Art

Les pochons de weed, nouveau terrain de jeu du pop art

Designs léchés, identité visuelle calibrée… Oubliez la feuille verte en mode clipart ! Dans les pays qui ont enterré la prohibition de l’herbe, les pochons s’affichent en palettes pop ou pastel, ornés de typographies funky et cosmiques. Le weed bag serait-il en passe de rentrer au panthéon de la culture pop ? Tous les feux en ce sens sont en tout cas au vert…

Par Doria A.

 

Outre-Atlantique, l’herbe n’est plus seulement un produit ni un tabou : elle s’élève au rang d’un ingrédient lifestyle, beauté et bien-être, au cœur d’une quête plus profonde : se reconnecter à la nature et à soi-même. Une révolution culturelle qui n’est pas sans rappeler le mouvement hippie de la fin des années 1960.
Exit les pochons plastiques cheap et anonymes, bienvenue dans l’ère des arty weed bags ! Couleurs saturées, lettrage groovy, vibes psychédéliques ou rétrofuturistes… les pochons s’inspirent autant des affiches pop et disco que du cinéma de la blaxploitation. Le résultat ? Un packaging qui claque, et qui fait bien plus qu’emballer de l’herbe : il accompagne une révolution culturelle attendue depuis longtemps.

Symbole d’une contre-culture, antisystème, le cannabis est passé de l’autre côté du miroir et pèse lourd, très lourd. Aux États-Unis, l’industrie légale du cannabis a atteint 33,84 milliards de dollars en 2024 – et pourrait flirter avec les 69,25 milliards d’ici 2029 (Mordor Intelligence, 2023). Un TCAC de 15,40 % qui donne le tournis.
Le photographe franco-américain Vincent Pflieger capte cette transition comme personne. Avec son exposition « 0.125OZ – A Brooklyn Story on Cannabis Design », présentée en 2024 à Paris, il plonge dans l’esthétique des pochons abandonnés sur les trottoirs de Brooklyn et de Manhattan. À travers cette série immersive, rassemblée dans un livre collector produit par Favoreat Design, il documente le basculement d’un marché clandestin vers une industrie mainstream et légale – immortalisant ces pochons devenus petits fragments de culture disséminés au gré du vent.
Comme il le résume : « Toutes les strates de la pop culture se retrouvent sur ces pochons : des Simpson à Picasso, des tags de rue à Tom et Jerry. C’est un véritable patchwork de références, accessible à tout le monde. »

 

Dans ce game visuel, Cookies s’impose comme la marque de référence. Fondée par le rappeur Berner et le cultivateur Jai Chang, elle affiche des chiffres XXL : 50 boutiques, un chiffre d’affaires estimé à 440 millions de dollars, et une identité graphique aussi reconnaissable qu’un hit de Louis Armstrong. Leur signature ? Un bleu électrique qui frappe l’œil, et des pochons où se mêlent street art, pop culture et nostalgie cosmique.
L’identité visuelle de Cookies ne se contente pas d’être stylée, elle se nourrie de références  pointues  en puisant dans l’héritage US underground. En l’occurrence, celui des « vipers », ces jazzmen de Chicago qui faisaient vibrer les clubs.  enfumés de marijuana dans les années 1930.  Cookies ne vend pas que de la weed : elle vend une histoire, une vibe, un morceau de contre-culture devenu mainstream !

Terreau de la culture pop

Le pochon de weed a muté pour se métamorphoser en une toile miniature – un canevas d’art de poche qui se balade dans les rues. Une fois sur le sol des trottoirs de Brooklyn ou de New York, ces pochons ne « salissent » pas la rue, ils la racontent. Ils deviennent des fragments d’art urbain. Comme un écho aux origines du street art, ils célèbrent les cultures marginales et stigmatisées en les propulsant au vu et au su de tous.

Vincent Pflieger l’exprime avec passion : « Ces pochons, dans leur état brut, sont comme des petits joyaux qui brillent au milieu du chaos urbain. C’est dans cette saleté (trottoirs, caniveaux, parfois même boue ou ordures) qu’ils attirent l’œil, comme des trésors visuels inattendus. » Lui- même les ramasse, les nettoie et les immortalise en studio sur fond blanc, pour révéler leurs stigmates et leur esthétique unique. « Pour moi, c’est un processus d’archivage. Je veux capturer non seulement leur beauté, mais aussi leur histoire, leur passage dans la rue et leur rôle dans la culture contemporaine. »

Comme les tags ou les graffitis, les pochons portent la marque d’une culture underground ; une culture qui ne s’excuse pas, mais qui s’affirme. Et puis, version pop et psychédélique, ces morceaux de plastique sont autant de clins d’œil à l’histoire des marges : là où tout a commencé, là où tout reste possible.
Le pochon, ce petit rectangle de plastique jetable, pourrait-il alors devenir un objet de collection ? Vincent Pflieger n’en doute pas : « C’est un peu comme des cartes Pokémon, un petit “collectible” que je cherchais au début. Chaque pochon raconte une histoire, et certains modèles que j’ai trouvés ne se croisent qu’une seule fois, ce qui les rend d’autant plus uniques. »

Memes, logos et marketing subversif

Bienvenue dans l’ère du pochon-mème, où l’ironie s’imprime aussi facilement sur le plastique que dans la mémoire du consommateur. En France, aussi illégal soit le cannabis, il se négocie habillé d’un packaging irrévérencieux. Arborant des noms comme « Haribeuh » ou « Nutellhash » (notre article, p. X), ces pochons font bien plus que contenir de la weed : ils deviennent des pieds-de-nez aux grandes marques de l’agro-alimentaire, ultime subversion d’un produit banni, corporate visuels, directement issus de la culture Internet. L’herbe se vendait hier dans la prudence anonyme d’un sac plastique ou d’un Ziplock ; aujourd’hui, elle s’affiche fièrement dans des emballages décalés, estampille de réseaux qui ne se cachent plus.

Un clin d’œil trademark qui n’est pas sans conséquence : récemment, l’affaire Pochette surprise a secoué les tribunaux français, et quelque peu fait ricaner l’auditoire : 18 accusés, dont le collectif Pochette surprise, les créateurs de ces pochons bien inspirés. Eux se sont retrouvés jugés pour contrefaçon de marques déposées par les maisons mères de leurs détournements. Une première qui ouvre un débat crucial : à quel moment le détournement créatif devient-il une infraction ? Dans une époque où le sampling visuel est partout, des T-shirts ironiques aux remix culturels, où tracer la limite entre hommage et violation ?

