Une étude japonaise bouscule le vieux cliché du cannabis « porte d’entrée » vers l’héroïne ou la cocaïne. Pour ses auteurs, c’est la prohibition et la proximité des dealers qui font basculer. Témoignage cru d’un écrivain passé par toutes les substances.
Par Simon Liberati
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Une revue scientifique japonaise Neuropsychopharmacology Reports (rédacteur Yuji Masataka) fait état, dans son numéro de septembre 2025, d’une étude selon laquelle la consommation de cannabis ne mènerait pas les usagers vers les drogues dures (cocaïne, héroïne, métamphétamines, fentanyl et autres). D’après ce rapport commandé par le ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales, le contexte — prohibition et proximité des points de vente — serait davantage en cause que la drogue elle-même. Rien de révolutionnaire, mais l’intérêt de cette étude réside dans le fait que le Japon est l’un des pays les plus répressifs en matière de stupéfiants.
Dans mon cas, comme pour les 3 900 Japonais consultés, c’est vrai. Ancien consommateur de drogues dures, je n’ai jamais considéré que l’herbe m’avait facilité l’accès. Je ne suis pas très fumeur. J’ai consommé épisodiquement à Amsterdam dans les années 1980, dans un cadre bourgeois, un peu d’herbe pour aller au Rijksmuseum contempler des tableaux que je n’aimais pas sobre. Sans marijuana, La Noce juive ou La Ronde de nuit me seraient restés impénétrables. Je n’aimais que le dessin italien de la Renaissance et l’aspect physique des personnages de Rembrandt me gênait. La Suzanne au bain du Louvre, inspirée de sa servante, me semblait une femme laide et mal construite.
« L’alcool a toujours joué ce rôle de tremplin vers les drogues dures, bien plus que la marijuana. »
Grâce à l’herbe achetée pour quelques florins au coffee shop du coin, j’ai pu rester longtemps devant La Noce juive et comprendre sa profondeur immémoriale. En modifiant ma perception, j’ai accédé à une beauté inconnue, par une charité visuelle, un peu comme Swann avec Odette de Crécy. La marijuana, utilisée à doses homéopathiques, m’a donc servi à transformer ma perception d’un tableau de chevalet, très différent d’un paysage ou d’une jeune fille. Une fois ce verrou tombé, je n’y ai plus eu recours. Ma passion fixe était l’alcool, qui a toujours joué ce rôle de tremplin vers les drogues dures. Trois verres et j’appelle le dealer.
Économie de mouvements
L’héroïne, rencontrée très tôt dans des conditions romantiques, est un passe-temps placide, presque morne, qui aide à vivre des situations triviales ou impossibles, les rendant semblables à l’instant qui précède l’endormissement. Je n’aurais pas eu la force d’aller au musée après un shoot : le musée du junkie, c’est la vie – les godasses contemplées des heures, les baisers à des inconnus comme à des âmes retrouvées au paradis. J’ai connu cela au début des années 1980. C’était cool, l’héroïne, mais pas très culturel. Ou alors cette culture à la Paul Morrissey que je préfère vivre que voir filmée. Le junkie est un réaliste qui connaît ses limites et regarde le monde avec l’œil d’un flic ou d’un expert. Il économise ses mouvements, ce qui l’amène à vivre assez longtemps sans que sa vie ne présente grand intérêt. J’en ai repris vers 55 ans, déjà écrivain : j’ai trouvé cela ennuyeux, un peu sec, comme de tailler une pipe.
Si l’héroïne m’a aidé à aimer, la cocaïne m’a aidé à écrire, du moins au début. Hors la pluie qui la transforme en pâte à modeler, son principal inconvénient, passé une certaine dose, est de rendre incontinent et fou. Porté à l’excentricité, aux croyances « spirituelles », aux pratiques sadomasochistes ou à toute manifestation d’individualisme (comme pisser dans les taxis), on devient blindé, inaccessible à la critique. En zone rurale, pavillon isolé, il devient difficile de revenir à la vie normale, même pour racheter de l’alcool. La seule manière d’éviter de perdre tout à fait son temps est de se forcer à redescendre. Dans ce cas, le cannabis peut apaiser. C’est en ce sens que les drogues dures mènent aux drogues douces, et non l’inverse.
L’étude japonaise selon laquelle le cannabis ne mène pas aux drogues dures
Publiée dans la revue Neuropsychopharmacology Reports, et relayée par le National Institute of Médicine, site officiel du ministère de la santé américain, cette enquête – décrite comme « l’une des plus vastes et importantes études menées à ce jour sur des consommateurs de cannabis dans la population japonaise » a révélé que près de la moitié des répondants ayant consommé du cannabis « n’ont pas ensuite consommé d’autres substances ».
« L’usage du cannabis au Japon suit typiquement celui de l’alcool et du tabac, et mène rarement à d’autres consommations », conclut le rapport, soutenu par l’Association clinique japonaise des cannabinoïdes et le ministère japonais de la Santé, du Travail et des Affaires sociales. « Ces résultats remettent en question l’hypothèse de la drogue passerelle. »
Si l’étude reconnaît que le cannabis « est souvent étiqueté comme une ‘drogue passerelle’ », elle souligne que « les preuves causales solides d’une progression vers d’autres substances sont limitées ».
En ce qui concerne le passage aux drogues dures, les chercheurs penchent d’avantage vers la théorie dite de la « vulnérabilité commune », selon laquelle « l’ordre et la relation observés entre les substances résultent non pas du fait qu’une drogue mène directement à une autre, mais de facteurs sous-jacents communs – comme des influences génétiques, psychologiques ou sociales – qui prédisposent certains individus à la polyconsommation”
