À plus de 60 ans, Pierpoljak revient dans l’actu avec la réédition de son album Je fais c’que j’veux enregistré en Jamaïque. Les embrouilles, la musique, la mer, les femmes, la weed : l’auteur de Kingston Karma vide son sac pour Zeweed.
Entretien Olivier Cachin
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Il a explosé le score avec Kingston Karma, un des albums majeurs du reggae en Français. C’était au siècle dernier, mais ceux qui connaissent Pierre, alias Pekah, alias Pierpoljak, savent que même s’il n’était plus sous les spotlights des grands médias depuis un moment, il n’a jamais disparu. Marin expérimenté, voyageur invétéré, reggaeman patenté, PK, qui vient de passer la soixantaine, arpente les scènes et sort des albums, faisant fi des aléas de la vie (deux pneumothorax et un infarctus, quand même). Skabadeng n’est donc pas un come-back, mais son meilleur album depuis… Kingston Karma ? Une chose est sûre : il marque les retrouvailles avec le grand producteur Clive Hunt, son meilleur ennemi. Entretien avec un chanteur smoker.
Ton pêché capital
La colère. Je la dompte de plus en plus mais des fois…
Ton paradis artificiel préféré?
Les champignons makilla gorilla ! Non, ça reste la weed.
Le paradis céleste ?
C’est des conneries !
Que diras-tu à Saint-Pierre en arrivant au ciel ?
Je n’y crois pas du tout. C’est celui qui a la clé du Paradis c’est ça ? Je lui dirai : « Je t’ai cramé, le surveillant pénitentiaire ! »
Une personne à faire revenir du paradis, et pourquoi?
Jésus, pour savoir s’il était chrétien alors que je sais très bien qu’il ne l’était pas, c’est pas possible !
L’enfer sur terre, c’est quoi?
Le crack. Ou Vladimir Poutine.
Le succès commercial, tu l’as vécu comment ?
L’album Kingston Karma (paru en 1998, NDLR) a fait 600 000 ventes. Ça allait tellement vite que je ne me suis pas rendu compte tout de suite du succès. Je n’ai jamais pris de recul, j’étais dans l’essorage. Les débuts, le succès, l’après, pour moi c’est un tout. Je viens d’avoir 61 ans, les concerts que je fais sont quasiment tous pleins, on est allés en Jamaïque tourner trois clips, en novembre je fais ma deuxième tournée polynésienne de l’année, je suis très content !
Pour cet album, tu retrouves le fameux producteur jamaïcain Clive Hunt. Il est toujours aussi strict ?
Lui, aller dans les dancehalls à Tivoli Garden jusqu’à pas d’heure, c’est pas son truc. Clive, c’est comme un coach sportif qui dirait à ses joueurs : « Hey, les gars, ce soir la boîte de nuit, l’alcool et le reste, c’est bon ! » Cet album est le septième que je fais avec lui, donc malgré tout ça reste un grand manitou de la réalisation. Dans cette période, on s’est fâchés deux fois, dont une bien comme il faut. Il a l’oreille, les idées, il sait diriger les musiciens, c’est un don. Par contre, il est très relou dans d’autres trucs. Tu veux que je te raconte le cauchemar ?
Oui !
Ça faisait pas mal d’années qu’on n’avait pas bossé ensemble, j’avais enregistré des albums sans lui, et il m’a proposé de refaire un truc, il m’a parlé de notre longue et grande amitié – « T’inquiète, tous les deux on fait des hits, on fait des étincelles ! » J’arrive au studio Mixing Lab et dès le matin, il commence à me casser les couilles avec l’argent. Tu connais les embouteillages à Kingston ? Je venais d’arriver et il fallait que je reprenne un transport pour descendre à Halfway Tree retirer de l’argent à la banque. En plus, il fallait quelqu’un avec moi parce que bon, il faut prendre ses précautions, surtout que là on parle de liasses. C’était la première session, ça allait encore. On finit le disque et il est encore pire. Parce qu’il a 76 ans, il est fauché, il a encore des plans mais moins qu’avant. Il a été odieux, et ça n’est pas un mot que j’emploie souvent dans mon vocabulaire. Bref, j’ai fini par payer. J’ai dû lui redonner 3 000 balles et j’ai récupéré mes bandes. Le gars est un génie mais quand il est là à penser à la thune comme une enflure… À un moment, j’avais fait une croix dessus. Je m’étais dit : « Bien fait pour ma gueule, c’est bon. » Mais ça va, je m’en sors pas mal.
« les meufs ça va, je me suis fait calmer… J’ai cinq enfants et trois petits-enfants »
Clive Hunt travaille-t-il toujours à l’ancienne ?
Avec Clive, ce sont des musiciens qui jouent et il prend toujours les meilleurs. Il y avait Jason Welch à la basse, Kirk Bennett à la batterie et Robbie Lynn aux claviers, qui lui aussi est vieillissant. Il y a un jeune ingénieur, sinon c’est toujours pareil : tu as toujours les mecs qui braillent devant le studio sous le manguier, en train de bédave, de raconter les histoires de Buju Banton quand il avait 17 ans et qu’il dormait dans le grabat… Roy Francis, le patron de Mixing Lab, lui aussi c’est un vieux, oh l’engin !
