La consommatrice de cannabis sortirait-elle de l’ombre ? Entre stigmatisation persistante, nouveaux usages et récupération marketing, le THC pose une question inattendue : ce que l’on observe relève-t-il du genre ou du regard que l’on porte sur lui ?
Par Juliette Ihler Meyer
Pendant très longtemps, le cannabis a eu tous les atours d’un boys club. Le stoner, c’était un mec, version cool et décontractée, incarnée par Seth Rogen dans Délire Express (2008) ou par la version loser sympathique, façon The Dude dans The Big Lebowski (1998). Un type un peu désinvolte, parfois borderline mais toléré, voire mythifié. Côté femmes, le décor change : rares à l’écran, souvent reléguées hors champ. Fumer était alors un attribut masculin acceptable alors que, chez les femmes, il pouvait vite devenir un marqueur de déviance. La preuve avec Smiley Face (2007) de Gregg Araki (pas réputé pour faire partie du camp ultraconservateur) où une jeune actrice complètement à la ramasse traverse seule une journée de défonce à galérer pour résoudre ses problèmes – au premier rang desquels, le remboursement de son dealer. Pas enviable, pas drôle, pas « biglebowskien », quoi. À l’époque, les cannaqueens n’ont donc aucun droit à l’insouciance.
Mais au milieu des années 2010, les chiffres avancent une autre réalité. Aux États-Unis, les données du National Survey on Drug Use and Health montrent qu’entre 2015 et 2023, la consommation féminine a nettement augmenté, réduisant l’écart historique avec les hommes. Chez les 25-45 ans, la progression est particulièrement marquée. Autrement dit : les femmes n’arrivent pas sur le marché du THC, elles étaient déjà là mais invisibilisées. Leur consommation existait mais elle était moins racontée. Et plus souvent jugée, a-t-on envie d’ajouter.
Plaisir vs bien-être
Car le regard ne va pas au même rythme que les pratiques. Une maman qui s’enfile un petit verre, ça passe comme un Spritz en terrasse. Une mère qui fume un joint, ça racle comme du tord-boyaux avalé au réveil. Les travaux en sociologie des usages (notamment relayés par la Substance Abuse and Mental Health Services Administration (Samhsa) le confirment : à consommation équivalente, les femmes restent plus stigmatisées que les hommes. Le même joint, deux récits. Chez un homme : détente, relâchement, sociabilité. Chez une femme : perte de contrôle, irresponsabilité, transgression.
Résultat : beaucoup de femmes consomment mais ne le crient pas sur les toits ou ajustent leur discours en parlant volontiers d’« usage médicinal », de « microdosing », de « gestion du stress » ; bref, tout un vocabulaire qui ressemble plus à un sommaire de Femmes actuelles qu’à une confession intime en bonne et due forme. Ainsi, quand l’actrice Whoopi Goldberg lance Whoopi & Maya en 2016 (une marque de cannabis dédiée au soulagement des douleurs menstruelles), elle ne vend pas du loisir ou du fun, mais du soin pur et dur : baumes, infusions, chocolat, bains thérapeutiques… Rien à voir avec les barres de rires entre copines ou les concours d’yeux rouges entre amies.
De la « wine mom » à la « weed mom »
Cette différence d’usage est corroborée par la figure montante de la « weed mom ». Pendant que fleurit sur les réseaux sociaux, le hashtag #StonerMom (notamment au Colorado où le cannabis est légalisé depuis 2014), le New York Times évoque un basculement des pratiques domestiques, où certaines mères troquent leur verre de vin du soir contre du cannabis pour se détendre sans alcool. De son côté, le Guardian décrit un nombre croissant de femmes qui se tournent vers le cannabis, perçu comme une alternative plus saine à la bibine. Plusieurs études publiées dans le Journal of Studies on Alcohol and Drugs montrent que les femmes consomment davantage dans une optique de gestion du stress, du sommeil ou de l’anxiété. Là où les hommes sont plus souvent associés à une consommation récréative ou sociale, les femmes inscriraient davantage leur usage dans une logique fonctionnelle.
