbeg nous fait un beau cadeau . C’est le film qu’il faudra voir  pour retrouver le goût des rendez-vous autour d’une table, de l’amitié, des rires, des danses et des euphories généralisées. Ces grains de folies qui, à cette époque, nous manquent tant.

Il aura suffi d’une année pour s’habituer à être dans l’interdiction de faire tant de choses. Avec Drunk, il suffira de 1h55 pour avoir l’envie de s’en échapper.