 

Ce que l’on remarque, surtout, c’est que le pochon de weed s’est fait une place de choix dans la pop culture, et pas en catimini. Ces sachets, véritables mèmes plastifiés, surfent sur des codes visuels immédiatement reconnaissables. Ils détournent des symboles universels pour mieux les exploser. Une simple typographie suffit à déclencher une avalanche de références. En une pirouette visuelle, le pochon passe de produit marginal à artefact culturel, porté par l’humour et une provocation malicieusement calculée.

Ce n’est peut-être pas juste du marketing, mais le pendant « drogue » d’une révolution esthétique. Ces designs puisent autant dans les marques alimentaires que dans les grands courants artistiques. Imaginez Claes Oldenburg, le sculpteur des objets du quotidien, face à un pochon « Nutellhash ». Lui qui a érigé le banal au rang de monument, verrait dans ces sachets l’essence même de son travail : transformer la trivialité en icône culturelle. Mais, là où Claes Oldenburg jouait avec des sculptures géantes, les pochons, eux, se disséminent sur les trottoirs, transformant les rues en galerie d’art éphémère.

Le pochon est devenu une déclaration visuelle. D’un côté, il désamorce l’interdit par l’ironie et le clin d’œil. De l’autre, il cristallise une industrie en pleine ascension, où chaque design est une arme stratégique. Ce n’est plus juste un bout de plastique : c’est une toile, un manifeste, un miroir de notre époque où tout se remixe et tout se monétise. Le pochon, c’est finalement du pop art en kit !
Des références à Rick et Morty ou aux Simpson ancrent ces sachets dans notre quotidien. Mais ces designs vont plus loin : ils racontent une culture qui s’approprie l’humour, le banal et l’irrévérence pour mieux s’affirmer. La weed, autrefois subversive, devient le support d’une œuvre pop à part entière, sans rien perdre de son ADN.

 

L’ivresse visuelle du flacon

L’ironie de notre époque est là : l’art et le marketing se fondent l’un dans l’autre, brouillant les frontières entre subversion et stratégie commerciale. Les pochons de weed, simples contenants devenus totems culturels, pourraient-ils prétendre au même statut iconique que les Campbell’s Soup Cans d’Andy Warhol ? Cette question dépasse le simple objet pour toucher à une esthétique où l’ironie règne en maître – un outil marketing redoutablement efficace.
Mais cette démarche n’est pas totalement nouvelle. Elle renoue finalement avec l’esprit transgressif des années 1970, où le détournement, la dérision et l’audace visuelle étaient des armes de la contre-culture. Sauf qu’aujourd’hui, ces outils servent à diffuser non pas la révolte, mais l’emblème d’une révolution tranquille : celle d’une industrie qui, tout en surfant sur les codes de la marge, s’affirme désormais au grand jour, mainstream et fièrement pop.

Ces pochons racontent une tension, un équilibre fragile entre une authenticité revendiquée et une standardisation inévitable. Comme le dit Vincent Pflieger : « Les pochons génériques sont souvent détournés, mais ils racontent aussi l’histoire d’une industrie qui se transforme. On passe d’un monde de petits producteurs anonymes à un univers de grandes marques et de chaînes, avec des designs beaucoup plus calibrés. »Là où les pochons étaient, il y a peu de temps encore, des objets bruts, toujours irrévérencieux, ils deviennent des produits manufacturés, de plus en plus façonnés pour s’intégrer à un marché globalisé. Cette évolution marque une transformation de la culture weed elle-même. « On entre dans l’âge adulte du cannabis : les designs sont devenus plus sobres, plus minimalistes. La culture weed s’éloigne de son adolescence flashy et irrévérencieuse pour adopter une esthétique plus sérieuse et épurée », explique Vincent Pflieger.
Une sobriété qui marque le passage de la weed d’une icône underground à un produit à part entière de l’industrie culturelle et commerciale ? Certainement. Mais aussi un signe des temps où le contenant est aussi prisé que le contenu, où le flacon importe autant que l’ivresse.

Article publié dans le ZEWEED magazine #7

Crédits photo : Vincent Pflieger, Pochette Surprise

Art contemporain: le bon karma Indien

Presque inexistants il y a encore vingt ans, les artistes indiens contemporains ont depuis fait une entrée fracassante sur la scène artistique internationale. Entre traditions séculaires et modernité, ils élaborent un langage original, foisonnant, à la fois ancré dans leur quotidien et résolument universel. Gros plan sur deux stars de l’art indien d’aujourd’hui.

Subodh Gupta : du spirituel dans la lunch box

S’il n’était pas devenu un artiste indien de renommée mondiale, Subodh Gupta aurait sans doute été cuisinier. Il aime manger, se mettre aux fourneaux, et raconte qu’enfant, il considérait la cuisine familiale comme une sorte de temple propice à la prière. Qui s’étonnera donc que ce bon vivant, né dans le nord de l’Inde il y a cinquante sept ans, ait mis autant de cœur à élever des ustensiles de cuisine au rang d’œuvre d’art ? Car même si ses modes d’expression sont multiples – peinture, photographie, vidéo ou performance – ce sont ses sculptures faites de seaux, pots à lait, poêles, casseroles et autres récipients en inox rutilant qui l’ont hissé au firmament de l’art contemporain.

« Very Hungry God » de Gupta

Son œuvre la plus connue, Very Hungry God, consiste en un crâne monumental composé de centaines d’ustensiles en acier inoxydable. Il semble figurer un dieu vorace et insatiable, en même temps qu’il évoque la famine qui règne encore dans certaines régions de son pays. Face à cette sculpture située entre modernité et archaïsme, on songe à la tradition occidentale des vanités autant qu’à certains rituels hindouistes : la déesse Kali porte un collier de crâne autour du cou cependant que le saint mendiant de la doctrine tantrique tient dans la main un crâne en guise de sébile. Par le choix de ses matériaux, Subodh Gupta emprunte donc au quotidien le plus terre à terre de son pays pour nous confronter à des sujets universels tels que la mort, le religieux, la précarité…

« Faith Matt » de Gupta

Autre objet dont il fait largement usage : la fameuse lunch box, boîte à repas incontournable en Inde où quatre-vingt dix pour cent de la population l’utilisent. Dans son installation mobile Faith Matters, il les accumule en hauteur en les faisant se déplacer sur des rails invisibles, tels la « skyline » en mouvement d’une mégalopole moderne. Les aliments voyagent, sont transporté d’une capitale à l’autre en un marché global dont certains, et peut-être en Inde plus qu’ailleurs, sont privés. En ce sens, l’art de Subodh Gupta, aussi spirituel soit-il, est aussi un art politique.

