Deux ans après avoir dépénalisé le cannabis, la Thaïlande resserre les boulons. Pourtant, à Bangkok comme sur les plages, la fumée flotte toujours. Reportage dans un pays où le business oscille entre euphorie touristique et menace de retour à la prohibition.
Par Yves de Roquemaurel
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Bangkok, été 2022. À Sathorn, quartier bien connu de ceux qui aiment l’agitation nocturne de la capitale thaïlandaise, les odeurs de pad thaï et de brochettes grillées se mélangent soudain à un parfum plus entêtant : celui de joints roulés à même les tables en bambou des guesthouses. « Le 9 juin, la weed est devenue légale et, le lendemain, c’était comme si Noël, Songkran [Nouvel An bouddhique, NDLR] et la Coupe du monde tombaient le même jour », raconte Rick, backpacker australien, entre deux gorgées de bière tiède. Du nord au sud, des échoppes de rue jusqu’aux hôtels cinq étoiles, la marijuana envahit la Thaïlande. Plus de 18 000 points de vente ouvrent en deux ans, des weed trucks bariolés aux spas THC, en passant par les pizzas à la ganja et les cocktails infusés servis dans des noix de coco.
Ce boom arrive à point nommé. Après deux ans de Covid, la Thaïlande vit un désert touristique : hôtels fermés, plages désertées, guides reconvertis en livreurs de nouilles. « Tout à coup, le cannabis nous a ramené la foule, des jeunes, des routards, même des familles curieuses », raconte Nit, patron d’un bar à Chiang Mai, qui a troqué son menu de smoothies pour une carte « green ». Résultat : en 2024, l’industrie pèse plus d’un milliard d’euros, avec des projections à 1,2 milliard l’année suivante. Mais, derrière l’euphorie, une réalité : cette manne repose surtout sur les touristes. « Les Thaïs ? À peine 350 000 fument régulièrement, sur une population adulte de 50 millions », note Kitty Chopaka, militante et créatrice de Elevated Estate, un incubateur de start-up pour le cannabis. Autrement dit, l’eldorado a été conçu pour les voyageurs en short et sac à dos, pas pour les habitants du pays.
Quand le gouvernement freine
L’idylle verte a été de courte durée. Trois ans plus tard, le gouvernement annonce une réforme restrictive : certificat médical obligatoire, publicité interdite, fermes limitées à 79 structures agréées sur tout le territoire. Les petits cultivateurs, qui avaient tout misé sur l’or vert, voient leur avenir s’effondrer. « On avait investi nos économies dans une petite ferme familiale avec mes cousins. Maintenant, on risque trois ans de prison, si on continue », témoigne Somchai, cultivateur du nord, joint nonchalamment posé derrière l’oreille et regard inquiet tourné vers ses serres.
Kitty Chopaka, qui a conseillé le ministère de la Santé thaïlandais à l’époque de la légalisation, hausse les épaules : « On a fait croire aux gens qu’ils pouvaient participer à une nouvelle économie. Et puis, d’un coup, seuls les gros acteurs survivent, ceux qui peuvent payer les licences et corrompre les fonctionnaires. Résultat, la contrebande explose, la main-d’œuvre vient illégalement de Chine ou du Vietnam, et les mafias s’installent. » Les chiffres donnent raison à Kitty : entre octobre 2024 et mars 2025, plus de 800 trafiquants sont arrêtés pour exportation vers la Grande-Bretagne et neuf tonnes sont saisies par les douanes. Les pays fournisseurs, de la Russie à Israël, apportent aussi engrais et lampes. Ironie suprême : la loi censée protéger la jeunesse, relance les réseaux clandestins avec, à la clé, corruption, travail forcé et circuits parallèles plus difficiles à contrôler.
