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Quand la Police prône la légalisation du cannabis

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Entre saisies abusives, arrestations pour quelques grammes ou amendes pour détention de « stups », les relations entre fumeurs et forces de l’ordre ont toujours été mauvaises. Mais certains ont une vision à rebrousse-poil de leurs collègues et de la législation prohibitionniste en vigueur. ZEWEED a rencontré Bénédicte Desforges, ex-lieutenant de police et présidente du collectif Police Contre la Prohibition (PCP).

ZEWEED : Des forces de l’ordre en lutte contre la prohibition, ce n’est pas banal. Pouvez-vous vous présenter, vous et votre collectif ?
Bénédicte Desforges : Je suis une ex-flic qui a toujours travaillé en uniforme sur la voie publique, à Paris et en banlieue. J’ai été dans la police nationale pendant une quinzaine d’années, dans les Hauts-de-Seine et à Paris, dans le 18e arrondissement – des secteurs pour le moins criminogènes.
Pour ce qui est du PCP, c’est un collectif de policiers qui s’intéressent aux problèmes liés aux drogues. Après avoir échangé entre nous, l’idée est venue fin 2018, de monter ce collectif car nous avions les mêmes intérêts et les mêmes conclusions concernant les stupéfiants ; à savoir, légalisation du cannabis et dépénalisation des usages. Il s’agissait surtout de faire entendre la voix de ceux qui se trouvent en haut de la chaîne pénale. Avocats, magistrats et autres associations existaient depuis longtemps mais les policiers, eux, ne se faisaient pas entendre. Nous devions amener notre parole et apporter un point de vue utile qui manquait. Le collectif est constitué d’une douzaine de membres qui en forment le noyau dur. Autour gravitent plusieurs dizaines de policiers qui nous suivent, nous soutiennent.

ZW : On vous voit souvent sur Twitter parler de joint, répondre à des tweets sur le cannabis avec humour et détachement. Est-ce que vous fumez ou avez fumé par le passé ?
B.D. : Certains, oui et d’autres, non. En réalité, on ne pose même pas la question. Pour nous, c’est un sujet qui relève entièrement de la vie privée et on veut que ce le soit également aux yeux de la loi.
Demander si quelqu’un fume est aussi pertinent que demander à quand remonte sa dernière cuite. Ce qui regarde un policier, c’est de savoir si l’individu risque d’être un danger pour autrui. Un simple exemple sur ce sujet : on souhaite que les conducteurs soient soumis à des tests comportementaux plutôt que de drogue, qui peuvent vouloir tout et rien dire. Concernant le PCP, on a été régulièrement accusés par d’autres flics d’être des gauchos, des collabos ou des toxicos alors que notre approche dépasse largement ces questions. Mais, maintenant, nous n’avons plus droit à ces qualificatifs : de plus en plus de policiers nous soutiennent, reconnaissant la justesse de nos analyses. Et ça ne vient pas toujours des plus progressistes ; preuve s’il en fallait que nos idées peuvent parler à tout le monde, indépendamment des étiquettes politiques ou des idées préconçues.

ZW : Comment agissez-vous pour faire avancer ces idées ?
B.D. :On discute régulièrement entre nous pour savoir comment intervenir sur tel ou tel sujet, sur les réseaux sociaux. Concrètement, on incite nos collègues à ne plus faire de procédures contre les consommateurs. On ne les aborde pas en leur disant qu’il faut légaliser le cannabis. On leur dit surtout que, s’ils ne se posent pas la question, ils cautionnent la politique du chiffre qu’ils dénoncent à longueur de journée. Chacun dispose d’un libre arbitre et peut fixer une limite à ce qu’il va retenir ou non comme infraction.

ZW : Aujourd’hui, vous n’êtes plus dans la police. Comment cela se passait sur le terrain, lorsque vous étiez en service ?
B.D. : J’ai démissionné en 2012. Ma chance était de travailler dans un service insensible à la politique du chiffre. Si on ne voulait pas interpeller pour une barrette de shit, on ne le faisait pas. Il existe des criminalités bien plus gratifiantes dont il faut s’occuper. Avec mes collègues, on avait tous cette position consistant à dire : « Cette répression est inintéressante, inutile et ne sert qu’à alimenter la politique du chiffre. » C’est un peu comme pour les piétons : personne ne verbalise ceux qui traversent au-delà des passages cloutés. Pour nous, cette logique s’applique aussi au fumeur de joints.

