On croyait les boomers addicts au Sudoku, ils préfèrent finalement la sativa. Aux États-Unis, les plus de 65 ans font exploser les compteurs de consommation. La weed a trouvé son nouvel eldorado : les cheveux gris.
Par Juliette Ihler-Meyer
On avait fini par croire que la weed appartenait aux souvenirs d’un passé psyché, à ranger entre un vieux badge Peace & Love et un vinyle de Jefferson Airplane. Et puis voilà que l’Amérique découvre, médusée, que ses seniors ne se contentent plus de sudoku et de marche nordique : ils font exploser les statistiques de consommation de cannabis. L’étude publiée en juin 2025 dans JAMA Internal Medicine a eu l’effet d’un séisme sociologique : les plus de 65 ans, longtemps absents des radars, sont devenus les usagers les plus dynamiques du pays. Leur consommation a bondi de 46% entre 2021 et 2023, renvoyant au placard l’image usée de l’ado qui tire un joint derrière un gymnase mal éclairé. Désormais, 7% des seniors américains déclarent avoir consommé du cannabis dans le dernier mois – un record, quand ils n’étaient que 4,8 % en 2021 et 5,2 % en 2022.
Benjamin Han, professeur associé à l’Université de Californie à San Diego, ne cache pas sa satisfaction de voir enfin ces comportements apparaître clairement dans les données : « C’est la première fois que nous avons pu examiner l’usage du cannabis dans cette tranche d’âge. Auparavant, nous ne pouvions nous appuyer que sur les données de consommation annuelle, les chiffres mensuels étant trop faibles. » La légalisation, elle, joue le rôle de grand déboucheur de tabous : accès simplifié, normalisation rapide, acceptation sociale grandissante. Et puisque les dispensaires accueillent aujourd’hui les clients avec autant de douceur qu’une pharmacie bio, les cheveux gris s’y aventurent sans culpabilité particulière. Les États-Unis ont découvert que leurs aînés n’avaient jamais vraiment refermé la parenthèse. Le cannabis, pour eux, n’est pas une fantaisie tardive : c’est une vieille connaissance qui revient frapper à la porte, plus présentable, mieux emballée et maintenant soudain parfaitement assumée.
« Gender rattrapage »
Ce qui déroute le plus dans cette montée en puissance, ce n’est pas seulement que les seniors fument davantage mais ceux qui, parmi eux, mènent la danse. L’étude montre ainsi que la hausse est particulièrement forte chez les femmes, comme si une partie de la génération des anciennes militantes reprenait aujourd’hui un geste mis entre parenthèses. Amine Benyamina parle d’un « gender rattrapage », porté par l’effacement progressif de la stigmatisation des consommatrices : « Aujourd’hui, la consommation se répartit de plus en plus entre les deux sexes. Avec l’évolution des mœurs et une moindre stigmatisation des femmes consommatrices – comme pour l’alcool – les femmes se mettent à consommer autant que les hommes. »
Pour les seniors, le cannabis n’est pas une fantaisie tardive mais une vieille connaissance qui revient frapper à la porte
Cette recomposition redéfinit le profil du fumeur âgé, bien loin du cliché du stoner avachi. Le senior type est blanc, marié, diplômé, vit dans un État où le cannabis médical est légal et dispose de revenus supérieurs à 75 000 $. Une population plutôt aisée, que le chercheur Joseph Palamar voit basculer vers une consommation plus régulière : « En 2021, les personnes aux revenus les plus élevés étaient celles qui consommaient le moins. En 2023, elles sont devenues les plus grandes consommatrices. » Dans un marché où les produits restent coûteux, cette évolution n’a rien d’anodin. Et comme le rappelle Benyamina, les risques psychotiques sont faibles à cet âge, la période la plus sensible se situant entre 15 et 33 ans. La weed trouve ainsi sa place dans un quotidien déjà orienté vers le bien-être, comme un rituel qui ne nécessite ni application de respiration consciente ni coach bien-être payé 60 balles de l’heure.
Plus doux que les opioïdes ?
