les divines interviews

Cerrone : “Supernature… c’est un accident, un peu un ovni dans mon catalogue”

Légende du groove et maître de la fête, Cerrone revient sur son héritage disco, ses expérimentations sonores, son rapport assumé à la weed et son art de faire danser les foules. Rencontre avec un esthète qui ne compose qu’en liberté.

ZEWEED : Une phrase pour vous définir.
Cerrone : Je suis un musicien passionné de rythme, d’harmonies et de mélodies faites pour prendre du plaisir.
Je viens des années seventies, de l’origine de la disco et c’était la fête. Donc voilà, je fais de la musique pour faire danser les gens. Je suis musicien et je ne me suis pas adapté aux styles musicaux car je n’ai jamais voulu changer mon chemin. Mais que ce soit en studio ou sur scène, je me suis adapté à la technique. Il y a une dizaine d’années, je me suis mis à jouer mon répertoire, à la différence qu’au lieu de jouer en live, je le faisais en DJ. Mais je ne joue toujours que mon répertoire, et pour moi, c’est une performance artistique.  On voyage ensemble avec le public pendant une heure et demie. 

ZEWEED :  En 1976, vous entamez une collaboration avec Alain Wisniak et avez crée « votre son » à l’aide d’un ARP Odyssey. Pouvez-vous revenir sur cette recherche sonore et la création des albums Paradise et Supernature ?
Cerrone : Supernature… c’est un accident, un peu un ovni dans mon catalogue.  J’avais fait auparavant un 2e album qui s’appelle Paradise et qui a eu le même succès que le premier. Donc évidemment, on est parti pour faire un troisième album. L’album était défini et le single devait être Give me Love, qui a été un gros single, aussi d’ailleurs.
Et à la fin de l’album, une boîte qui s’appelle ARP, m’a envoyé un carton avec l’appareil Odyssey. Ils me l’offraient si je l’utilisais et mettait un crédit sur la pochette. Donc, je dis “Okay”,  on a ouvert l’appareil et on a commencé à bidouiller dedans. Et très très vite, en une après-midi, j’avais trouvé l’essentiel dans la compo, le séquenceur, les limites, et là, on a quand même senti que l’on avait quelque chose de très original. Donc j’ai pris mon auteur, Lene Lovitch, qui était l’une des cofondatrices du mouvement Punk, on a décidé de faire un texte un peu écolo, un peu surnaturel et quand les maquettes ont été faites, c’était tellement fort quoi… que je me suis dit : ” Allez, je l’enregistre”. 

« Je suis en traversée régulière avec mon petit joint d’herbe et tout va bien »

Donc j’ai, j’ai repoussé l’album et je suis passé en production pour Supernature. Et évidemment les Américains, car mon premier contrat était américain avec Atlantic Records, étaient partis sur « Give Me Love ».
Naturellement, ils m’ont dit : “mais non, on a single » et j’ai dit : “On avance et on essaie…”.
C’était énorme, cela m’a ramené 5 Grammy Awards et on a passé la barre des 10 millions d’album. C’est cela qui a été déterminant.

ZEWEED :  Le paradis, pour vous, c’est quoi ?
Cerrone: C’est ce que je suis en train de vivre. J’y suis moi ; je ne suis pas quelqu’un qui attend un demain qui va être meilleur ; je prends le meilleur de la vie d’aujourd’hui et je crois que j’y arrive parce que je suis quelqu’un qui a la pêche, qui est très heureux… ça marche ensemble. Le paradis c’est aujourd’hui.

ZEWEED :  Plutôt paradis spirituels ou artificiels ?
Cerrone :  Ah non, moi l’artificiel, on ne me le fait pas, ça n’existe pas. Non, non, le paradis, c’est ce que je ressens, c’est comment moi, je me sens moi, intérieurement. 

Crédit photo : Samy La Famille

ZEWEED :   Vos titres sont proches de l’hypnotique, d’une atmosphère enivrante et planante…
Cerrone : On m’a toujours dit cela, je n’en sais rien. Je n’essaie pas d’avoir la recette, d’idéaliser, mais plutôt et d’amener les gens dans un univers. C’est pour cela que je fais des titres longs dans les albums. Il y a des titres où cela se ressent plus que d’autres. C’est aussi ce que je fais quand je suis en dj set, je passe les titres qui font partis de mon catalogue, et je mélange avec d’autres titres. L’idée, c’est d’amener les gens quelque part. 