Bharti Kher : quand l’art nous regarde

À l’âge de vingt-quatre ans, Bharti Kher quitte l’Angleterre où elle est née de parents Indiens pour s’installer à New-Dehli. Confrontée à une culture aussi singulière que foisonnante, à l’effervescence d’une nation en pleine mutation, la jeune artiste peintre formée à Londres diversifie sa pratique. Elle aborde la sculpture, l’installation, et incorpore dans son travail nombre de matériaux nouveaux, dont celui qu’elle ne cessera pus de décliner : le bindi. Ce point de couleur que les Indiens arborent sur le front, entre les sourcils, est au centre de leur identité sociale et culturelle. Il peut être le signe de la femme mariée, mais figure aussi traditionnellement un troisième œil mystique, le point originel d’un principe universel de création. Ces derniers temps, il a peu à peu à peu pris des allures d’accessoires de mode, disponibles en différentes formes et couleurs.

Bindy by Bharti Kher

Pour Bharti Kher, la technique du bindi est devenu une sorte de langage codé. Il confère à ses compositions picturales sur panneaux ou sur verre des airs d’abstraction expressionniste, de même qu’il évoque des courants de l’histoire de l’art plus anciens, tels que l’impressionnisme et le pointillisme. Un « troisième œil » donc, qui multiplie les significations, s’impose comme un dispositif d’une grande variété visuelle et stylistique, et compose des « œuvres que l’on observe autant qu’elles nous regardent », confie Bharti Kher.

Bhart Kher: « Untiltled »

Par l’utilisation de ce motif central, l’artiste signale par ailleurs un besoin de changement social et questionne le rôle traditionnel des femmes dans la société indienne, tout en commentant avec ironie la marchandisation du bindi comme accessoire de mode.

Un autre Bindi de Bharti Kher

Dans une de ses œuvres les plus célèbres, I’ve seen an elephant fly, Bharti Kher reprend son motif emblématique sous la forme de spermatozoïdes appliqués en masse sur le corps d’un bébé éléphant en fibre de verre. « En Inde, explique-t-elle, on associe l’éléphant au rituel d’un temple hindouiste tout autant qu’au travail de force le plus trivial. Il est à la fois le symbole romantique d’une tradition spirituelle séculaire et celui des réalités économiques et mondialistes de l’Inde d’aujourd’hui. »

Bharti Kher, « Untitled »

De San Francisco à la Factory de Warhol : petit bréviaire de l’art psychédélique

Critiques acidulés société de consommation mais sans jamais se prendre aux sérieux, les artistes du mouvement psychédélique ont, dès 1965  profondément influencé le Pop Art américain. ZEWEED revient sur délirantes et furieuses créations des « Big 5 », un groupe de dessinateurs hallucinés qui établira la charte graphique du mouvement hippie de Haight-Ashbury.

Pour certains, les années hippies évoquent les pattes d’éph’, les chemises à fleurs ou Woodstock. Pour d’autres, elles incarnent une des contestations sociales et politiques majeures du XXe siècle, la libération sexuelle en prime. Mais peu se souviennent que le San Francisco des années soixante, berceau de la culture hippie, a également été le terrain d’expériences graphiques d’une originalité inégalée et un des jalons les plus notables de l’art Pop Américain.

Wes Wilson

Le LSD n’y est pas pour rien. Car sans cette substance synthétique hallucinogène, le mouvement psychédélique (du grec psyché âme et dêlos visible) n’aurait sans doute pas vu le jour. Pas plus que ces groupes de rock qui essaiment à l’époque sur la côte ouest des Etats-Unis, véritables porte-parole et principal moyen de revendication de la communauté hippie.

Frisco, freaks & LSD

À San Francisco, ils se produisent dans deux salles incontournables : le Fillmore et l’Avalon Ballroom. De grands-messes psychédéliques y sont célébrées plusieurs fois par semaine, associant musique rock déjantée, consommation effrénée de substances, et lights shows décuplant les effets de celui-ci.

Victor Moscosso

C’est dans cette atmosphère délirante que se développe l’art psychédélique. Bill Graham et Chet Helms, les deux grands promoteurs de spectacles du moment, financent plusieurs centaines d’affiches pour annoncer les concerts de The Charlatans, Greateful Dead, Jefferson Airplane, Jimi Hendrix, The Doors, The Velvet Underground et autres Pink Floyd.

Du Velvet Underground  à Pink Floyd

Placardées dans les rues de San Francisco, elles apparaissent comme autant de manifestes de la contre-culture, leurs arabesques moelleuses et ondoyantes, leurs couleurs aussi intenses qu’exubérantes, et leurs lettrages aux formes liquides quasi illisibles fonctionnant comme une propagande cryptée contre le conformisme de la société américaine des 60’s.

Alton Kelley

Parmi la dizaine d’artistes majeurs qui les conçoivent et les dessinent, cinq d’entre eux sont entrés dans la légende sous l’appellation des « Big 5 ».

Art Nouveau & Optical Art

Il y a Wes Wilson (1937-2020), diplômé en horticulture, dont le premier poster intitulé Are We next figure un drapeau américain orné d’une svastika : condamnation sans appel de l’engagement croissant des Etats unis dans la guerre du Vietnam ; Victor Moscovo (né en 1936), le seul à avoir bénéficié d’une formation artistique, qui déclara que la création d’affiches psyché l’avait contraint d’oublier tout ce qu’il avait appris à l’école d’art sur le graphisme conventionnel – il est en outre le premier des « Big 5 » à voir ses œuvres exposées au Museum of Modern Art de New-York.

Victor Moscosso

Autre figure majeure: Rick Griffin (1944-1991), californien passionné de surf, auteur de bandes dessinées underground et de pochettes de disques mémorables, ainsi que le duo composé d’Alton Kelley (1940-2008) et de Stanley Mouse (né en 1940), l’un concepteur génial, l’autre dessinateur virtuose, dont le travail en commun fut comparé à l’œuvre du génial affichiste français Henri de Toulouse-Lautrec.

The Big 5

L’expérience psychédélique née de la prise de LSD et les jeux de lumières des lights show sont leurs principales sources d’inspiration. Mais ils puisent également dans les théories de la couleur et l’art optique de Josef Albers, peintre et enseignant au Bauhaus, ainsi que dans l’Art Nouveau ou les affichistes du mouvement sécessionniste viennois (Gustav Klimt, Alfred Roller et Koloman Moser).

The « big Five » San Francisco poster artists Lto R Alton Kelly, Victor moscosso, Rick Griffin, Wes Wilson, Stanley Mouse

Parfois, ils vont jusqu’à s’approprier certains motifs des affiches du Tchèque Alfons Mucha ou du Français Jules Chéret. Et certains historiens de l’art décèlent dans leurs dessins l’influence du mouvement surréaliste européen qui, dans les années 60, fait l’objet aux Etats-Unis de nombreuses publications et expositions remarquées.

Quoi qu’il en soit, la créativité débordante de ce génial quintet a apporté aux arts graphiques quelque chose de neuf, de jamais vu, une nouvelle vision du monde. Au point qu’après eux, l’art américain ne sera plus tout à fait le même.