ZW :Vous pouvez détailler cette politique du chiffre ?
B.D. :La répression du délit d’usage de stupéfiants est simple : c’est un délit sans victime et, dès qu’il est constaté, il est à 100 % élucidé. C’est la poule aux œufs d’or de ce système. Dans les faits, les cadres de la police touchent des primes qui sont subordonnées à l’activité des effectifs. Les chefs mettent la pression pour toucher plus d’argent. Donc certains mettent l’accent sur l’usage de drogues dans cet objectif. Mais ce qui est curieux, c’est que les collègues se plaignent de tout ça, sans jamais faire le lien avec le besoin d’une réforme globale.

ZW : En 2020 a été mise en place l’amende forfaitaire délictuelle (AFD), avec un objectif : simplifier le travail des policiers qui n’ont plus à emmener un fumeur de joint au commissariat. Qu’en pensez-vous ?
B.D. : Des remontées dont on dispose, il s’agit d’une usine à gaz. On sait très bien que beaucoup ne vont jamais les payer et, d’ailleurs, le taux de recouvrement est juste d’un tiers. Aujourd’hui, on n’observe pas d’efficacité à ce dispositif répressif. L’AFD n’a d’impact ni sur les taux de consommation, ni sur l’accessibilité aux drogues, ni sur le trafic. Elle mobilise un temps considérable des forces de l’ordre et alimente les bilans statistiques de Beauvau. Loin d’un souci de santé publique, cette amende répond au nouveau mantra du gouvernement : la responsabilité et la complicité des consommateurs.

ZW : Quelles seraient vos préconisations pour en finir avec la situation actuelle ?
B.D. : Pour commencer, il faudrait un système comme au Portugal. Du point de vue du PCP, c’est l’usage de toutes les drogues qu’il faudrait dépénaliser pour soulager le travail de la police en se passant d’une répression inefficace. Et, pour couper l’herbe sous le pied des dealers, il faut évidemment légaliser le cannabis. Cela passe par tous les fronts, de l’autoproduction aux initiatives, comme les social clubs en Espagne. Il est hors de question de tout laisser entre les mains du marché noir et de se priver de produits de qualité, ainsi que de campagnes de prévention plus fluides.
J’insiste sur ce point : légalisation et dépénalisation sont compatibles. Du point de vue de la police, uniquement légaliser en pensant que cela va soulager notre travail est un non-sens, car le marché noir persistera et on nous demandera toujours d’interpeller et de faire des saisies. De plus, comment distinguer un joint légal d’un joint illégal ? Il faut que la police puisse être réorientée sur des activités utiles et la répression des consommateurs n’en est pas une.

Bénédicte Desforges

ZW : Lors des élections de 2022, le sujet du cannabis, et plus largement les thématiques sociales, ont complètement disparu du débat public. Qu’est-ce que cela dit de nos politiques à ce sujet ?
B.D. : On observe toujours la même chose. À l’approche du scrutin, des promesses de loi très frileuses voient le jour pour ratisser les quelque cinq millions de fumeurs, mais cela ne va jamais plus loin. De toute façon, cela nous intéresse peu, au PCP. La dépénalisation de toutes les drogues n’est jamais présente. Rajoutons la volonté de contrôler le taux de THC, la manière de distribuer… Ils veulent tellement plaire à l’opinion que, dans les faits, leurs propositions ne sont pas convaincantes.

ZW : Le climat en France ne semble pas tendre vers des mouvements de gauche, c’est même l’inverse. Peut-on encore espérer des avancées dès lors que la droite semble remporter la bataille culturelle ?
B.D. : Pour le dire clairement, au PCP, on se fiche des discours prohibitionnistes de droite. Ils sont dans leur rôle et c’est prévisible de les trouver sur une ligne dogmatique. En revanche, que fait la gauche ? Pourquoi, lorsqu’il y a une fusillade sur fond de trafic de stupéfiants, on ne voit jamais débarquer un élu de gauche sur les plateaux ? Pourquoi ne pas profiter de ces faits divers pour insister sur le fait qu’ils sont le fruit de la guerre contre la drogue qui est inefficace et produit toujours les mêmes causes depuis cinquante ans ? Le problème, c’est que la gauche fuit les questions sécuritaires alors que ce sont bien des arguments sécuritaires qui pourraient faire pencher l’opinion.