À écouter les chiffres, on pourrait croire à un simple frémissement statistique. En réalité, c’est tout un pan de la « silver generation » qui transforme la weed en alliée du quotidien, presque aussi familière qu’une boîte de Doliprane. L’étude montre une hausse marquée chez les seniors vivant avec des maladies chroniques – diabète, douleurs cardiaques, cancers – comme si le cannabis glissait du registre récréatif à celui du confort intime. On l’aperçoit dans un vaporisateur rangé dans une table de nuit, dans une pastille infusée mise à fondre pour retrouver le sommeil, dans un comestible avalé pour apprivoiser l’anxiété… Pour beaucoup, cette plante fait figure d’alternative douce, moins redoutée que les opioïdes ou les benzodiazépines, ces médicaments dont les notices font parfois plus peur que le mal à traiter.
« J’ai commencé à fumer à 13 ans, arrêté dans ma trentaine, et je m’y suis remise à 45 ans, par nostalgie. » Alexandra Maillard, 62 ans
Dans ce mouvement, Alexandra Maillard, 62 ans, trésorière de l’association NORML qui milite pour la légalisation et la régulation du cannabis à usage médical et récréatif, raconte une trajectoire presque emblématique. « J’ai commencé à fumer à 13 ans, arrêté dans ma trentaine, et je m’y suis remise à 45 ans, par nostalgie. Je me souvenais du goût, de l’odeur… » Ce retour, d’abord récréatif, débouche pourtant sur un bénéfice inattendu : « J’ai constaté la disparition complète de mes migraines récurrentes », continue Alexandra. À cela s’ajoute une chute nette de sa consommation d’alcool, un phénomène qu’elle observe chez plusieurs de ses amis. La liberté retrouvée des années qui avancent fait le reste : « On est déjà posés. Moi, je n’ai plus d’enfants à charge et je travaille à mi-temps : ça me laisse la liberté de travailler à jeun. » En filigrane, Alexandra défend une idée simple mais redoutablement moderne : la légalisation ne suffit pas. « Il faut aussi apprendre à utiliser le cannabis, qu’il soit récréatif ou médical… Il faut former les médecins, dédramatiser, démonter les légendes et fausses croyances. » Derrière ce plaidoyer, on comprend que la génération silver n’expérimente pas mais transforme la vieille fumette en un usage consciencieux.
Interactions médicamenteuses
À mesure que les seniors s’approprient le cannabis, une évidence s’impose : pour que cette nouvelle pratique reste une alliée, il faut apprendre à la manier avec un minimum de méthode. La Dre Alison Moore, de l’Université de Californie à San Diego, insiste sur trois points essentiels : choisir la bonne formulation, trouver le dosage qui convient, et privilégier les modes d’administration plus doux que la fumée. Les comestibles et les teintures s’imposent ici comme des solutions sobres, surtout si l’on avance pas à pas. Le véritable enjeu n’est pas tant la montée euphorique que les interactions médicamenteuses, nombreuses chez des personnes déjà habituées à une pharmacopée complexe. Le cannabis peut s’intégrer à cette routine, mais seulement si l’on sait l’y installer avec précaution.
Amine Benyamina confirme ce besoin de mesure, tout en relativisant les inquiétudes : « Chez les personnes âgées qui consomment du cannabis, les risques de chute ou de confusion existent, mais elles consomment généralement moins que les jeunes, plus exposés aux ivresses importantes. » Rien de spectaculaire donc : plutôt un usage réfléchi où chacun cherche l’équilibre qui apaise sans perturber. Ce n’est pas un retour en adolescence mais une manière d’habiter son corps avec un peu plus de souplesse, de composer avec les douleurs et les nuits trop courtes, sans bousculer ce qui fonctionne encore. Et c’est peut-être là que réside la vraie rupture. Pendant des décennies, le cannabis n’a été envisagé qu’à travers le prisme du loisir –joyeux, fêtard er transgressif. Chez les seniors, il glisse vers une autre fonction mais sans se casser la gueule dans l’escalier : un outil possible du confort, une alternative plus douce à certains traitements lourds, comme le choix d’un mieux-être qui s’inscrit dans une forme de maturité. Et si, pour une fois, c’était le seul domaine où les seniors n’avaient pas à « faire attention » plus que les jeunes ?