Le Flower Power selon trois artistes contemporain

Si le mouvement Flower Power a influencé toute une génération d’artistes à la fin des années 60, son esprit a depuis continué d’inspirer de nombreux créateurs et plasticiens. Parmi eux, le grand Takashi Murakami, Rebecca Louise Law et Kapwani Kiwanga. Portraits fleuris.

Rebecca Louise Law :  l’émotion d’une touche de peinture sur chaque pétale. 

Née en 1980, Rebecca Louise Law aurait sans aucun doute enthousiasmé la génération des flower children. Après avoir étudié la peinture à l’université de Newcastle, elle a délaissé ses pinceaux en 2003, « sans pour autant, dit-elle, avoir cessé de peindre. » Car ses pigments ont désormais été remplacés par des fleurs, et la toile par l’espace vide, parfois immense, dans lequel elle inscrit ses impressionnantes installations.

L’une de ses œuvres les plus marquantes, Community, a vu le jour au Toledo Museum of art, dans l’état américain de l’Ohio. Elle consistait en la suspension de plus d’une centaine de milliers de fleurs, certaines fraiches, d’autres séchées, cousues une à une à de longs fils de cuivre ruisselant des plafonds. Liberté est donnée au visiteur d’évoluer parmi cette luxuriance végétale, débauche sensuelle et délicate de couleurs, de textures et de parfums. La force de ses installations opère également en ce qu’elles s’inscrivent dans le temps qui passe. Ses tableaux vivants fanent, se décolorent, se dessèchent, et de cette fragilité naît l’émotion.

Cette relation très forte avec l’élément naturel, Rebecca dit l’entretenir depuis toujours. « Je me sens en paix et en sécurité dans la nature. Ses cycles en constante évolution me fascinent. Elle est une permanente célébration de la vie, et c’est ce que j’essaye de faire moi aussi : célébrer la vie. » Mais le bonheur que son travail lui procure n’en est pas moins soucieux. « Il est urgent que les gouvernements travaillent ensemble pour mettre fin à la cupidité industrielle et à la consommation forcenée, ou nous allons perdre notre magnifique monde naturel, confie-t-elle.

Nous devons ouvrir les yeux sur les problèmes sociaux, car si quelqu’un a du mal à vivre, il se peut qu’il ne se soucie pas de la terre. Il est vital de connaître son voisin et de l’aider si besoin est. Nous n’irons jamais de l’avant si nous n’avons aucune communication entre nous. »

Kapwani Kiwanga : l’Histoire humaine fane comme les fleurs

L’histoire mouvante, vulnérable, qui se fane vite et renaît, voilà ce qui intéresse Kapwani Kiwanga, une des jeunes artistes les plus célébrées du moment. Anthropologue de formation, cette franco-canadienne de 42 ans, née d’un père tanzanien, a raflé ces deux dernières années les plus prestigieux prix internationaux en art contemporain. Dans son œuvre la plus emblématique, Flowers of Africa, récompensée par le prix Marcel Duchamp 2020, son art hybride et novateur déploie un regard critique inattendu sur l’histoire des hommes.

La genèse de cette puissante installation trouve son inspiration dans le processus d’indépendance politique des pays africains. En universitaire rigoureuse, Kapwani mène avant tout un long travail de recherche documentaire. Elle s’intéresse en particulier aux très nombreuses reproductions photographiques des évènements liés au processus de décolonisation : sommets, congrès, discours et repas officiels… Mais au lieu de porter son attention sur l’histoire telle que nous sommes censés l’appréhender, elle préfère jeter son dévolu sur ce que l’on ne regarde pas : les décorations florales qui ornent discrètement ces évènements.

Sa démarche, particulièrement originale, fait coïncider l’histoire et la botanique : la recherche historique est doublée par celle, ethnobotanique, nécessaire à l’analyse de la composition florale de l’époque, et aux moyens dont disposera un fleuriste d’aujourd’hui pour la reconstituer le plus fidèlement possible. Flowers of Africa est une très poétique et fascinante réflexion sur l’Histoire. Non seulement elle élargit notre manière de voir celle-ci en y incluant d’autres éléments, végétaux en l’occurrence, mais elle nous suggère insensiblement que le passé n’a jamais la permanence qu’on veut bien lui donner, qu’il est vain de tenter d’écrire l’histoire dans le marbre. Les souvenirs et les monuments fanent tout autant que les fleurs.

Takashi Murakami ou l’insoutenable légèreté des fleurs

Crédits Getty Images

On ne présente plus l’artiste japonais Takashi Murakami, omniprésente figure de l’art contemporain. Sa prolixité est telle – quand bien même il dispose d’un atelier où des centaines d’assistants travaillent à la réalisation de ses œuvres – qu’il est difficile de ne pas passer à côté de son univers cartoonesque saturé de couleurs survitaminées.

Très vite, il adopte le motif foral qui, par sa planéité et la profusion de ses tons, mêle l’absence de perspective de la tradition picturale japonaise au divertissement frivole des mangas contemporains.

Mais derrière cette apparente superficialité se cache une aspiration plus profonde, à l’instar d’un autre artiste dont il revendique volontiers l’influence : Andy Warhol. En 1964, celui-ci exécute ses célèbres Flowers, sérigraphies kitsch travaillées par une dialectique de la nature et de l’artifice à l’ère de la reproduction mécanique. Les deux pièces de Murakami, Wahrol/Silver et Wahrol/Gold, leur font écho, rejoignant en cela les plus sombres préoccupations du célèbre Pop artiste.
On y perçoit la même critique ironique de la société de consommation. Mais aussi, à travers l’évocation de la fragilité de l’élément naturel, une conscience de l’impermanence des choses et de l’éphémère de nos existences. Comme si la gaieté assumée de ce thème végétal et de ces couleurs à foison devait nous renvoyer à l’inéluctabilité de notre fin prochaine.

Interview : Gerard Malanga, Warhol Superstar

Poète, danseur, réalisateur et photographe, l’incontournable « superstar » de la Factory Gerard Malanga a redéfini, aux côtés d’Andy Warhol (à qui il présenta les Velvet Underground), les contours du mouvement pop art, et d’une contre-culture new-yorkaise qui aujourd’hui encore fait école. Quelques jours après avoir été fait chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres, ZEWEED l’a rencontré à l’Hôtel Grand Amour.

ZEWEED : Cinq mots pour vous définir ?
Gerard Malanga : Innocence, curiosité, adaptation, spontanéité et instinctivité. Je fais entièrement confiance en mon instinct, pour le meilleur et pour le pire.

Trois endroits qui vous ont défini ?
Le Bronx où j’ai grandi, Staten Island où j’ai fait mes études, et Paris, ville dans laquelle je me suis rendu en une dizaine d’occasions. Cela dit, ça faisait longtemps que je n’étais pas venu, notamment à cause de la pandémie.