ZW :C’est-à-dire ?
B.D. : Au PCP, nous avons toujours refusé de bâtir notre argumentaire sur la santé publique. Déjà car nous voyons surtout, en tant que policiers, le désastre sécuritaire, mais également car nous refusons d’avoir une posture morale et infantilisante. On n’estime pas qu’une personne qui se drogue est problématique par nature. La liberté individuelle, tant qu’elle n’empiète pas sur celle des autres et sur leur sécurité, est notre philosophie.
Maintenant, regardons ce que disent les pro-légalisation. Leur discours est démesurément porté sur la santé publique. Est-ce que cela fonctionne sur les consommateurs ? A-t-on déjà vu une personne ne pas goûter une drogue de peur de devenir addict ? Cela n’existe pas ! Même chose pour ceux qui n’ont jamais fumé et qui sont contre. Quel argument va les faire réfléchir ? La peur qu’un inconnu devienne accro à un produit ou un argumentaire chiffré sur le coût à la société de la répression ?
Nous sommes certains que le second sera bien plus efficace que le premier. J’en veux pour exemple que chaque discours, chaque tribune, chaque article évoque toujours le fait que la France est le « premier consommateur » ou qu’il faut agir face à une « catastrophe sanitaire », lorsque l’on parle du cannabis. Mais ce n’est pas vrai : il n’y a aucune catastrophe sanitaire liée à la consommation de cannabis en France. Nous sommes les premiers consommateurs, oui ; et alors ? Il faut surtout matraquer que nous dépensons énormément d’argent et d’énergie pour attraper des dealers, remplacés le soir même, et des gens bien insérés qui veulent se détendre le soir avec un joint, alors que cela pourrait être redirigé sur des enquêtes plus importantes pour la société.

Propos recueillis par Vincent Geny en mars 2024
Site de PCP :  www.stoplaprohibition.fr
Insta : @collectifPCP
Facebook : collectifPCP

Bénédicte Desforges: la policière qui milite pour la légalisation du cannabis

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Soutenu par Yann Bisiou, François-Michel Lambert et Renaud Colson, le mouvement Police Contre la Prohibition (PCP) est une référence du combat pour la légalisation du cannabis en France. Exclusivement composé de représentants ou ex-représentants des forces de l’ordre, le collectif fait parti des voix qui pourraient bien faire pencher la balance en cas de réferundum surprise.  Zeweed a posé quelques questions à Bénédicte Desforges, la co-fondatrice du mouvement et la plume de leur compte Twitter au 11 000 followers.

Des gendarmes et des policiers contre la prohibition c’est inattendu! Quel est votre parcours et comment avez-vous eu l’idée de PCP?
Je suis une ancienne flic qui a toujours travaillé en uniforme sur la voie publique, à Paris et en banlieue. J’ai été dans la Police Nationale pendant une quinzaine d’années, notamment dans les Hauts-de-Seine, à Gennevilliers ou Nanterre mais aussi à Paris, dans le 18e arrondissement. Des coins pour le moins criminogènes.
Pour ce qui est de Police Contre la Prohibition (PCP), ce sont des policiers venus de tous bords qui s’intéressent aux problèmes liés aux drogues.

“Il s’agissait surtout de faire entendre la voix de ceux qui se trouvent en bas de la chaîne pénale”

Après avoir échangé entre nous, l’idée est venue fin 2018 de monter ce collectif car nous avions les mêmes intérêts et les mêmes conclusions concernant les stupéfiants, à savoir; légalisation du cannabis et dépénalisation des usages. Il s’agissait surtout de faire entendre la voix de ceux qui se trouvent en bas de la chaîne pénale.
Avocats, magistrats et autres associations existaient depuis longtemps mais les policiers, eux, ne se faisaient pas entendre. Nous devions amener notre parole et apporter un point de vue utile qui manquait. Le collectif est constitué d’une douzaine de membres qui en forment le noyau dur. Autour, gravitent plusieurs dizaines de policiers qui nous suivent, nous soutiennent, apportent sympathie et adhésion à nos idées.

