Discrets comme des bonbons, puissants comme un pétard : depuis 2023, aux Etats-Unis et au Canada, les gummies au THC s’invitent aux concerts, aux dîners et jusque dans les sacs de mères de famille californiennes. Derrière l’image pop et sucrée, un marché costaud et quelques effets amers.
Par Raphaël Turcat
C’est la rentrée et le groupe Justice la fête de belle manière sur le podium de Rock en Seine. Dans l’assemblée réunie en ce samedi 23 août au domaine de Saint-Cloud, Alexandre, quarante-huit ans, se roule tranquillement son joint : « Je fume de temps en temps sans être un grand fan car, au bout de deux lattes, ça me casse la tête. » Au bout de ses deux bouffées réglementaires, il transmet donc son joint à un groupe de vingtenaires de retour des USA qui sautille sur les morceaux d’Hyperdrama, le dernier album du duo. Mais, à sa grande surprise, il essuie un refus poli ; refus d’autant plus incompréhensible que la petite bande qui l’entoure affiche un look plutôt cannabis friendly. « J’ai fini par comprendre qu’ils s’étaient gavés de gummies avant de venir, explique Alexandre. Avec mon joint qui puait et dont personne ne voulait, j’ai pris dix ans dans la gueule. » L’expérience d’Alexandre est révélatrice d’un petit basculement qui devient peu à peu une grosse tendance : les gummies, ces petits bonbons au THC qui ressemblent à des friandises inoffensives, sont en train de devenir un hit au succès presque comparable à celui de Justice. « Les gummies, ça a plein d’avantages : c’est rigolo, ça ne sent rien et on peut même en prendre en cours », avoue Louis, quinze ans, en seconde – qu’il a terminée de manière poussive, les effets des gummies s’accordant mal avec la notion d’ensemble de points du plan décrit par une équation (maths) ou l’expression de la cause, de la conséquence et du but (français).
L’odyssée comestible
Les comestibles cannabiques ne datent pas d’hier. En Inde, le bhang est consommé depuis des siècles lors des fêtes religieuses : une boisson à base de lait, d’épices et de cannabis qui accompagne, encore aujourd’hui, le célèbre festival des couleurs Holi. Dans le monde arabe médiéval, on trouve aussi des traces de confiseries infusées. Plus près de nous, les années 1960 ont vu fleurir la recette culte du hashish fudge de la compagne de l’écrivaine américaine Gertrude Stein, Alice B. Toklas, publiée dans un livre de cuisine qui devint la bible des milieux bohème. Puis, dans les années 1980 et 1990, Amsterdam a imposé ses space cakes, symboles d’un tourisme alternatif et d’une contre-culture aux yeux rougis.
« Avec mon joint qui puait et dont personne ne voulait, j’ai pris dix ans dans la gueule. » Alexandre
« Avec Internet, au tournant des années 2000, le passage à l’ère industrielle s’est amorcé : forums, blogs et tutos YouTube ont popularisé des recettes de gelées infusées, faciles à reproduire et plus légères à ingérer qu’un gâteau, explique Georges, auteur spécialisé qui préfère rester anonyme. Aujourd’hui, aux États-Unis, tu choisis ton dosage, ton effet – sommeil, énergie, détente. Tout est contrôlé, affiché sur la boîte et très didactique. Si tu débutes, on t’explique par exemple qu’il faut couper ton gummy en trois morceaux. » Max, vingt-trois ans, témoigne de ce basculement : « J’achète des gummies quand je vais à New York mais je n’en prends jamais seul ; c’est une consommation sociale lors d’un dîner, un anniversaire, un jeu de société. Mon père, lui, en prend dans l’avion pour se détendre et dormir. » Quand le joint cogne fort et laisse des cendres, l’ourson installe une vague douce, sans fumée ni stigmate.