Ah oui, vous êtes un habitué ! Et que faites-vous quand vous êtes à Paris?
Comme je suis assez mélomane et connais quelques disquaires ici, j’y passe un certain temps et ne repars jamais les mains vides. Il y a aussi les puces de Saint-Ouen que j’apprécie et auxquelles je me rends à chacun de mes passages. J’y vais dimanche prochain, d’ailleurs. Les bouquinistes, sur les quais de la Seine, font aussi partie des incontournables de ma tournée parisienne, parce que, et c’est une demi-confession, je suis un collectionneur acharné de cartes postales.

Gérard Malanga en 1971. Crédits Jack Roberts

Vous êtes plutôt paradis céleste, paradis terrestre ou paradis artificiels ?
Paradis terrestre, définitivement. Ce serait assez présomptueux de dire “paradis céleste”, parce que je ne sais pas si je mérite d’y aller [il rit]. À New York, je ne me suis jamais vu refuser l’entrée d’un club, aussi sélect soit-il. Je rentrais sans avoir à lever les yeux au Studio 54. Mais, en ce qui concerne le Paradis, je crains que saint Pierre soit un physio nettement plus exigeant.

Ça ressemblerait à quoi, un paradis fait pour Gerard Malanga ?
À un endroit où tout est facile, où rien n’est une lutte. Quand on vit à New York depuis quatre-vingts ans, on ne peut que rêver de ça !

Vous êtes connu pour votre collaboration avec Warhol, mais êtes aussi un photographe accompli et reconnu. J’ai remarqué que vous ne faisiez quasiment que du noir et blanc. Il y a une raison à cela ?
Étrangement, quand je filme, je conçois les images en couleur. Quand je prends un appareil photo et me mets derrière l’objectif, je vois en noir et blanc. Pas littéralement, ce n’est pas un daltonisme en bichromie, mais j’ai du mal à me projeter dans une image autre que noire et blanche. Sur le figé, j’aime ce jeu entre deux couleurs et les milliers de nuances qu’elles offrent. En noir et blanc, on joue différemment sur la composition, sur le cadrage, et c’est un terrain de jeu sur lequel je suis beaucoup plus à l’aise. Peut-être par habitude, même si quand je me suis mis à la photographie sérieusement, en 1967-1968, la couleur existait ! Je ne suis pas si vieux [rires]. Quant aux portraits, le noir et blanc est plus fort car il permet de laisser une place à l’imagination, à l’interprétation, là où un cliché en couleur en laisse, à mon sens, beaucoup moins.

Les débuts de la sérigraphie décalée. Courtesy Gerard Malanga private collection

Vous exposez plusieurs de vos photos ici, à l’Hôtel Grand Amour. C’est quand même plus intimiste que la gigantesque salle d’exposition de la Factory…
Oui ! D’ailleurs, ici, il y a une photo des Velvet Underground prise à la Factory, en 1968. L’endroit où l’on exposait les photos était effectivement beaucoup plus grand. La différence, c’est qu’ici, ce sont mes photos alors qu’à la Factory, c’est moi qui étais sur les photos.
Et j’aime bien le Grand Amour, qui me rappelle, de par sa vibration artistique, le Chelsea Hotel de New York. Un grand hôtel un peu vétuste aux tarifs abordables qui a vu passer Jack Kerouac, William S. Burroughs, Charles Bukowski, Stanley Kubrick, Peter Fonda, Jimi Hendrix et Andy Warhol, évidemment.

C’est vous qui avez suggéré à Warhol de faire des sérigraphies en décalant légèrement chaque superposition de couleur pour créer une distorsion et rendre chaque série unique ?
Absolument. C’est une des contributions dont je suis assez fier et que l’on doit à mon approche photographique de la peinture. Cette idée, je l’ai empruntée à Cecil Beaton que j’avais rencontré à l’hôtel Bel-Air de Los Angeles, en 1963, alors qu’il élaborait les décors de My Fair Lady de George Cukor. Il m’a montré plusieurs de ses photos récentes avec ce principe de superposition et j’ai trouvé ça génial. J’ai gardé l’idée en tête et en ai parlé avec Andy, avec qui je travaillais de façon très proche, limite symbiotique. Andy avait déjà fait des sérigraphies en noir et blanc d’Elvis, en 1963 aussi, je crois. C’est comme ça que sont nées les Presley, Marilyn Monroe, Jackie Kennedy en couleur. 
Andy avait donné une de ces premières sérigraphies à Bob Dylan, qui était venu nous voir à la Factory. Il lui avait offert celle de Presley afin qu’il accepte que je le filme dans le cadre des screen tests. Dylan a accepté, s’est laissé filmer et est reparti avec le tableau. J’ai plus tard appris qu’il l’avait échangé le lendemain contre un canapé à son manager, Albert Grossman. Trente ans plus tard, la veuve d’Al Grossman l’a vendu chez Sotheby’s pour 400 000 dollars. Ce qui était une bonne affaire pour l’acheteur : aujourd’hui, ce tableau vaut plusieurs millions. Dylan s’est rattrapé par la suite mais, à l’époque, la peinture, c’était pas son truc.

Malanga, Dylan et Warhol à la Factory. Courtesy Gerard Malanga private collection

Vous avez publié plusieurs recueils de poèmes, dont le dernier est Odie Is Being Called Back & Other Poems. C’est une œuvre profonde et touchante dans laquelle vous consacrez une large partie aux chats de votre vie…
Je suis définitivement une personne à chat. Odie Is Being Called Back est, justement, une suite d’odes aux personnes que j’ai aimées ou admirées, mais aussi aux chats qui ont eu la grâce de partager mon existence, à ces sublimes créatures que j’ai aimées et admirées. Xena, Sasha, Zazie et enfin Odie ne m’ont pas qu’accompagné : ils m’ont aussi façonné. À New York, où la vie peut être difficile, profondément superficielle, où les hommes peuvent révéler ce qu’il y a de plus brutal, la présence de mes chats a été un élément d’équilibre, une sorte de garde-fou pour ne pas « take a walk on the wild side». Ils sont le négatif photo de la vie new-yorkaise : doux, élégants, fidèles et d’humeur constante. J’ai perdu Odie il y a un an. J’en ai adopté un autre, récemment, même si je me suis dit qu’à mon âge, ce ne serait pas raisonnable d’avoir une autre Odie*.

* Jeu de mots sur la sonorité « OD », « overdose » en anglais.