ZEWEED : L’herbe est-elle un auxiliaire auquel vous avez eu recours pour composer ?
Cerrone : Mais je l’ai toujours (rires)

ZEWEED : Ah bon !
Cerrone : Je fume régulièrement mon petit pétard le soir comme je suis quelqu’un d’extrêmement actif cela me calme. Je fume que de la Weed pas du haschisch. 

ZEWEED : Avez-vous essayé le CBD ?
Cerrone : Oui. Vous savez je suis seventies et j’ai essayé beaucoup de choses. Je suis en traversée régulière avec mon petit joint d’herbe et tout va bien.

ZEWEED : Vos projets ? 
Cerrone : Là j’ai une collaboration qui est sorti au mois de décembre avec Marc Lavoine. J’ai mon premier concert d’une tournée qui va durer deux ans où je reprends tout mon catalogue en symphonique. Le premier concert c’est le 3 novembre à Nice, on sera 52 sur scène et c’est un gros morceau. On va un peu partout dans le monde pendant deux ans, ça va durer deux ans.  Cette année on va faire trente-trois dates ; je fais trente dates par an. C’est beaucoup. 

Propos recueillis par G.Wen

 

Jay-Jay Johanson “Les paradis terrestres, pour moi, c’est plutôt whiskey.”

Depuis vingt-sept ans Jay-Jay Johanson surprend à chaque album par la richesse de ses mélodies, la beauté poétique de ses textes et la dimension intemporelle de son univers. ZEWEED est venu le questionner sur le processus de création, sur son ivresse artistique et sa vision du paradis.

ZEWEED : On dit que ta musique a pour point de départ le jazz. Peux-tu nous raconter ton lien avec ce genre musical ?
Jay-Jay Johanson : Je suppose que c’est grâce à mon père. Il écoutait toujours ses disques de jazz dans le salon, à la maison – le plus souvent Modern Jazz Quartet et Erroll Garner. De la chambre de mes sœurs, j’entendais ABBA et, de la chambre de mes frères, j’entendais Sweet, Slade et autre son glam rock. Ma mère aimait Elvis et Tom Jones. Nous sommes au milieu des années 1970, j’étais un hard rocker fan de Ozzy et Kiss ; clairement le plus bruyant de la famille ! Papa et certains de ses amis avaient un club de jazz et organisaient souvent des concerts. J’ai vu Gerry Mulligan, Stan Getz, mais n’accrochais pas plus que ça. En 1984, Chet Baker est venu jouer au club. J’y suis allé parce que j’aimais bien son “Funny Valentine”. Cette soirée a changé ma vie et forgé ma façon de composer.

ZEWEED : Sur ton premier album Whiskey, on découvre un esprit trip-hop. Peux-tu revenir sur l’ambiance sonore de cet album que la presse avait très justement salué comme un mélange enivrant de Chet Baker et de Portishead ?
J.J.J. : J’avais essayé de faire des titres avec un quatuor de jazz traditionnel, mais ça sonnait trop traditionnel, justement. Quand j’ai entendu le premier album de Massive Attack, de Portishead et les compositions de Mo’Wax, je me suis mis à ralentir les rythmes hip-hop sur mon 7-pouces, et à sampler des pistes sorties de ma collection de vinyles. J’avais un piano électrique Hohner et une boîte à rythme Boss ; c’est à ce moment-là que j’ai trouvé le son que je cherchais.

“Presque toute la musique que j’écoute est en quelque sorte planante”

ZEWEED : Quelles sont les compositions qui se rapprocheraient plus d’une atmosphère planante, pour ne pas dire paradisiaque ?
J.J.J. : Il y a des chansons qui comptent beaucoup, et que je ressens le besoin de jouer quand je suis sur scène. Mon premier single “It Hurts Me So” en fait partie ; “Far Away” de Poison en est un autre. “Not Time Yet” de Kings Cross et “Believe in Us” sont également importants pour moi, et je suis fier de les avoir écrits.

Crédit photo : SONY DSC

ZEWEED : Est-ce que tu fumes de l’herbe pour composer ?
J.J.J : Je n’ai jamais essayé l’herbe ou le hasch ? Je suis entouré de gens qui en consomment, mais moi, je me contente de boire du whisky. La réponse est donc : non.

ZEWEED . Quelle est ta vision du paradis ? 
J.J.J : Le paradis… pas évident de répondre à cette question. Pour moi, les paradis terrestres, c’est plutôt le Whiskey… L’utopie sur cette planète est très difficile à atteindre dans une société fondamentalement basée sur l’argent.

