Dans un EHPAD genevois, le cannabis s’est invité dans les chambres de résidents atteints de démence sévère. Cris en moins, gestes plus doux, accompagnants soulagés : reportage au pays du chanvre miraculeux.
Par Charlotte Saric
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Seize heures par jour ce sont ses cris stridents qui terrifient les couloirs de l’EMS (l’équivalent helvète de nos EHPAD) Les Tilleuls. Dans cette coquette demeure jouxtant le parc de Trembley à Genève, la démence qui habite Marlène* n’aspire pas au repos, c’est le moins que l’on puisse dire. Tous les protocoles classiques qu’elle a suivis (psychotropes, antalgiques, interventions paramédicales) n’ont obtenu aucun résultat jusqu’au jour où, comme une forme de miracle, « Marie-Jeanne » est devenue sa voisine d’établissement.

C’était en 2016. Non seulement Marlène ne parvenait pas à retrouver un certain confort de vie mais, de plus, les traitements classiques lui procuraient des effets secondaires délétères. Alors, le directeur de l’établissement, James Wampfler, et ses troupes obtiennent de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) l’autorisation – à renouveler tous les trois mois – de lui prescrire du cannabis médical sous forme de teinture, puis d’huile dans un second temps. Marlène sera la première d’une longue série de patients, au nombre de vingt, qui, depuis cet essai et jusqu’à ce jour, bénéficient des vertus thérapeutiques des molécules de THC et de CBD.
« C’est top le cannabis ! » le mari d’une patiente
L’ancien directeur de l’institution, moteur majeur de cette voie palliative, se satisfait aujourd’hui d’avoir pu observer « des résultats spectaculaires qui restent dans les annales des Tilleuls ». Un enthousiasme partagé par les familles des résidents qui n’ont jamais été frileux à ces propositions et ont observé une nette amélioration du comportement de leurs parents à bien des égards. Et si ça a l’air d’être un détail pour vous, pour eux ça veut dire beaucoup. Exemple : l’époux de Bernadette*, qui venait déjeuner cinq fois par semaine avec elle, s’est réjoui qu’elle ait pu mettre sa main devant la bouche lors d’une toux, ce dont elle était incapable depuis de nombreuses années. « C’est top le cannabis ! », admet-il aujourd’hui. Il est vrai que la plante a permis dans bien des cas de combattre la spasticité (rigidité musculaire) dont ces petits vieux un peu stones sont atteints. Retrouver de la souplesse offre aussi la possibilité aux soignants d’effectuer les toilettes et les soins avec davantage de facilité.
« Je me suis dit : “Si ça pouvait calmer ma mère…» La fille d’une pensionnaire.
Les seniors sont malheureusement ceux que l’on appelle trop souvent les « oubliés de la médecine » et leur fin de vie en établissement s’apparente parfois à un calvaire. Alors, quand la Marie-Jeanne est arrivée, patients et accompagnants ont vu cela comme un coup de pouce et, pour certains, ranimé des souvenirs plutôt joyeux. « Je me suis dit : “Si ça pouvait calmer ma mère…”, explique la fille d’une pensionnaire. Dans mes souvenirs, quand je fumais du shit, ça me mettait de bonne humeur. J’étais complètement pété. Je faisais ça pour m’amuser, mais ça me mettait dans un état assez sympathique. » Et même ceux qui n’y ont pas touché avant ont vu cette initiative d’un bon œil. La psychomotricienne Aurélie Revol, qui a documenté cette étude sur le cannabis thérapeutique aux Tilleuls, rapporte d’autre réaction, comme celle-ci : « Lors d’une présentation de l’étude par le médecin, le mari de Madame Privet s’exclame : “Alors là j’applaudis des deux mains.” Pendant l’entretien, il ajoute : “Le médecin n’a pas eu besoin de donner beaucoup d’arguments, parce que moi j’ai trouvé que l’idée était tellement bonne. J’ai trouvé ça génial.”
En 2040, les Français de plus de 65 ans représenteront 25% de la population.
Le cannabis a été introduit aux Tilleuls avec prudence dans le sens où, en première intention, les autres traitements n’ont pas été retirés. C’est au fil du temps, qu’ils sont diminués puis soustraits, permettant de mettre en exergue que le cannabis thérapeutique n’avait aucun effet secondaire grave et qu’il n’y avait jamais d’effet de sevrage. Et si un peu de THC donne la sensation de bouche sèche, il s’agit là d’un effet très désirable : les personnes âgées n’ayant plus conscience de leur besoin d’hydratation, il est la seule molécule capable de rappeler à un nonagénaire que l’eau existe.

En France, le ministère chargé de la Santé et de l’Accès aux soins a prolongé jusqu’au 31 mars 2026 l’expérimentation du cannabis thérapeutique sur 3 000 patients atteints de pathologies sévères (douleurs neuropathiques, effets secondaires liés aux chimiothérapies…) avant sa possible généralisation dans le courant de l’année. De quoi redonner le sourire à une France qui courbe de plus en plus le dos : en 2025, les personnes âgées d’au moins 65 ans représentaient 19,6% de la population et devraient atteindre les 25% en 2040. Si vieillir consiste à perdre progressivement ses clés, ses mots et parfois son sommeil, on peut se demander pourquoi la société s’acharnerait à confisquer une chose capable de rendre tout cela un peu plus supportable.