 

Propos recueillis par Alexis Lemoine
Gerard Malanga et Alexis Lemoine à l’hôtel Grand Amour. Crédit Bill Roberts
 

Odie is Being Called Back & Other Poems
Bottle of Smoke Press
188 pp
15 €
Disponible sur Amazon

Ben (1934-2024) « Le paradis pour moi, c’est le stop »

L’immense artiste Ben a choisi de nous quitter aujourd’hui mercredi 5 juin. En février dernier, ZEWEED l’avait rencontré pour parler art, égo et paradis. Nos pensées émues vont à sa famille et particulièrement sa fille Eva, qui avait facilité cet entretien de sa naturelle gentillesse et passion pour l’oeuvre de son père. 

ZEWEED : 5 mots pour vous définir ?
BEN :  La vérité, la vérité, la vérité, la vérité et …l’égo. Je recherche la vérité et je m’intéresse à l’ego. Dans toutes espèces humaines, je recherche la particule de l’égo. C’est exactement comme il y a 15 milliards d’années, quand le big bang a frappé la terre : il y a la vie qui est apparue, or,  toute vie qui cherche à survivre est égoïste. Donc l’ego, c’est-ce qu’il y a de plus commun, l’égo est dans tout ce qui est vivant : dans les plantes, oiseaux, poissons ou humains et surtout les artistes.  Les artistes sont les spécialistes de l’égo. 

Ben ®-Claude-Dussez

ZEWEED : Etes-vous Fluxus ?
BEN : Bien sûr que je suis Fluxus ; mais je ne suis pas le créateur de Fluxus. Fluxus est un mouvement, et, je suis un bon représentant de Fluxus en Europe et en France, et il y a Fluxus en Hollande avec Willem de Ridder. Il y a des Allemands avec Beuys. Fluxus, c’est une grande famille de gens qui sortent indirectement de George Maciunas et de Duchamp. Les membres de Fluxus étaient des extrémistes. Tout mouvement devient rapidement compliqué. Est-ce que c’est vrai pour Dada ; oui, Dada est devenu compliqué. Est-ce que c’est vrai pour tous les mouvements ? Oui. Les mouvements,  quand ils grossissent,  ont des bras. il y a même un bras russe de Fluxus ; il y a un bras tchèque de Fluxus qui marche avec la poste. Par exemple, Endré Tot qui habite la Hongrie, a fait partie de Fluxus. Mais, il y a l’esprit total de Fluxus, c’est post-Duchamp, post-Cage. Le tout est possible en musique, en art et en peinture. Bon, le dernier fluxus, le meilleur, le plus important, c’est BEN Vautier. Mais c’est devenu compliqué…

« Le paradis pour moi, c’est de pouvoir m’arrêter de faire des listes  » Ben

ZEWEED : Plutôt paradis spirituels ou artificiels ?
BEN : Artificiel… je n’ai jamais essayé l’artificiel ; je l’ai essayé par hasard. Je me suis aperçu que c’était moins fort que le naturel chez moi. Vous savez que l’autre jour, un type m’a dit tiens voilà :  tu prends 4 gouttes, 5 gouttes de CBD et puis ça va te changer.  Mais ça ne m’a rien changé du tout ; ça m’a tout simplement donné envie de dormir. Donc, cela n’a pas marché avec moi ; sans doute, je suis né avec et, je suis tombé dedans, comme Obélix, dans une marmite de drogue ; sans doute. Je suis né avec du “haschich ”dans la tête.

ZEWEED : Le paradis, pour vous, c’est quoi ?
BEN :  Le paradis pour moi, c’est de pouvoir m’arrêter de faire des listes. Le paradis, pour moi, c’est le stop. Dans cet entre-temps, je verrais des femmes nuent qui me sourient, et me disent : ” Oh Ben tu nous as séduit ; tu es le plus beau, tu es gentil, tu es intelligent, tu es le créateur avant tout, c’est toi qui es le meilleur. Buren ne t’arrive pas à la cheville, vraiment, tu es mieux que Picasso, tu es mieux que Duchamp, t’es mieux que tout le monde ».

 

Spécial Cannes & Fête des mères : Mother! de Daren Aronofsky

Alors que la fête des mères approche et que le 77ème  festival de Cannes s’achève après-demain,  ZEWEED revient sur le délirant et luciférien Mother! de Daren Aronofsky. 

Dès le titre, mother!, septième long-métrage de Darren Aronofsky (Requiem for a dream, Black Swan) laisse présager l’importance des signes. Pas de majuscule au début et un signe de ponctuation : les débuts et fins ne sont pas toujours ce qu’on attend. C’est bien de commencement et d’achèvement qu’il s’agit dans ce huis-clos confinant dans une belle maison perdue en campagne le couple a priori irrésistible que forment Jennifer Lawrence et Javier Bardem. De ses mains aimantes et juvéniles, elle a rebâti pièce par pièce, recoin par recoin le foyer familial qu’un incendie lui a arraché. Aucun d’eux n’a de nom, à l’instar des autres personnages qui viennent envahir peu à peu ce nid d’amour encerclé par une forêt tout aussi anonyme. D’entrée de jeu, nous sommes sans repères, et un peu inquiets, comme les premiers mots de la protagoniste. Apeurée de se trouver seul dans son lit au réveil, elle appelle sans conviction son homme : Baby? A l’image d’une bonne partie des plans du film collent à son buste et tournoient avec lui dans la maison, nous allons accompagner cette femme, qui dit à un moment essayer de construire le paradis, dans l’incompréhension.

Sortant comme par magie des bois épais, un homme, disant être médecin, fait irruption. Méprenant la demeure pour un gîte, il y entre, y fume, y boit, y vomit, et accapare l’attention de l’écrivain en manque de reconnaissance que campe Javier Bardem. Ce dernier révèle au docteur le secret de son inspiration : un mystique cristal, trouvé dans les cendres de sa maison d’enfance. Bon Hollywoodien qu’il est, le réalisateur nous tient la main : son film, c’est une histoire de symboles. Pour mieux perturber le calme que la maîtresse de maison peinera tout le film durant à établir, la femme du docteur fait son entrée. Sulfureuse, elle serpente dans la maison, s’aventure et brise par accident le cristal défendu. Suivent ses deux fils qui, à peine arrivés, se battent jusqu’à la mort, à la mode de Cain et Abel. Voilà pour la genèse du film.

