Liban

Le Liban légalise le cannabis thérapeutique… à l’étranger

Premier pays arabe à légaliser le cannabis thérapeutique, le pays des cèdres ouvre les portes à  une prometteuse filière, dont les libanais ne profiteront pas.

En 2020, en plein effondrement économique, le Parlement vote la loi 178 qui autorise la culture du cannabis pour un usage médical et industriel. Le pays devient le premier du monde arabe à légaliser la plante sur le papier, avec une promesse simple : transformer un trafic toléré en machine à devises sonantes et trébuchantes. Cinq ans plus tard, l’État commence seulement à mettre en musique sa « green economy » : création d’une Autorité de régulation du cannabis, futurs appels d’offres, licences à distribuer et projections économiques qui promettent jusqu’à un milliard de dollars de revenus par an.

La Bekaa passe du hors-la-loi au hors-sol

Dans la Bekaa, où l’on cultive du hasch depuis plus longtemps qu’on ne vote des lois, la nouvelle a un goût amer. Les mêmes champs qui alimentaient le marché noir doivent devenir vitrines d’un capitalisme vert très officiel. Sauf que les petits paysans, eux, ne sont pas forcément invités à la table.
La loi réserve les licences aux acteurs « respectables » : sociétés dûment enregistrées, casier judiciaire propre, capitaux solides et carnet d’adresses à Beyrouth. Les familles qui ont tenu le business pendant des décennies découvrent qu’elles risquent surtout de voir leur savoir-faire récupéré par des groupes pharmaceutiques étrangers, sous supervision d’une autorité qui décide de tout : zones de culture, taux de THC inférieurs à 1 %, volumes exportables, usage strictement médical ou industriel.
Résultat : la transition vers le légal ressemble pour l’instant à un déplacement de profits plus qu’à une sortie de la clandestinité. Le risque judiciaire, lui, n’a pas disparu pour les cultivateurs qui ne rentrent pas dans les cases du nouveau système.

Légal pour l’export, illégal pour les patients

Sur le papier, tout est fait « pour la santé publique ». Les parlementaires citent les études scientifiques, justifient la loi par la nécessité de réguler une filière déjà existante, promettent des contrôles stricts et un usage encadré.
Dans la vraie vie, un patient atteint de cancer ou d’épilepsie qui se soigne au cannabis reste pénalement vulnérable. La loi de 2020 ne crée aucun droit effectif pour les patients libanais : elle organise la culture, la transformation et l’exportation, mais ne réforme pas la vieille loi sur les stupéfiants qui criminalise toujours l’usage et la possession de cannabis, même à des fins médicales.
Autrement dit : le Liban va produire des huiles et des extraits de cannabis « made in Bekaa » pour des hôpitaux européens ou nord-américains, pendant que les malades locaux doivent continuer à se fournir clandestinement. Le cannabis devient un produit d’exportation respectable, mais reste une drogue honteuse à domicile.

Une légalisation taillée pour les devises

Si le texte est passé si vite en 2020, ce n’est pas parce que la classe politique s’est soudain passionnée pour la réduction des douleurs neuropathiques. C’est parce que le pays était à genoux : monnaie en chute libre, dette abyssale, fuite des capitaux. Un rapport commandé par le gouvernement a vendu l’idée d’une filière cannabis capable de rapporter près d’un milliard de dollars par an. Les députés ont suivi : même plante, nouveau narratif — on ne parle plus de hasch mais de « potentiel pharmaceutique ».
En 2025, avec la mise en place de l’Autorité de régulation, la machine commence vraiment à s’installer : appels du pied aux investisseurs étrangers, notation des dossiers, promesse d’un marché ultra traçable, digitalisé, conforme aux normes internationales. Sur les photos officielles, le cannabis libanais ressemble moins à un champ poussiéreux de la Bekaa qu’à une start-up de la santé.
Reste la question centrale : pour qui légalise-t-on vraiment ? Pour les malades qui espèrent une alternative aux opioïdes, pour les paysans qui survivent depuis des années grâce à une culture illégale, ou pour des bilans comptables en manque de devises ?
Pour l’instant, la réponse penche clairement du côté des tableurs Excel. Le Liban a légalisé le cannabis thérapeutique comme on signe un plan de sauvetage économique : à destination des marchés, pas des patients. La révolution verte attendra encore avant de passer de la brochure d’investisseurs à la salle d’attente des hôpitaux.

