Culture optimisée, effets personnalisés, analyse ultra-ciblée : avec l’irruption de l’intelligence artificielle, le cannabis entre dans une nouvelle ère. Entre innovations déjà à l’œuvre, vertiges éthiques et délires futuristes, enquête sur un mariage qui pourrait bien changer la façon dont on plane et se soigne.
Par Thomas Le Gourrierec
Cet article est issu du Zeweed magazine #10. Pour le trouver près de chez vous, cliquez sur ce lien
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Perdue au nord-est de Los Angeles, dans le désert des Mojaves, Adelanto est une ville de 38 000 âmes qui traîne son ennui sous l’aridité féroce de son climat. Elle campe ici depuis 1915, date de sa fondation par Earl Holmes Richardson, inventeur du fer à repasser électrique qui, après avoir vendu son brevet, fit l’acquisition d’un terrain pour y créer un quartier résidentiel privé. Sévèrement amochée en 2008 par la crise des subprimes, elle a peu à peu remonté la pente en attirant des entreprises, spécialisées notamment dans la culture du cannabis.

Parmi celles-ci, 818 Brands, dont les entrepôts gris trônent comme un mirage au milieu des sables. L’intérieur fait songer à un grand laboratoire futuriste aux murs blancs. Quatre mille lampes LED braquent une lumière froide et cérémonieuse sur des rails garnis de plants de cannabis. Sous sa casquette kaki, David Rodriguez, l’un des trois cofondateurs de la société, ne peut réprimer un élan de fierté lorsqu’il embrasse du regard la mer de têtes vert sauge qui s’épanouissent ici.
« Depuis que nous utilisons Copilot, notre rendement a doublé. » David Rodriguez, cofondateur de 818 Brands
Le secret de sa réussite ? Un outil ultra-perfectionné nommée Copilot, mis au point par la société Growlink basée à Denver, dans le Colorado. Aujourd’hui, des centaines de capteurs collectent des données, analysées par l’IA pour orchestrer la croissance des plantes avec la précision d’un maître horloger. Irrigation, lumière, température, nutriments : tout est modulé au millimètre. Même le moment de la récolte devient une science exacte. « Avant de travailler avec eux, nous ne savions pas vraiment à quoi nous attendre le matin, en entrant dans la pièce, se remémore en souriant David Rodriguez. Concernant l’arrosage, par exemple, nous évaluions grossièrement la quantité d’eau à utiliser. En fait, nous ne maîtrisions pas vraiment ce qu’il y avait dans les pots ! Depuis que nous utilisons cet équipement, notre rendement a doublé. » Et la qualité du produit est stable, en plus d’être irréprochable.
Du cannabis cousu main
Il est loin, le temps où la culture la weed s’effectuait sur la base de recettes ancestrales transmises de dealer en dealer, dans des sous-sols humides. Bienvenue dans l’ère de la haute couture cannabique. Pour parfaire cet art, l’IA permet également de détecter la présence de moisissures ou d’agents pathogènes nocifs pour la plante ou le consommateur. Elle aide par ailleurs au tri des fleurs et prédit même le rendement des cultures, afin de mieux planifier les récoltes et maximiser la production. Aux Pays-Bas, la société INNEXO a développé une technologie capable d’identifier les phénotypes des graines avant même qu’elles ne poussent. Plus besoin d’attendre des mois pour savoir si votre plant sera mâle ou femelle, fort ou chétif. Avec 600 graines issues de six variétés différentes étiquetées numériquement, et plus de 5 000 points de données collectés pour chacune, on atteint des sommets de précision, avec une sélection de caractéristiques comme la floraison ou la couleur des fleurs…