Du sang, mother! en prodiguera autant que le Premier Testament.
Spoiler alerte: plein de gens aux allures de zombies meurent, et ça gicle dans tous les sens, Aronofksy ne se refusant pas le potentiel agitateur d’un bon vieux film d’horreur. Quel rôle attribuer à la protagoniste dans cette allégorie diabolique ? Sa condition de mère au foyer paraît inéluctable au point qu’elle entend battre son coeur dans les murs de la maison : elle est la mère-foyer. Elle peint, elle récure, elle fait le manger, tout ça pour que son mari puisse faire son art.
En panne d’inspiration, il lui fait un gosse à la place, et surprise et ça fait bander sa plume. Alors que le ventre de l’une grossit et que le texte de l’autre attire nombre d’admirateurs s’avérant des fanatiques vandales, les dialogues affublent les deux personnages de qualificatifs équivoques. Ceux qu’on peut désormais appeler « l’artiste » face à sa déesse vont se disputer le bébé. L’artiste veut montrer le fruit de sa semence divine, de sa pénétration de l’Inspiration à la foule en délire d’adoration-défonçage de maison, la déesse veut l’en protéger. Je ne voudrais pas gâcher la suite, mais disons qu’avec ce père aussi abstrait et adulé que l’idée de Dieu et cette mère aussi réelle et persécutée que Santa Maria, leur enfant est promis à un avenir… Aussi brûlant, violent et angoissant que celui de l’humanité et de la planète qui, envers et contre tout, l’abrite.

Aux quatre coins de l’écran comme aux quatre coins du globe, la tension et la chaleur monte à mesure que passe le temps. User de symboles permet d’aller plus vite, de se débarrasser des démonstrations et descriptions laborieuses (comme celles des climatologues qui peinent à se faire entendre). Dans l’accéléré d’histoire de l’humanité qu’est mother!, tout finit en flammes, tout est sacrifié. Tout, sauf le Poète, figure totalisante de la création. Qu’elle soit divine ou artistique, cette création ne peut exister sans la mère Nature, qui nourrit autant qu’elle inspire, inlassablement, du début à la fin, et dans un éternel recommencement. Le créateur est sauvé de l’apocalypse qu’ont amenée les pulsions de ses disciples.

 

On pourrait croire que la métaphore biblique est filée jusqu’au bout, car dans ici aussi, c’est l’amour qui sauve. L’amour infini, l’amour pénitence, l’amour sans retour de nos mamans et du Christ. Mais, Dieu merci, ce film n’est pas évangéliste. Là où la Bible sélectionne ceux qui échappent à l’apocalypse en les menant vers d’autres cieux, à la manière des transhumanistes de la Silicon Valley en passe de devenir des agences de voyage vers Mars, Aronofsky et sa chère mother! ancrent cet amour résilient, moteur de l’espoir de vie, en la mère-foyer.

Avec le dernier cri déchirant de cette dernière, le film se clôt pour nous rappeler la souffrance que nous, humains, lui avons causé et lui causerons encore.
Précieux joyau pour les amateurs de symbolisme, mother! dépasse de loin la douteuse catégorie « thriller psychologique d’horreur » où on le loge trop souvent. Hommage funèbre et furieux à une Terre Mère qui se meure pour nous permettre d’être, sinon des animaux, des poètes, le film d’Aronofsky est, comme les plus belles déclarations d’amour, une longue et délicieuse douleur.

Jaïs Elalouf : « Le CBD va dans le sens d’un bien-être général »

Alors que son exposition célébrant les 80 ans de la découverte du LSD  fait un carton et joue les prolongations, le musicien, performer et premier collectionneur français d’art psychédélique Jaïs Elalouf s’est ouvert pour ZEWEED sur une autre de ses passion pour une molécule en trois lettres : le CBD.  Rencontre au sommet.

Jaïs Elalouf est un touche-à-tout hors pair, un passionné tous azimuts. Après avoir officié durant huit ans aux platines du Festival de Cannes, son amour pour la musique et le cinéma l’amène à concevoir des concerts immersifs où se mêlent musique et montages vidéo. Ce qui lui permet non seulement de continuer d’enflammer les dancefloor, mais aussi de coiffer la casquette de réalisateur pour les besoins des films qui accompagnent ses performances.

DJ Oof

Le voilà donc pionnier du DJVing (un terme de son cru associant disc-jockey et vidéo-jockey). Sous le pseudo de Dj Oof, il présente plus de 500 spectacles dans une quarantaine de pays, s’érigeant en digne héritier électro des fameux lights shows psyché du San Francisco des 60’s et 70’.

Oof « Metaphysique » feat Mike Ladd.

Une comparaison qui est loin de lui déplaire : « J’ai grandi avec la musique des années 80, jusqu’à ce que je tombe un jour sur un album des Pink Floyd, Dark side of the Moon, confie-t-il. Ça a été le point de départ de ma passion pour cette époque. Non seulement je trouvais la musique bien plus créative que celle de ma génération, mais en plus, il y a eu la rencontre avec l’univers spirituel et artistique qui l’entouraient : une révélation ! Je n’ai plus décroché depuis… »

Nativity A.K.A. World without end, Mati Klarwein, 1961

Jaïs produira une quinzaine de mixtapes éclectiques, l’album Cinémix (Universal Music) et plusieurs autres disques sous divers alias : OOF ou Lunivers, avec les single house-pop « All of us is One » – dont il a lui-même créé la pochette – et « Happy Route » (playlist Radio Nova).

LSD et THC vs CBD

Jaïs Elalouf est également le connaisseur et le promoteur le plus pointu de l’art psychédélique en France. Depuis plus de 30 ans, il récolte au gré de ses voyages tout ce qui a trait au sujet : affiches originales, tableaux, estampes, pochettes de vinyles, objets de toutes sortes, planches de dessins des années 60, qu’il accumule chez lui et a longtemps exposé dans une galerie éphémère située aux abords de la Cité des sciences de la Villette. Il y organisait de nombreux évènements et ne se faisait pas prier pour improviser une visite guidée aux visiteurs, avant de leur proposer une infusion de sa toute nouvelle marotte : le CBD. « Je m’y intéresse depuis un peu plus de deux ans, confie-t-il. Cela a été une vraie découverte pour moi. Je suis quelqu’un de sociable, je sors beaucoup dans des concerts, des vernissages, des fêtes de toutes sortes, et ce que je n’aime pas avec le cannabis et l’alcool, c’est que lorsque tu en prends, tu n’es plus sur la même longueur d’onde que ceux qui n’en ont pas pris. »

Oeil psyché, Pyon, 2016, France, 100 x 69 cm, Stylo bic sur papier et feutre

Jaïs est à ce point convaincu des vertus du CBD qu’il ponctue désormais ses multiples activités par une bonne cigarette d’Orange Bud, aux effets indisociablement associées à son dernier titre, Métaphysique (une composition planante parue fin 2021 qui invite à la méditation, fusionnant trip hop indiens et rythmique jazz), et aux trois remarquables morceaux de son prochain EP dont la sortie est prévue pour le printemps. « C’est une musique psyché plus électro, plus progressive. Son titre : We are that force ! Bien sûr, j’avais mon Orange Bud en studio, durant l’enregistrement, poursuit-il. J’avais l’esprit clair pour travailler le mieux possible, et en même temps un petit effet relaxant très agréable qui convient parfaitement à l’esprit de ma musique ! »