Le peace reportage : la culture du hash au Liban

Alors que les tanks de Tsahal ou franchi la frontière libanaise pour en découdre avec le Hezbollah, ZEWEED a choisi de mettre à l’honneur la culture d’une plante ô combien pacificatrice : le cannabis. Ariel, fumeur sans frontière et gonzo-reporter, s’est rendu cet été au pays des cèdres pour en savoir plus sur les us et coutumes entourant l’un des meilleur haschisch du globe. Suivez le guide.

Dès mon arrivée au pays du Cèdre, on m’a répété à tort et à travers : “Si tu as compris le Liban, c’est qu’on te l’a mal expliqué”. Entre maronites, orthodoxes, Druzes, chiites, sunnites et d’autres encore, je ne peux prétendre, même après plusieurs mois ici, avoir déchiffré le paysage social libanais. D’innombrables pratiques culturelles coexistent, bien qu’elles soient parfois divergentes. De la langue utilisée à la conception de la sexualité en passant par les traditions culinaires, rares sont les usages libanais qui traversent toutes les couches de la société. Cependant, il y en a bien un que j’ai retrouvé sans faute au sein de n’importe qu’elle communauté religieuse ou classe sociale : la consommation de haschich.

Bien que complètement illégal, le haschich est produit en abondance en Liban, au point que le pays fournit tous ses voisins orientaux et figure au top 3 des plus gros producteurs mondiaux. Habitué aux prix européens, le haschich à $2 le gramme s’est présenté à moi comme une bonne nouvelle. Dans un pays fortement inégalitaire, le haschich est accessible à tout le monde, et, pour cause, tout le monde en fume. Il ne m’a pas fallu longtemps pour rejoindre le mouvement.

La plaine de la Bekaa
La Bekaa, berceau d’un des meilleur et plus vieux hash du monde

 

En pleine interview pour un journal local, mon interlocuteur m’interrompt : “Ça te dit de fumer un joint?”.
Telle fut ma première interaction avec le shit libanais. Décontenancé, j’accepte. L’entretien achevée, j’appelle mes amis en France, et, surexcité, je leur raconte la scène. Et puis, j’ai compris qu’ici, cela n’avait rien d’exceptionnel : j’ai fait plus d’interviews autour d’un joint fumant que sans. Au bout d’un moment, j’en ai profité pour demander où je pouvais me fournir, et soudainement, personne ne pouvait m’aider. Les gens semblaient bien plus partants à m’offrir des blocs de haschich entiers qu’à me révéler le moindre contact. Il m’a fallu plusieurs mois, de la discrétion et de la patience pour être finalement dirigé vers quelqu’un qui connaît quelqu’un, qui connaît quelqu’un, et ainsi de suite. Et encore, à ce jour, je n’ai jamais vu un dealer de mes propres yeux.

Malgré l’omniprésence du phénomène, fumer du haschich au Liban constitue une pratique dangereuse. Les autorités locales revendiquent elles-mêmes leur capacité à incarcérer n’importe qui pendant trois ans pour un seul joint, et la délation est une pratique courante, puisque rémunérée par la police. Ingénu, je parlais de fumer et de vouloir fumer sans complexe, dans n’importe quel contexte. Alors, mes amis s’empressaient de me dire chut avec un doigt sur la bouche. De même, j’ai eu une fois le malheur d’allumer un joint dans un des rares parcs de Beyrouth, provoquant la panique générale autour de moi.

Une rue de Beyrouth cet été

Depuis, j’ai appris. Seul l’espace intime et secret des appartements des uns et des autres est approprié à ce qui est après tout censé être un moment de détente. Alors, une fois chez soi ou à une soirée chez quelqu’un, le shit abonde, comme s’il fallait compenser l’interdiction qui pèse dans tous les autres contextes. Ici, le hasch est d’une qualité telle qu’on peut l’effriter comme de la poudre, souvent au-dessus d’une petite coupelle en céramique remplie de tabac à rouler. Pour me fondre dans les moeurs locales, j’ai fait l’acquisition d’une telle coupelle, mais je m’obstine encore à rouler mes joints avec un bout de cigarette en guise de filtre. J’essaye d’en vanter les mérites, mais tout le monde ici semble résolument attacher à utiliser un carton.