Bangkok sous fumée
Sur le terrain, pourtant, difficile de voir une différence. À Sukhumvit, quartier bangkokien de l’est, les dispensaires s’adaptent avec une créativité sans bornes. « Ici, on a un médecin en permanence. Tu payes 500 bahts, il signe l’ordonnance et tu peux repartir avec ton sachet », glisse Ananda, gérante de Kush House. À l’étage, lounge climatisé, playlists « lo-fi », smoothies au chanvre et fauteuils design. « C’est presque médicinal, mais tu repars high, crois-moi », rigole Maxime, étudiant français croisé en sortie de boutique, les yeux bien rouges.
Dans le quartier Khao San Road, connu pour ses maisons d’hôte et ses hôtels à petits prix, la débrouille prime. Les touristes revendent à d’autres touristes, créant un marché parallèle aussi improvisé que florissant. La police ? Floue. La possession reste légale, mais fumer dans un lieu public peut être sanctionné pour « nuisance ». En VO, une amende de 25 000 bahts (650 euros)… sauf si le policier accepte une négociation immédiate. « Tu files 5 000 bahts [130 euros] et tout s’arrange, c’est un classique », lâche Priya, étudiante thaïlandaise qui connaît trop bien la réputation des forces de l’ordre. Bangkok ne change pas : l’odeur du système D et celle de l’herbe se mélangent à presque chaque carrefour. Entre les tuk-tuks pétaradants, les vendeurs de brochettes et les néons criards, les effluves de weed sont désormais une composante à part entière du paysage urbain.
Le rêve et le cauchemar des plages
Sur les plages du sud, l’ambiance reste la même : bars en bois aux planchers disjoints, hamacs accrochés aux cocotiers, cocktails fruités servis dans des noix de coco. « Je venais déjà pour la plongée ; maintenant, je viens aussi pour fumer sans stress. T’imagines, une plongée le matin, un joint l’après-midi : c’est le paradis », explique Amira, backpackeuse israélienne croisée à Koh Phangan. Mais les autorités locales s’agacent face aux accidents de scooter en hausse, aux jeunes trop défoncés pour retrouver leur bungalow et à l’image brouillée d’un tourisme que le gouvernement voulait haut de gamme. « On voulait attirer le spa de luxe, on a eu la full moon party version ganja », ironise un hôtelier de Phuket.
Quant aux chiffres de la santé, ils inquiètent : 63 000 personnes traitées en 2023 pour des problèmes liés au cannabis, contre 3 000 l’année précédente. « Les jeunes ont eu un accès trop facile, sans aucun filtre », admet un médecin de Chiang Mai, dépassé par l’afflux de patients adolescents. En arrière-plan, un autre danger : l’exploitation des travailleurs étrangers, payés au noir pour cultiver, parfois logés dans des cabanes insalubres au milieu des plantations. Derrière la carte postale, le revers est moins photogénique.
Un avenir en suspens
La crise politique n’arrange rien. En août 2025, la Première ministre Paetongtarn Shinawatra est destituée pour sa faiblesse supposée face au Cambodge. Résultat : pas de gouvernement stable pour appliquer réellement la loi, pas de stratégie claire. Dans ce flou, les magasins continuent de vendre et les touristes continuent d’acheter. « Tout le monde attend de voir mais personne n’a intérêt à tuer la poule aux œufs d’or », note un patron de bar, dans le quartier bangkokien animé de Patpong, qui a déjà vu passer plusieurs réformes sans effet concret.
Pour Kitty Chopaka, le risque est clair : « Si l’on reclassifie le cannabis comme stupéfiant, on revient vingt ans en arrière, avec prisons pleines et corruption à tous les niveaux. Mais si l’on ne fait rien, on laisse prospérer les mafias et les trafics parallèles. » Dans un café de Sukhumvit, Tom, touriste britannique de trente ans, tranche à sa façon : « Ce pays est trop cool pour se passer de weed. Les lois passent, les joints restent. » À Bangkok, la fumée reste vaporeuse, comme la politique. La Thaïlande continue d’osciller entre eldorado touristique et interdiction annoncée, suspendue à une décision qui, pour l’instant, ne vient jamais.