Virgin Waters , Petagno, 1971, Etats Unis, 58,5 x 89 cm, Poster

Jaïs reconnaît par ailleurs que les vertus naturelles du cannabidiol s’accordent on ne peut mieux à sa conception du monde. « J’ai toujours ressenti un lien très fort avec la nature. Je crois que nous sommes un élément, aussi petit soit-il, d’un grand tout cosmique, et qu’il faut respecter notre corps, tout comme il faut respecter la planète dans laquelle on vit. Or le CBD, pour moi, cela va dans le sens d’un bien-être général, d’une santé globale. »

« Définitivement converti au CBD »

Jaïs travaille également sur un documentaire. Il a déjà couché sur pellicule une dizaine d’interviews d’hommes politiques, d’artistes et autres experts en leur posant chacun la même question : « quel est selon vous la solution pour changer le monde ?
« L’univers psyché, pour moi, c’est aussi cela. Avoir conscience du monde dans lequel nous vivons, se sentir concerné par ce qui nous entoure, le respecter comme s’il s’agissait de nous-mêmes, réaliser que le simple fait de détruire un arbre à des conséquences infinies sur les animaux qui l’entourent, sur l’écosystème tout entier. »

Pollux , Linda Brexer, 1969, Etats Unis, 61 x 91 cm – Poster

Mais les projets de cet infatigable innovateur ne s’arrêtent pas là. Il vient de lancer « Lucydélic » un magazine en ligne dédié à la « pop culture psychédélique et à l’éveil d’esprit ».
Bien entendu, il y sera aussi question de cannabidiol. « Ce qui m’a définitivement converti au CBD, conclut-il, d’avoir été un témoin direct de ses effets inespérés contre certaines pathologies. J’ai un ami proche qui souffrait de l’arthrite, et ça a changé sa vie. Il m’a confié que sur une échelle de 1 à 10 de la douleur, il était passé de 10 à 2 ! Et puis, ma colocataire un peu dépressive s’y est mise elle aussi. Cela a eu sur elle un impact extraordinaire, et sans les effets secondaires des antidépresseurs et autres anxiolytiques… Quant à moi, qui suis un couche-tard, je ne me suis jamais aussi bien endormi que depuis que j’en consomme régulièrement ! »

(Interview réalisée le 5/4/23 et actualisée le 3/12/23)

Plus d’infos sur la fabuleuse exposition en cliquant sur l’affiche de l’expo :

 

 

NFT : l’Art cochon pour la planète.

Enflammant les enchères, le développement du crypto-art, aussi connu sous l’acronyme NFT,  menace surtout de fumer l’environnement.

Au mois de mai dernier, pour l’équivalent d’une dizaine de SMIC  (14 820 € ), était adjugé  Io Sono, sculpture monumentale de Salvotore Garau. Le hic, c’est qu’elle est invisible et littéralement inexistante. Son concepteur est depuis menacé de poursuites judiciaires, l’un de ses brillants confrères, le Floridien Max Miller, accusant le plasticien toscan de plagiat. On se surprend à regretter Piero Manzoni qui vendait dans les années 60 de vrais étrons dans ses fameuses boîtes de Merda d’Artiste.

Réjouissons-nous tout de même ! Car ce délire post-Duchamp période urinoir est loin d’être la pire des menaces que font planer sur nos têtes les artistes du premier millénaire après Jack Lang.

2,5 millions le tweet

Car si les créatifs du moment réinvestissent l’invisible, un siècle après Klee, ils tendent aussi à dématérialiser l’art et son commerce. L’Internet devient un medium artistique. Il y a quelques semaines, Jack Orsay, patron de Twitter, a cédé son premier « gazouillis » pour 2,5 millions de dollars.

Plus impressionnant : Mike Winkelmann, alias Beeper, a vendu chez Christie’s un collage numérique de 5 000 images pour 69 M$ ! Dans les deux cas, les acquéreurs n’ont pas ramené les « œuvres » chez eux. Et pour cause : les œuvres de crypto-art n’ont rien de réel. Elles sont numérisées dans la blockchain, sorte de vaste registre de comptabilité numérique.

Everydays : the first 5000 days. Suprême NFT

Jetons non fongibles 

Les heureux acheteurs se voient attribuer des jetons électroniques aux caractéristiques uniques. Cette numérisation d’une œuvre (ou d’un actif) et de son contrat d’achat est ce que l’on appelle, en jargon, la « tokénisation ». Reversés à l’acheteur, les « jetons non fongibles » (Non Fungible Token ou NTF) les mène directement au premier tweet de l’histoire et à Everydays : the first 5000 days, leur garantit l’unicité, la traçabilité, l’inviolabilité des œuvres. Les NTF font aussi office de certificat de propriété. Détail : n’importe quel internaute peut voir ou copier ces œuvres numériques. Leurs « propriétaires » disposent juste du droit de vendre, si le cœur lui en dit, les NTF.

Dans l’absolu, cette nouvelle déclinaison de l’art numérique devrait réjouir les partisans de la sobriété, de la réduction de la consommation de ressources naturelles, de la baisse de la demande en voyage. Une fois créées, les œuvres ne bougent pas et leur transfert de propriété virtuelle se fait exclusivement en ligne. Bref, les écolos devraient se féliciter de voir enfler l’art de l’Internet. Qu’ils n’en fassent rien.

Stockés sur la blockchain, NTF et œuvres de crypto-art ont les mêmes biais écologiques que les Bitcoin, Ethereum et autre Dogecoin : ils sont terriblement énergivores. La « tokenisation » d’une œuvre numérique simple, comme Fish Store, de Stijn Orlans, a consommé 323 kWh d’électricité, a calculé Memo Akten, animateur du site spécialisé cryptoart.wtf (aujourd’hui hors ligne). Autant qu’une famille moyenne européenne en un mois !

L’original de cette œuvre de l’artiste belge Stijn Orlans s’est vendu 2.900 euros.

L’art au KWh

C’est Joanie Lemercier qui, le premier, a tiré le signal d’alarme. Dans un long message sur son site, l’artiste français indique que la création de 6 NTF pour 6 de ses œuvres a englouti 8 754 kWh d’électricité. En 10 minutes, le crypto-art avait consommé autant d’électricité que tout son atelier en deux ans. Pour le climat, cela équivaut à l’émission de 5 tonnes de gaz carbonique, soit l’équivalent de la consommation d’un ménage américain moyen pendant deux mois.
Conséquence : Joanie Lemercier cesse désormais de « tokéniser » ses œuvres en attendant que les plateformes d’échanges de crypto-monnaies réduisent leur empreinte carbone. De leur côté, les galeristes de branchés et les commissaires-priseurs continuent de jouer à fond la carte des NTF . La planète attendra. Pas le marché.