Le bagage génétique du cannabis n’étant pas stable, il est possible de le modifier en jouant sur la luminosité ambiante, la température, l’apport hydrique… De quoi faire évoluer ses molécules d’intérêt selon les besoins. Parmi celles-ci figurent les cannabinoïdes tels que le THC, responsable des effets psychoactifs, ou le CBD, garant de la réaction apaisante, mais aussi les terpènes, qui confèrent à chaque variété des parfums et saveurs uniques, ainsi que des propriétés, anti-inflammatoire ou antioxydante par exemple.
À l’Université de New York d’Abu Dhabi, le chimiste Ramesh Jagannathan se consacre depuis 2019, avec le rendort des algorithmes, à l’étude pharmacologique des plus de 400 agents actifs que contient le cannabis. Les combinaisons de ces éléments, avec une multitude d’autres, ouvrent sur une infinité de possibilités pour offrir des effets ultraciblés. « Je travaille sur les substances les plus actives et les mieux assimilées pour fabriquer un chanvre qui produira les meilleurs effets possibles », décrypte l’homme de science. Considérant qu’il est difficile de se livrer à ces expérimentations sur des humains ou animaux, il utilise l’intelligence artificielle. Avec l’espoir d’aboutir à des variétés qui seront utilisées dans des buts bien précis, thérapeutique ou récréatif. Pour bien dormir, par exemple, se concentrer sur une tâche professionnelle, faire l’amour, la fête ou du sport.
En Israël, la société Canonic s’appuie sur l’IA pour produire du cannabis thérapeutique à effet ciblé. Dose de THC : 23% !
En Israël, la société Canonic s’appuie, elle, sur l’IA pour produire du cannabis thérapeutique à effet ciblé, là aussi. Celui-ci contient une dose de THC, efficace contre le stress et la douleur, à faire pâlir tout Amsterdam : 23% ! Déclinés en six moutures, les produits maison, aux noms de livrets bancaires (Synergy, Mosaic, Combo…) sont mis au point avec le concours du moteur technologique GeneRator AI. Celui-ci permet de rechercher spécifiquement un taux de THC plus élevé ou des caractéristiques terpéniques bien précises. D’autres chercheurs ont découvert, toujours grâce à l’IA, que les effets de la weed sur des récepteurs opioïdes induisaient une réaction antalgique de l’organisme. Plus concrètement, le cannabis pourrait avoir la même action sur la douleur que la morphine. Sans les effets indésirables de celle-ci.

Une expérience consommateur optimisée
Toujours dans le but de tenter des combinaisons aboutissant à des effets bien ciblés, l’IA permet d’effectuer des croisements virtuels entre variétés, beaucoup plus rapides que dans le monde réel. Plus besoin d’attendre la pousse durant des semaines ou des mois, quelques minutes suffisent pour simuler l’évolution de plusieurs générations.
Combien de consommateurs ont-ils déjà vécu l’expérience traumatisante du brownie maison qui catapulte en orbite sans préavis ou du grand naufrage sur le canapé du salon transformé en radeau ? L’IA devrait bientôt permettre de parer ces affres en orientant le consommateur vers le produit qui lui convient parfaitement. Côté médical, elle permettra bientôt d’analyser de vastes données patients, incluant les symptômes et les réponses aux traitements précédents. Le défi est réel : chaque patient compose différemment avec le THC et le CBD, en fonction de facteurs comme l’âge, le poids et le métabolisme. Bientôt, l’IA connaîtra mieux votre constitution que votre médecin de famille ! Dans le même genre, certaines plateformes permettront aux patients de saisir des détails comme leur condition physique ou leurs symptômes, afin que le système génère des suggestions de dosage basées sur des profils patients similaires. Un genre de Netflix de la fumette thérapeutique.
Aux Etats-Unis, l’application Jointly utilise déjà l’IA pour analyser un demi-million d’expériences consommateurs documentées afin d’orienter l’utilisateur vers telle ou telle variété, selon qu’il souhaite « renforcer sa créativité », « trouver énergie et élévation » ou « s’apaiser et se relaxer ». Côté qualité produit, HiGrade offre pour sa part de tester instantanément ses fleurs de cannabis en transmettant trois photos de ces dernières, analysées via un système poussé. Celui-ci peut même indiquer le pourcentage de THC !
À l’évidence, l’époque romantique du cultivateur bohème perdu dans la campagne sera un jour révolue. Elle laissera place à l’ère du cannabis industriel intelligent, où chaque gramme est tracé, analysé, optimisé. Se posent alors plusieurs questions. Quelles seront les incidences si l’IA transforme une pratique contre-culturelle en industrie rationalisée et capitaliste ? Avons-nous le droit de façonner le vivant selon nos désirs récréatifs ? Quelle place reste-t-il pour la spontanéité, l’imprévu, l’erreur créatrice ? Une chose est certaine : comme dans de nombreux domaines convoquant l’IA, celle-ci ne révolutionnera le monde du cannabis qu’en étant utilisée, non pas à la place, mais en synergie avec l’individu.