Mais globalement, je me suis complètement adapté : je suis passé de ne fumer que de l’herbe à ne consommer que du shit. Au Liban, elle est encore plus chère qu’en France, autour de $15 le gramme, au point que ceux qui en ont ne la partagent pas, même en soirée. A la différence du haschich, la weed est un marqueur social fiable au Liban, et sa présence se fait exceptionnelle.

Entre l’ombre planante de l’emprisonnement et la récurrence des joints, la façon dont on fume au Liban témoigne d’une pratique quasi-schizophrénique. Le haschich au Liban, c’est un peu “Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom” : il peut être trouvé partout, mais mieux vaut éviter de l’invoquer.

Ariel.

À la découverte du Red Lebanese.

Ariel, fumeur sans frontière est notre envoyé spécial au Liban. Il y analyse et commente les différents aspects du taga-business d’un des plus grands pays producteurs de haschich.

Lorsqu’on se promène d’un coffee-shop d’Amsterdam à un autre et que l’on s’attarde sur la liste des variétés de haschich disponible, on remarque souvent, en haut de la liste, le mystérieux nom de “Red Lebanese”. La réputation intrigante de ce haschich va de pair avec le fait qu’il est souvent le plus coûteux de tous, pouvant aller jusqu’à 35€ le gramme.

A plus de 4000 kilomètres de la capitale néerlandaise, autour de la petite commune libanaise de Zahlé, s’étendent les plaines de la Békaa. C’est dans cette région qui est responsable de la majorité de la production de hash au Liban qu’est cultivé le fameux Red Lebanese. A la tête d’une des principales exploitations, le très médiatique Ali Shamas s’est auto-attribué le surnom du Pablo Escobar libanais. Très actif sur Twitter et toujours partant pour montrer sa collection effarante d’armes à feux, de ses pistolets en or à son lance-roquette, à des médias comme la BBC, Shamas nargue les autorités parce qu’il sait son organisation intouchable.

Le shit des chiites

La communauté chiite des cultivateurs de la Beeka, dont il est une des figures de pouvoir, est affranchie de l’ordre militaire de l’Etat libanais, et bénéficie de relations de proximité avec le Hezbollah. Le Red Lebanese est sa denrée la plus profitable, car si elle est prisée dans le monde entier, ce n’est quasiment qu’au sein des terres de Shamas qu’elle pousse.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le Red Lebanese ne doit pas son nom à sa couleur souvent qualifiée de rouge brun. Ce qui est véritablement rouge, c’est la terre poussiéreuse dans laquelle cette variété pousse au Liban, et c’est d’elle d’où vient l’appellation “Red”. La particularité de la culture du Red Lebanese est que les plantes sont laissées à plat sur la terre rouge après avoir été arrachées, jusqu’à ce qu’elles aient presque complètement séché.

Cueillette à la soie fine

Pour expliquer le prix plus élevé du Red, il suffit de se tourner vers la manufacture qui le précède. Certains cultivateurs témoignent dans le documentaire Heart of Sky de la réalisatrice Jessy Moussalem, véritable bijou visuel en immersion dans les communautés du haschich, et expliquent que cette variété demande tout simplement plus de labeur que les autres. Que la cueillette est plus difficile et pénible, et que le processus de transformation des fleurs en résine est réalisé entièrement à la main, majoritairement par des femmes. A l’aide de tissus de soie fine, les fleurs séchées sont frottées afin qu’une poudre en tombe, en direction de sac en plastique dans lesquels on laisse le hash “maturer” jusqu’à l’arrivée de l’hiver.

Raide au Red : un voyage mental  sans turbulences.

Le résultat, c’est un haschich d’un marron plus foncé que la plupart des hash libanais, généralement très poudreux et clairs. Le Red Lebanese est mousseux, en raison d’un pressage minutieux et jamais excessif. Bien qu’il dégage une odeur facilement reconnaissable tant elle est poivrée, la fumée qu’on en aspire est douce, et a une épaisseur qu’on trouverait presque poudreuse. S’il produit, comme tout bon hash libanais, une high relaxante sans bad trip à la clef. Le Red, c’est un voyage confort en première classe et sans turbulances., le Red Lebanese se distingue rapidement par un effet plus puissant au niveau mental. Ainsi, dans les soirées beyrouthines, il va de soi qu’il vaut mieux se tourner vers d’autres variétés si l’on a bu un verre ou deux.

Ariel Higlesias