On vous voit souvent sur Twitter parler de weed, répondre à des tweets sur le cannabis avec humour et détachement: est-ce que les membres de PCP sont des consommateurs?
Certains oui. En réalité on ne pose même pas la question. Pour nous, c’est un sujet qui relève entièrement de la vie privée et on veut que ce le soit également aux yeux de la loi. Demander si quelqu’un fume du cannabis est aussi pertinent que demander à quand remonte sa dernière cuite. Ce qui regarde un policier c’est de savoir si l’individu risque d’être un danger pour autrui.
Un simple exemple sur ce sujet, on souhaite que les conducteurs soient soumis à des tests comportementaux plutôt que de drogue qui peuvent vouloir tout et rien dire. Mais concernant le PCP, on est régulièrement accusé par d’autres flics d’être des gauchos, des collabos ou des consommateurs, alors que notre approche dépasse largement ces questions.

Comment agissez-vous pour faire avancer ces idées ?
On discute régulièrement entre nous pour savoir comment intervenir sur tel ou tel sujet sur les réseaux sociaux. Concrètement, on incite nos collègues à ne plus faire de procédures contre les consommateurs. On ne les aborde pas en leur disant qu’il faut légaliser le cannabis. On leur dit surtout que s’ils ne se posent pas la question, ils cautionnent la politique du chiffre qu’ils dénoncent à longueur de journée. Chacun dispose d’un libre arbitre et peut fixer une limite à ce qu’il va retenir ou non comme infraction.

“On incite nos collègues à ne plus faire de procédures contre les consommateurs”

Aujourd’hui vous n’êtes plus dans la police, comment cela se passait sur le terrain lorsque vous étiez en service ?
J’ai démissionné en 2012. Ma chance était de travailler dans un service insensible à la politique du chiffre. Si on ne voulait pas interpeller pour une barrette de shit on ne le faisait pas. Il existe des criminalités bien plus gratifiantes dont il faut s’occuper. Avec mes collègues, on avait tous cette position consistant à dire « cette répression est inintéressante, inutile et ne sert qu’à alimenter la politique du chiffre ». C’est un peu comme pour les piétons, personne ne verbalise ceux qui traversent au-delà des passages cloutés. Pour nous, cette logique s’applique aussi au fumeur de joints.

Vous pouvez détailler cette politique du chiffre ?
La répression concernant l’usage de drogue est facile à faire et est à 100% élucidée. C’est la poule aux œufs d’or de ce système. Dans les faits, les cadres de la police touchent des primes qui sont subordonnées à l’activité des effectifs. Les chefs mettent la pression pour toucher plus d’argent. Donc certains mettent l’accent sur les stupéfiants dans cet objectif. Mais ce qui est curieux c’est que les collègues se plaignent de tout ça, sans jamais faire le lien avec le besoin d’une réforme globale.

En septembre 2020 l’amende forfaitaire délictuelle a été mise en place avec un objectif: simplifier le travail des policiers . Qu’en pensez-vous ?
Des remontées dont on dispose, il s’agit d’une usine à gaz. On sait très bien que beaucoup ne vont jamais les payer et d’ailleurs, le taux de recouvrement est assez bas. Alors, oui, peut-être que cela allège le travail de la police et de la justice dans l’absolu, mais on a hâte de voir le bilan un an après concernant l’efficacité. Et, lorsque l’on prend du recul, on se dit surtout que l’amende délictuelle n’a rien à voir avec un quelconque souci de santé publique. On réprime la consommation mais dans quel but ?

“L’amende délictuelle n’a rien à voir avec un quelconque souci de santé publique”

Quelles seraient vos préconisations pour en finir avec la situation actuelle ?
Pour commencer, il faudrait un système comme au Portugal ou d’autre pays. Cela passe par tous les fronts, de l’autoproduction aux initiatives comme les social clubs en Espagne. Il est hors de question de tout laisser entre les mains du marché noir et de se priver de produits de qualité ainsi que de campagnes de préventions plus fluides.
D’ailleurs, j’insiste sur un point. Légalisation et dépénalisation vont ensemble. Du point de vue de la police, uniquement légaliser en pensant que cela va soulager notre travail est un non-sens car le marché noir persistera et on nous demandera toujours d’interpeller et de faire des saisies. De plus, comment distinguer un joint légal d’un joint illégal ? Il faut que la police puisse être réorientée sur des activités utiles et la répression des consommateurs n’en est pas une.