La différence d’usage est corroborée par la figure montante de la « weed mom » et de l’hashtag #StonerMom.
L’industrie n’a pas tardé à suivre. D’après le magazine Forbes, les produits à base de cannabis ciblant les femmes ont explosé. Gummies, boissons infusées, microdoses : tout est pensé pour rendre la consommation discrète et, bien sûr, « feel good ». Enfin, tout dépend aussi de la catégorie socioprofessionnelle.
Milieu social, le facteur invisible
Au-delà du genre, un autre facteur complexifie notre affaire : le milieu socioprofessionnel. Marlène, trente-sept ans, productrice dans le cinéma et l’audiovisuel, décrit un environnement cannabique où la question du genre est presque absente. Les rares jugements qu’elle évoque ne portent pas sur le fait d’être une femme qui consomme, mais sur l’intensité de la consommation. « Dans mon milieu, j’ai beaucoup de copines qui fument et on ne m’a jamais dit que c’était un truc de bonhomme, déroule-t-elle. Je ne l’ai donc jamais caché. C’est un milieu très ouvert par rapport à ça. Finalement, les seules personnes qui me font des remarques sur le sujet, ce sont mes copines qui me disent que je déconne parce que je fume trop. » Son rapport au cannabis échappe aux codes genrés jusqu’à ce qu’elle sorte de sa bulle professionnelle : « Oui, j’ai parfois eu des regards dans la rue mais je m’en fous. »
« Dans mon milieu, j’ai beaucoup de copines qui fument et on ne m’a jamais dit que c’était un truc de bonhomme. » (Marlène)
À l’inverse, Alexandra, ingénieure dans les énergies renouvelables depuis une dizaine d’années et fumeuse au quotidien, décrit un tout autre climat : « Je n’ai jamais parlé de ça dans mon milieu pro. Ça picole volontiers un verre de rouge au déjeuner, mais les gens avec qui je travaille ne sont globalement pas très ouverts à ce genre de pratiques. Ce qui est illégal fait peur. » Ici, le cannabis reste tabou, pas spécifiquement pour les femmes mais d’une façon plus générale. Pourtant, ce silence produit un effet indirect : dans les milieux où la norme est plus rigide, les femmes, déjà plus exposées au jugement, ont encore moins de marge pour assumer.
L’illusion des différences ?
« La question des différences entre femmes et hommes ne relève pas d’un caprice analytique. Elle s’impose dès que l’on observe les usages, les parcours de dépendance ou certaines réponses physiologiques », nous explique un médecin. Mais, à mesure que les études s’accumulent, une autre réalité apparaît : hors environnement culturel, ces différences sont souvent moins nettes qu’annoncé. Un article publié dans la revue Drug and Alcohol Dependence, souligne par exemple que, sur plusieurs fonctions cognitives et émotionnelles, les écarts entre sexes restent faibles, variables, parfois non significatifs selon les protocoles (Cooper & Craft, 2018). Même prudence du côté des travaux compilés par les National Institutes of Health américains, qui insistent sur la difficulté à démêler ce qui vient du genre de ce qui dépend du contexte, des usages ou des parcours individuels. Autrement dit : si le sujet existe, il n’y a pas encore une réponse claire. Et c’est précisément là qu’il devient intéressant.
Car ce que le THC met en lumière, dépasse largement la biologie. Il agit comme un révélateur de biais : biais scientifiques (échantillons longtemps masculins, données encore incomplètes), biais culturels (attentes différenciées face au plaisir) et biais industriels (un marché qui aime segmenter pour plus d’efficacité commerciale). Dans ce contexte, chercher à affiner les différences n’a rien d’illégitime mais ces différences composent plutôt une zone mouvante, traversée d’influences multiples, où le genre n’est qu’un facteur parmi d’autres. En creux, cette incertitude ouvre une autre piste, plus dérangeante : et si la question n’était pas de savoir si les cannaqueens réagissent différemment, mais pourquoi on tient tant à ce qu’elles le fassent ?
