Avant le son, il y a l’image. Alors que sors son album live* fait l’unanimité, Keziah Jones dévoile l’envers de son processus créatif au travers de polaroïds, croquis et textes extraits de son journal intime. Destinés à rester confidentiels, les carnets de l’inventeur du blufunk se font corpus publique à la Galerie de la Clé. Loin des strass et de la pose, l’inventeur du bluefunk y livre une œuvre parallèle, intime et instinctive, où chaque image fonctionne comme un point de départ.
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Zeweed : Trois mots pour te décrire.
Keziah Jones : Paradoxal, idéaliste et fonctionnel. Fonctionnel au sens où j’ai besoin que les choses servent réellement à quelque chose, qu’elles m’aident à avancer. Je n’aime pas le superflu, le gratuit.
Zeweed : Ton péché capital ?
Keziah Jones : Le malentendu. Tromper, ou pire : créer volontairement de la confusion. La communication et la compréhension sont à la base de tout. Être clair, honnête, ne pas manipuler le sens des mots, c’est fondamental. Les autres péchés sont évidents moralement. Le malentendu, lui, est sournois. Il ronge sans bruit.
Zeweed : Ton paradis artificiel préféré ?
Keziah Jones : J’ai essayé le LSD une seule fois, à New York. Une expérience forte. Mais s’il ne doit en rester qu’un, ce serait la weed. La ganja permet de rester actif, créatif, de réfléchir, de créer sans être coupé de la réalité. En fait, ça l’augmente de façon très agréable. C’est un amplificateur de bonnes vibrations, pas une fuite, alors que d’autres substances, comme l’alcool, déconnectent de la réalité.
Zeweed : À quoi ressemblerait le paradis, pour toi ?
Keziah Jones : Être entouré des gens que j’aime, y compris ceux qui ne sont plus là. Pouvoir les retrouver, passer du temps avec eux, dans un cadre simple, paisible. Pas un paradis mythologique, mais une continuité apaisée de la vie.
Zeweed : Qui ramènerais-tu du paradis ?
Keziah Jones : Jimi Hendrix, sans hésiter. Mort à 27 ans, comme tant d’autres. À 27 ans, on commence à peine à se comprendre. J’aurais aimé voir comment il aurait évolué. Et au fond, j’aimerais ramener tout le Club des 27 : Hendrix, Basquiat, Janis Joplin, Jim Morrison… Ils sont partis trop tôt.
Zeweed : L’enfer sur Terre, pour toi ?
Keziah Jones : Toujours le malentendu. L’incompréhension entre les êtres humains. J’ai grandi en Angleterre, dans une culture du non-dit, de l’ironie, du sarcasme. On peut être violent sans jamais être explicite. J’ai quitté le Royaume-Uni en partie pour ça. J’ai besoin de communication directe. Dire ce qu’on pense, penser ce qu’on dit. La culture nigériane, elle, est très métaphorique, très poétique. Moi, j’ai besoin de clarté.
“Dans mon processus créatif, l’image précède tout”
Zeweed : Il y a 30 ans, tu inventais le bluefunk et mettais l’industrie musicale en émoi, car tu ne rentrais dans aucune catégorie. Aujourd’hui, si tu es casé, les cases, elles, semblent avoir sauté…
Keziah Jones : L’industrie a complètement changé. Pour les musiciens noirs qui ne correspondent pas aux attentes traditionnelles, c’est aujourd’hui beaucoup plus simple. Les genres se sont mélangés, la musique africaine est devenue plus visible, notamment celle du Nigeria. À mes débuts, on connaissait surtout Fela, Femi Kuti ou Manu Dibango. La nouvelle génération propose une musique plus urbaine, moins centrée sur les textes, mais essentielle pour la visibilité de l’Afrique. Internet a fait tomber les barrières et affaibli le pouvoir de l’industrie à définir les catégories. Les cases existent moins, même si les luttes, elles, ont peu changé.
Zeweed : Ta musique est souvent politique. La musique peut-elle encore être un vecteur de transformation ?
Keziah Jones : J’ai posé cette question à Fela Kuti un an avant sa mort. Sa réponse était simple : tout dépend de l’intention. Ce n’est pas le style musical qui compte, mais l’esprit derrière la musique. Si l’intention est de faire évoluer les consciences, alors la musique peut avoir un impact politique, quel que soit le genre. Aujourd’hui, le message est plus dur à faire passer. Et quand il passe, il finit souvent récupéré pour être systématisé. La société de la polarisation…
“ Peu importe la qualité de la photo, l’enjeu est de saisir l’instant et de laisser une trace.”
Zeweed : En tant que musicien, comment approches-tu la photo, cet art de l’instantané ?
Keziah Jones : Pour moi, la photo, et en l’occurrence les Polaroids, étaient avant tout un outil fonctionnel. J’avais besoin de tout capturer, de tout noter… C’était presque obsessionnel. Le Polaroid fige l’action sans réflexion, sans délai. Peu importe la qualité de la photo, l’enjeu est de saisir l’instant et de laisser une trace.
Zeweed : Quand tu composes, tu pars d’une idée, d’un son, d’un texte ou d’une image ?
Keziah Jones : Dans mon processus créatif, l’image précède tout. Ensuite seulement viennent la musique et les textes. Une image peut à elle seule définir l’ambiance et la texture sonore d’un titre, d’un album.
Zeweed : Pourquoi partager aujourd’hui ces carnets, patchwork de polaroïds, de dessins et de textes ?
Keziah Jones : Ces carnets n’étaient destinés à personne. Un ami artiste y a vu une force visuelle et m’a poussé à les regarder autrement. Pour moi, cette période est terminée. Les partager, c’est tracer une ligne, fermer un cycle. Je me sens plus libre, moins obsédé par la nécessité de tout documenter.
Galerie de la Clé
23 rue Michel le Comte
75003 Paris
*Alive and Kicking
Because music