Cold brew des ours
La fabrication d’un gummy cannabique se situe entre la confiserie et le laboratoire, comme le détaille le site Royal Queen Seeds. Tout commence par l’extraction des cannabinoïdes : THC ou CBD sont isolés, généralement sous forme d’huile ou de résine, avant d’être incorporés à une base sucrée composée de sirop de glucose, de pectine ou d’agar-agar, puis parfumée avec des arômes. Le mélange est ensuite versé dans des moules qui donneront leur forme aux oursons colorés. Sur le papier, rien de très mystérieux : une recette de bonbon classique légèrement détournée. Mais, derrière cette apparente simplicité, se cache la question cruciale du dosage.
Les industriels américains, soumis à un cadre légal strict, ont mis en place des contrôles rigoureux. Chaque boîte affiche la teneur précise de son contenu : 5, 10, parfois 30 milligrammes de THC. Le consommateur choisit sa puissance et l’effet recherché – speed, rigolard, coach potatoe… « Le problème, c’est que les utilisateurs pas très informés n’attendent pas assez, avertit Georges. L’effet retardé, lié à la digestion, est en réalité le talon d’Achille de ce mode de consommation. Tu avales, tu attends une heure, tu ne sens rien. Tu en reprends un, et c’est là que ça peut partir en vrille. »
« L’effet retardé, lié à la digestion, est le talon d’Achille de ce mode de consommation. » Georges
Et l’artisanal peut flirter avec l’imprévisible. « Le pote qui m’a fait goûter ses gummies, passe sa weed au congélateur, l’extrait à l’alcool alimentaire, récupère une pâte marron qu’il mélange à de la gelée mais sans doser de manière rigoureuse, ce qui fait que les effets sont aléatoires », raconte Louis. C’est ce qui fait la différence entre un paquet calibré d’un dispensaire de Denver et un saladier gélifié bricolé dans une cuisine de Limoges. « Les gros consommateurs américains peuvent absorber jusqu’à 200, voire 500 mg de THC par jour, sans ressentir grand-chose, là où un novice peut se retrouver projeté dans un voyage incontrôlable avec seulement 10 mg, prévient Georges. Tout dépend du dosage, du contexte et du corps qui le reçoit. »
Bien-être ou business ?
En France, le THC reste illégal mais les vitrines des shops spécialisés s’ornent désormais de boîtes de gummies au CBD. Ici, pas de promesse de défonce « scrède » : ces bonbons se présentent comme des alliés bien-être, vantés pour leurs vertus relaxantes ou leur aide au sommeil. « Ça marche bien, les clients découvrent et ça devient un rituel », explique Raphaël Freund, fondateur du magasin La Voie Verte et du site La Centrale Vapeur. Le discours est rodé : avaler un ourson coloré le soir reviendrait à boire une tisane moderne. Autrement dit, le bonbon au CBD s’impose comme un produit de l’industrie du bien-être, au même titre que les compléments alimentaires ou les boissons énergétiques. « Avec le CBD, le seul problème, c’est de surconsommer sans le savoir. Ton corps s’adapte vite, les effets deviennent alors nuls et tu risques juste de gaspiller ton argent », prévient Raphaël.
Dans les pays plus détendus sur le sujet, le phénomène a pris une coloration sociale inattendue. Dans les États américains où le cannabis est légal, des housewives d’une quarantaine d’années parlent désormais de leur « gummy du soir » comme d’un équivalent au verre de vin. Certaines expliquent que ces bonbons les aident à être de « meilleures mères », moins irritables avec leurs enfants, plus détendues dans leur quotidien. L’image est parlante : là où les années 1950 prescrivaient des amphétamines aux ménagères débordées, et les années 1980 du Prozac, les années 2020 offrent un ourson acidulé. Un glissement culturel qui questionne : simple friandise, produit de santé ou nouvelle norme domestique ? Derrière le sourire des emballages colorés, une industrie entière redessine les contours de la consommation. Les chiffres donnent d’ailleurs le vertige. Le marché mondial des comestibles au cannabis était évalué à 14,8 milliards de dollars en 2024 et devrait approcher les 49 milliards d’ici 2030.