ZEWEED : Ta playlist idéale à passer avec du CBD ?
J.J.J : Presque toute la musique que j’écoute est en quelque sorte planante. J’apprécie  les variations électroniques comme les collections d’Aphex Twin, Brian Eno et Burial. Parfois je vais plus sur les pièces pour piano de Ryuichi Sakamoto mais je peux parfois préférer de la musique classique. Chet a absolument le même effet calmant sur moi. L’un de mes morceaux préférés est sur un disque sorti en 1977 sur un label appelé Lovely Music, Robert Ashley Private Parts. Cet album est composé de deux longs morceaux, « The Park » et « The Backyard », probablement les meilleurs morceaux de musique jamais sortis… Ces deux morceaux m’ont sauvé d’années de thérapie.

Ben (1934-2024) “Le paradis pour moi, c’est le stop”

L’immense artiste Ben a choisi de nous quitter aujourd’hui mercredi 5 juin. En février dernier, ZEWEED l’avait rencontré pour parler art, égo et paradis. Nos pensées émues vont à sa famille et particulièrement sa fille Eva, qui avait facilité cet entretien de sa naturelle gentillesse et passion pour l’oeuvre de son père. 

ZEWEED : 5 mots pour vous définir ?
BEN :  La vérité, la vérité, la vérité, la vérité et …l’égo. Je recherche la vérité et je m’intéresse à l’ego. Dans toutes espèces humaines, je recherche la particule de l’égo. C’est exactement comme il y a 15 milliards d’années, quand le big bang a frappé la terre : il y a la vie qui est apparue, or,  toute vie qui cherche à survivre est égoïste. Donc l’ego, c’est-ce qu’il y a de plus commun, l’égo est dans tout ce qui est vivant : dans les plantes, oiseaux, poissons ou humains et surtout les artistes.  Les artistes sont les spécialistes de l’égo. 

Ben ®-Claude-Dussez

ZEWEED : Etes-vous Fluxus ?
BEN : Bien sûr que je suis Fluxus ; mais je ne suis pas le créateur de Fluxus. Fluxus est un mouvement, et, je suis un bon représentant de Fluxus en Europe et en France, et il y a Fluxus en Hollande avec Willem de Ridder. Il y a des Allemands avec Beuys. Fluxus, c’est une grande famille de gens qui sortent indirectement de George Maciunas et de Duchamp. Les membres de Fluxus étaient des extrémistes. Tout mouvement devient rapidement compliqué. Est-ce que c’est vrai pour Dada ; oui, Dada est devenu compliqué. Est-ce que c’est vrai pour tous les mouvements ? Oui. Les mouvements,  quand ils grossissent,  ont des bras. il y a même un bras russe de Fluxus ; il y a un bras tchèque de Fluxus qui marche avec la poste. Par exemple, Endré Tot qui habite la Hongrie, a fait partie de Fluxus. Mais, il y a l’esprit total de Fluxus, c’est post-Duchamp, post-Cage. Le tout est possible en musique, en art et en peinture. Bon, le dernier fluxus, le meilleur, le plus important, c’est BEN Vautier. Mais c’est devenu compliqué…

“Le paradis pour moi, c’est de pouvoir m’arrêter de faire des listes ” Ben

ZEWEED : Plutôt paradis spirituels ou artificiels ?
BEN : Artificiel… je n’ai jamais essayé l’artificiel ; je l’ai essayé par hasard. Je me suis aperçu que c’était moins fort que le naturel chez moi. Vous savez que l’autre jour, un type m’a dit tiens voilà :  tu prends 4 gouttes, 5 gouttes de CBD et puis ça va te changer.  Mais ça ne m’a rien changé du tout ; ça m’a tout simplement donné envie de dormir. Donc, cela n’a pas marché avec moi ; sans doute, je suis né avec et, je suis tombé dedans, comme Obélix, dans une marmite de drogue ; sans doute. Je suis né avec du “haschich ”dans la tête.

ZEWEED : Le paradis, pour vous, c’est quoi ?
BEN :  Le paradis pour moi, c’est de pouvoir m’arrêter de faire des listes. Le paradis, pour moi, c’est le stop. Dans cet entre-temps, je verrais des femmes nuent qui me sourient, et me disent : ” Oh Ben tu nous as séduit ; tu es le plus beau, tu es gentil, tu es intelligent, tu es le créateur avant tout, c’est toi qui es le meilleur. Buren ne t’arrive pas à la cheville, vraiment, tu es mieux que Picasso, tu es mieux que Duchamp, t’es mieux que tout le monde”.