Tu habites à La Rochelle, tu es toujours marin ?
Je me suis racheté un bateau, il s’appelle le Ich Moin et je vais partir en Méditerranée. Là j’ai fait Oléron, Ré, Aix, Pertuis, que des petits trucs. Le bateau que j’avais avant celui-là, le Raboliot, je l’ai acheté à Port Camargue et j’ai fait les Baléares, Gibraltar, le Portugal et puis je l’ai ramené à La Rochelle. Avant, j’avais le Messidor, le Kerné avec lequel j’ai fait un naufrage, le Cool Wind avec lequel j’ai fait énormément de ganja trading pendant des années entre la Dominique, Saint-Barth et la Martinique – celui-là, il n’avait même pas de moteur. Et mon premier, la Langouste, rebaptisé Adélaïde 2, qu’on avait acheté en Bretagne. Plein d’albums, plein de bateaux, les meufs ça va, je me suis fait calmer… J’ai cinq enfants et trois petits-enfants.
C’est qui ton public en concert ?
Ce que je sais, c’est que dans mes concerts, je suis souvent le plus vieux dans la salle. Il y a pas mal de jeunes qui ont été bercés par mes skeuds. Comme moi avec les Rolling Stones !
Qu’est-ce qui change dans la voix quand on vieillit ?
… Et qu’on fume comme un porc ! Même sans fumer la voix devient plus grave. Aller chercher les notes c’est dur, à moins que je sois vraiment chaud, en concert.
D’où vient ce titre d’album ?
Skabadeng c’est Oscar Hinds, le gros rasta qui était toujours avec moi là-bas en Jamaïque. Quand j’ai atterri à Kingston, c’est lui qui est venu me chercher. Il m’a emmené partout, il m’a présenté tous les gros deejays, Josey Wales, Super Cat, il les connait tous. Il m’a emmené dans toutes les dances des quartiers chauds, Rima et Tivoli Garden. C’est aussi lui qui m’emmenait à Waterhouse. Tous les gros gangsters, Oscar les connait. Il est allé à l’école avec Clive Hunt, ils sont de Linnstead. C’est moi qui ai commencé à l’appeler Skabadeng. Quand j’ai écrit la chanson Skabadeng, c’était un anti ganja tune : c‘est comme si je parlais à une meuf mais, en fait, c’est la weed. Je veux arrêter, ça détruit ma vie. Et j’ai trouvé que c’était pas mal comme titre d’album.
« Je fais c’que j’veux, je peux passer ma vie à rien foutre et à fumer des spliffs »
Quand as-tu découvert la weed ?
J’ai commencé à fumer des joints vers 15 ans et à partir de 20 ans plein pot cheminée. La vérité, c’est que c’est parfois bien d’avoir la tête claire. Moi, je ne suis pas un fumeur occasionnel, je me tartine. Niveau physique, les poumons et le souffle, c’est pas ouf. La cigarette, c’est horrible mais je suis accro malgré moi parce que j’en met dans les oinj. Là-bas au yard ou aux États-Unis, les mecs trouvent que ça gâche tout, mais c’est plus fort que moi. Je suis un mec de banlieue, on a commencé comme ça, j’aurais pu changer mais je ne l’ai pas fait. Mais à des moments dans ma vie, la weed m’a donné de l’inspi, m’a fait méditer. Je connais tous les bons côtés. J’ai cinq enfants dont trois qui fument, les deux autres se sont mis au CBD, pour avoir les idées claires. Parce que si tu n’as pas un job artistique, tu es en galère. Quand tu bosses dans un bureau en open space avec des gens, tu ne peux pas assumer. Moi, j’ai de la chance, je suis un chanteur. Je fais c’que j’veux, je peux passer ma vie à rien foutre et à fumer des spliffs.
@cachinolivier
Album Je fais c’que j’veux disponible chez Barclay.
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ENCADRÉ
On ira tous au paradis
Ton pêché capital
La colère. Je la dompte de plus en plus mais des fois…
Ton paradis artificiel préféré
Les champignons makilla gorilla ! Non, ça reste la weed.
Le paradis céleste ?
C’est des conneries !
Que diras-tu à Saint-Pierre en arrivant au ciel ?
Je n’y crois pas du tout. C’est celui qui a la clé du Paradis c’est ça ? Je lui dirai : « Je t’ai cramé, le surveillant pénitentiaire ! »
Une personne à faire revenir du paradis, et pourquoi
Jésus, pour savoir s’il était chrétien alors que je sais très bien qu’il ne l’était pas, c’est pas possible !
L’enfer sur terre
Le crack. Ou Vladimir Poutine.
Cinq albums à apporter au Paradis
Rocking Time de Burning Spear, Beggars’ Banquet des Rolling Stones, une compile de Billie Holiday, un album des Small Faces ou des Faces, et puis un Mozart, tiens. J’avais un gros coffret que j’avais piqué chez Universal, j’écoutais ça en mer sur mon bateau.