Bad trips et zones d’ombre
L’envers du décor s’appelle le bad trip. L’effet retardé des gummies en est souvent l’origine. « J’étais à Ibiza et, sur le chemin du Pacha avec mon meilleur ami, nous en avons acheté dans un shop sur le port, explique Chiara, vingt-trois ans, pas du tout branchée alcools et drogues. Comme rien ne venait au bout d’une heure, nous en avons pris un deuxième et c’est là que l’enfer a débuté. J’ai commencé à entendre des bruits bizarres, à ne plus pouvoir parler et à faire de la tachycardie de manière intense pendant que mon ami vomissait tout ce qu’il pouvait. Comme ça ne s’arrêtait pas, nous sommes rentrés à notre hôtel. Deux heures après, rien ne s’arrangeait, j’étais persuadée que j’allais mourir. » La soirée se termine aux urgences avant que les battements du cœur de Chiara ne se calment au bout de cinq heures. « J’ai mis une semaine à m’en remettre, je n’avais plus aucune énergie, c’est la pire expérience de ma vie. » ¡Olé!
Aux États-Unis, des housewives parlent désormais de leur « gummy du soir » comme d’un équivalent au verre de vin.
Des chiffres américains dévoilent une tendance plus sournoise. Au Colorado, les intoxications d’enfants âgés de zéro à cinq ans sont passées de 35 cas en 2017 à 97 en 2021. À Stony Brook, dans l’État de New York, 36 hospitalisations pédiatriques ont été recensées en dix ans. Le packaging attractif ajoute au danger : ces bonbons ressemblent trop aux friandises classiques pour ne pas susciter la convoitise des enfants. En France, la DGCCRF (direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes) a dû rappeler plusieurs lots de produits vendus comme CBD mais contenant en réalité du THC. Une alerte qui illustre les zones grises d’un marché en expansion, où la réglementation peine à suivre la créativité des producteurs [voir encadré]. « Fumer est la pire manière de consommer une plante, rappelle Raphaël Freund. Manger, c’est la voie royale ; encore faut-il savoir ce qu’on avale. » Ce paradoxe nourrit l’ambiguïté des gummies : symbole de convivialité dans une soirée, rituel discret dans une cuisine US, ils peuvent aussi conduire à la paranoïa ou à l’hôpital. Le même ourson, avalé au mauvais moment, devient la métaphore d’une époque qui a transformé la drogue en confiserie. Derrière les couleurs vives et l’apparente innocence, le bonbec le plus ambigu de notre temps.
Quand la loi s’en mêle
En France, la frontière est ténue entre le bonbon au CBD autorisé et celui au THC strictement interdit. Plusieurs rappels de lots ont déjà été opérés par la DGCCRF, notamment lorsque des oursons vendus comme « relaxants » contenaient en réalité du Delta-9-THC. Le site Le Grossiste du CBD rappelle que la législation est claire : 0,3 % de THC maximum dans tout produit dérivé du chanvre ; au-delà, c’est illégal. Pourtant, le flou reste entretenu par certains sites qui importent des produits américains où la loi est plus permissive. Courrier International soulignait récemment que ces bonbons attirent particulièrement les jeunes mais qu’en cas de contrôle, la sanction est la même que pour un joint. Dans ce contexte, l’ourson n’a plus rien d’inoffensif : il devient un objet juridique glissant – à la fois confiserie, produit de bien-être et, parfois, stupéfiant déguisé.
Néo-cannabinoïdes : la jungle chimique
Au-delà du THC et du CBD, une nouvelle génération de molécules de synthèse envahit les rayons sous forme de gummies : Delta-8, HHC, H4-CBD… Autant de dérivés fabriqués en laboratoire à partir du chanvre ou totalement synthétiques, souvent vendus en ligne comme « légaux » car ils ne figurent pas toujours dans la liste des stupéfiants. Le problème ? Leur statut évolue sans cesse, les contrôles sont rares et leurs effets à long terme restent largement inconnus. Plusieurs rapports signalent des produits dosés de manière aléatoire, parfois coupés avec d’autres substances. En France, certains shops ont déjà été épinglés pour avoir proposé des gummies au HHC, présentés comme du simple CBD. Derrière l’emballage coloré, ce n’est plus seulement la question du cannabis qui se pose, mais celle d’une chimie grise qui avance plus vite que la loi.
