Reportage : quand faire pousser son CBD est un délit.

Après une condamnation pour cannabis illégal, Prisca a tenté de rentrer dans les clous en passant au CBD. Mais en France, même la version « légale » du chanvre devient un casse-tête dès qu’on veut la cultiver soi-même.

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« Les autorités sont chiantes, un jour ça passe, le lendemain ça casse. Alors, j’ai décidé de faire ce qui me semble juste, en mon âme et conscience », lance Prisca (le prénom a été modifié), une artiste-peintre quadragénaire qui apprécie le cannabis depuis qu’elle a 15 ans. Originaire du Sud-Ouest, elle a fumé la version illégale (qui contient un taux de THC supérieur à 0,3 %) pendant une vingtaine d’années. À 30 ans, elle découvre le CBD, cette version allégée et plus douce de la plante : « Au début j’ai clairement pas accroché. Je ne sentais pas l’effet stoner et il manquait le goût que j’aimais avec la beu. » 

« Au début, avec le CBD, j’ai clairement pas accroché. »

Comme beaucoup de Français depuis, elle a été contrôlée au volant avec du THC dans le sang, ce qui lui a valu ses premiers déboires judiciaires et une suspension du permis de conduire – « Là où je vis, sans voiture pour me déplacer, c’est comme si j’avais perdu mes jambes. » Effectivement, dans ce hameau perdu, faire le moindre déplacement devient une mission impossible : en l’absence de transport en commun, il faut demander aux voisins et aux copains de l’amener faire ses courses, ça fait pas rêver. « C’est surtout le traumatisme de la perquisition qui m’est resté : les gendarmes qui saccagent ma maison, mon atelier et mes peintures, tout ça pour rien vu que je leur avais donné toute mon herbe dès qu’ils sont entrés chez moi. »

Effet trop léger

Sur sa petite propriété, Prisca faisait pousser sa weed, douze plantes par an pour être autosuffisante et faire des économies. Elle avait un paquet de tabac à rouler plein quand elle s’est faite arrêter au bord de la route. « Je partais rejoindre mon mec pour un week-end en amoureux à la frontière espagnole », explique-t-elle. Inconsciente des risques, comme elle n’avait jamais fait l’objet d’un contrôle routier, elle avait pris de quoi « se mettre bien, tout simplement ». En l’occurrence dix-neuf grammes de jolies fleurs bien parfumées et résineuses. 

« De nombreuses fois, j’ai pensé à me remettre à l’herbe illégale. »

Arrestation, garde à vue, perquisition et comparution immédiate pour usage, transport, détention, possession et conduite sous l’emprise : Prisca a été condamnée à une peine d’un an de prison avec sursis, 500 € d’amende, une obligation de soin et une suspension de six mois de son permis de conduire. « Une vraie criminelle », me dit-elle d’un ton sarcastique. Primo-délinquante, le juge s’est montré plus clément que le procureur, qui avait requis une peine de trois ans de prison dont dix-huit mois ferme.Cette mésaventure a été le déclic pour que Prisca passe du THC au CBD. Au début, elle se fournissait dans un shop spécialisé mais les variétés proposées avaient toutes plus ou moins le même goût et les prix étaient trop élevés. Alors qu’elle achetait les graines pour quelques euros par an, elle devait désormais y consacrer une part importante de ses revenus. Aussi, l’effet étant trop léger, elle a fini par augmenter fortement sa consommation : « Je fumais trois ou quatre pet’ au THC par jour avant. Avec le CBD, c’était entre huit et dix. De nombreuses fois, j’ai pensé à me remettre à l’herbe illégale et maison. » 

Autoculture

En allant acheter des feuilles à rouler chez son buraliste, elle remarque une nouvelle étagère garnie de pochons au contenu familier. Moins chères que dans le CBD shop où elle avait l’habitude de se rendre, elle accroche vite sur des variétés plus goûtues. En lisant l’étiquette sur les jolis sachets colorés, elle remarque le « made in Italy ». Nouvelle déception. Ça vient de Suisse, Espagne, Italie, mais jamais de France. En se renseignant auprès du gérant, Prisca apprend que ces fleurs de CBD européennes sont beaucoup moins naturelles que les françaises. Il n’en faut pas plus pour lui donner envie de faire sa propre production, comme elle faisait avant avec le THC. Nouveau coup de massue quand elle apprend qu’une loi interdit cette production à tout particulier. En effet, selon l’arrêté du 30 décembre 2021, seule certaines variétés de cannabis sativa L avec un taux de THC inférieur à 0,3% sont accessibles, et uniquement dans le cadre professionnel et commercial. Ce qui explique, selon l’artiste, le manque de compétitivité du CBD français, limité à des variétés passées de mode. 

Qu’à cela ne tienne, Prisca se procure des graines de CBD en provenance d’Europe de l’Est et se relance dans l’autoculture, quitte à prendre le risque de faire sauter son sursis. « En plus de l’aspect financier, il y a une question de conscience, reconnaît-elle. Quand je fumais du THC, il été déjà hors de question de financer les réseaux criminels dont on entend parler tous les jours. Amine Kessaci à Marseille est, à mes yeux, autant victime de ces gangs que des autorités qui refusent de légaliser. »À bon entendeur…

 

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Journaliste, peintre et musicien, Georges Desjardin-Legault est un homme curieux de toutes choses. Un penchant pour la découverte qui l'a emmené à travailler à Los Angeles et Londres. Revenu au Canada, l'oiseau à plumes bien trempées s'est posé sur la branche Zeweed en 2018. Il est aujourd'hui rédacteur en chef du site.

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